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A O. M.

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Rakos-Palota, 186

Mon cher ami,

Votre lettre m’arrive dans le beau pays de Hongrie.

C’est un grand désir de connaître cette poétique terre et une invitation de notre ami Lászlò qui m’ont conduit ici, il y après de deux mois.

Vous connaissez Lászlò ; il invite de grand cœur, oublie les invitations qu’il a faites, et quitte tranquillement sa maison la veille du jour où son hôte doit arriver.

Vous me connaissez aussi; il y a des occasions où l’amitié que je porte aux gens se double de la joie d’en être débarrassé.

Quand j’arrivai à N..., mon ami venait d’en partir pour Vienne le matin même.

Depuis de longs jours je voyageais dans la puszta hongroise. Descendant les montagnes de la Transylvanie, j’avais traversé seul le grand désert des prairies, mais je ne me sentais pas encore las de solitude.

Je m’installai dans la maison vide, heureux du départ de mon ami.

C’est une vieille bâtisse commode à l’intérieur, et à l’extérieur entièrement tapissée de glycine en fleur, dont les nombreuses et grandes grappes d’un bleu pâle parfument l’air.

Autour de la maison s’étend un jardin envahi par des fleurs des champs et ces plantes superbes qu’on nomme mauvaises herbes. Des vipérines, des molènes, des coquelicots aux larges fleurs saignantes comme des cœurs ouverts croissent dans tous les coins; l’aconit balance sur de longues tiges ses casques violets; des glaïeuls lançant en jets vigoureux leurs blancs épis; une nigelle de Damas, égarée là par je ne sais quel hasard, s’épanouit richement vêtue d’un velours d’azur, sous un feuillage transparent, aussi fin que des cheveux. A l’entrée, deux ifs, taillés en cigognes, gâtent seuls l’ensemble harmonieux de cette sauvage invasion.

La maison, posée comme un observatoire sur un coteau, domine un horizon merveilleux.

D’un côté, le Danube, qui roule amplement épandu, tacheté d’îles vertes peuplées de pélicans, et tantôt bordé de clairs marécages où pêchent gravement des hérons, tantôt encadré de roseaux aux fourreaux de velours brun, aux panaches lumineux, de grands chardons à feuilles striées de blanc, de romarins, de lavandes, de gênets aux fleurs d’or.

De l’autre, la puszta aux grandes lignes ardentes, fermée par l’hémicycle des monts Carpathes et Transylvaniens. C’est un ancien lac dont le sol, nourri par les fertiles alluvions que la Tisza, le Maros et les autres rivières ont portées des monts environnants, se revêt d’une prodigieuse végétation.

Elle s’étale à perte de vue, avançant au moindre vent ses longues nappes de fleurs, aux teintes soyeuses et fondues, et bruissantes de chuchotements. Il y a là une mer de couleurs: des tons glauques zébrés d’argent, des roses de rubis, des violets pâles, des jaunes d’or empourprés, qui ondulent, se rejoignent, s’entrelacent, se confondent dans une longue traînée de lueurs aveuglantes, sous chaque fusée de rayons du soleil.

A l’extrême limite, les montagnes s’échelonnent dans un mouvement impossible à saisir, noyées pour ainsi dire dans un réseau d’indéfinissables azurs.

Au jour naissant, la puszta dort dans la tiédeur d’une brume blanche comme dans un manteau d’hermine. Le soleil monte, et, sous un ruissellement de clartés roses, elle sourit par les yeux magiques des fleurs.

Les blancheurs satinées des narcisses, les pourpres violacées des œillets, les soies jaspées des jonquilles, serpentent sur l’émeraude des hautes herbes.

Au-dessus de la plaine passent des cailles et des râles qui vont boire au fleuve. Ils volent divisés par bandes, les cailles plus bas que les râles et emportant aux pattes les derniers flocons du brouillard qui se fond dans l’espace. Arrivés au Danube, on entend des battements d’ailes mêlés à des clapotements d’eau remuée, puis tout rentre dans le silence. Une heure après, les mêmes bataillons repassent dans le même ordre et regagnent la plaine.

La lumière, au matin sereine et délicieuse, devient accablante vers midi; le désert s’allonge encore, on le voit s’enfoncer dans toutes les directions, rampant avec de fauves reflets; rien de vivant dans l’étendue, si ce n’est de loin en loin, à une grande hauteur, un aigle au ventre brun, interrogeant le ciel sans nuages d’un œil tranquille.

Il y a là quatre heures d’un calme et d’une stupeur incroyables.

Et toujours la même pureté dans l’air, une netteté plus grande dans le contour des montagnes, une coloration morne mais saisissante sur la surface incendiée des herbes.

Vers six heures, la chaleur s’apaise, la lumière s’adoucit, des bruits confus montent de la plaine; hommes et bêtes secouent le poids du soleil; de longs troupeaux de bœufs blancs et de buffles aux yeux perdus dans les poils, suivent les pâtres; des chevaux qu’on mène boire au Danube hennissent; sur la lisière de la puszta s’avancent des charrettes chargées de foins.

Le désert ressemble alors à une plaque d’or; de blondes vapeurs traînent sur les montagnes et la nuit s’apprête à venir.

Imaginez un peintre devant ce que je vois ici; représentez-vous un tableau de ce paysage aux lignes claires, fuyantes et en même temps immobiles, uniforme, et cachant sous cette apparente uniformité des décompositions de nuances infinies, — comme un tableau pareil renverserait le système des harmonies dont le paysage vit depuis le siècle dernier!

L’homme ne se contente pas de perfectionner l’homme; il veut aussi donner à la nature un témoignage de sa sollicitude; il a donc inventé un principe de l’art, très-peu modeste, que je retrouve partout, et qui donne à la nature l’initiative du beau, réservant à l’artiste le droit de la corriger; cette opération s’appelle créer ou embellir! Créer la nature, embellir le parfait; quelle drôlerie!

Véronèse peint de grands nuages blancs, et ce sont ces grands nuages réels qu’on retrouve suspendus au-dessus des colonnades de la place Saint-Marc à Venise. Le soir, les chaudes ombres roussies de Titien, tombent sur San Giorgio et les bâtisses de brique environnantes.

Mais Titien, Véronèse, aimaient la nature, ils la respectaient; la poésie des choses extérieures leur paraissait grande, les pénétrait, ils n’y mettaient pas d’intentions psychologiques.

Les intentions psychologiques, les idylles morales de nos peintres sont d’excellentes choses, mais sans le moindre rapport avec l’art et la poésie.

Le peintre moderne, — quand il ne proportionne pas ses œuvres à la petitesse et à l’agrément du bourgeois dont il est le fournisseur, — généralise; c’est-à-dire, il déforme, amoindrit, apaise, selon son tempérament personnel, toute une série de beautés entières, admirables, qui échappent nécessairement aux conventions et sont hors de toute discipline.

Vous me répondrez qu’il n’y a pas de lois à établir en matière de beauté, de plaisir et d’émotion; vous aurez raison et je m’en retourne écouter le vent qui s’endort sur la grande plaine.

On ne peut rien faire ici, sinon rêver, et trouver belle et bonne la vie.

J’y étais très-bien disposé, lorsque le retour de Lászlò̀ m’a ramené au bruit, au monde, à l’ennui, à tout ce qui éparpille et réduit.

Lászlò̀ me fait consciencieusement les honneurs de son pays. Nous sortons tous les jours, déjeunant en compagnie à droite, dînant en gala à gauche et ne rentrant d’ordinaire qu’au matin. Les repas sont abominablement longs, mais les poulets au paprika (espèce de poivre turc), et les vins de Hongrie, excellents.

Je vois des hommes qui mangent, boivent, rient, pleurent, comme ailleurs. Les femmes, d’une beauté puissante, d’une sensualité solide, ne montrent pas trop d’enthousiasme pour l’amour platonique. On leur baise les mains, des mains molles, sans nerfs, sans idées; elles sourient. C’est bon signe quand les femmes sourient, dit un écrivain chinois.

Somme toute, ce sont d’excellentes gens, qui me prennent avec mon caractère si opposé au leur, sans trop de difficulté.

A deux pas de nous, la comtesse K....yi passe l’été dans une petite maison enfouie, comme la nôtre, dans des flots de verdure.

Sa fenêtre s’ouvre à l’aube; une tète blonde et vermeille paraît au milieu d’un cadre de feuillage; elle nous appelle et nous usons de grands morceaux de la journée à lui raconter toutes sortes de folles histoires.

Dans l’après-midi, la comtesse nous mène dans ses vignes. On y mange de beau raisin que ses belles mains (les seules intelligentes que j’ai rencontrées jusqu’ici) détachent avec des ciseaux d’or, des pêches fondantes, des figues parfumées; la comtesse dit des riens charmants, qu’on écoute sérieusement, on écoute, on regarde, et on rentre à la tombée de la nuit pour recommencer le lendemain.

Tout le monde est si aimable, si accueillant, si accaparant, qu’il est difficile de se soustraire à une hospitalité caressante, flatteuse. Je m’y abandonnais; mais un matin on me parla d’un camp de bohémiens dans la forêt de T..., à huit ou dix lieues de N... Une heure après j’étais en route pour la forêt.

Ma première jeunesse avait été fortement impressionnée par les errantes apparitions des bohémiens à Kiew.

Je les rencontrais se promenant familièrement dans les rues et offrant aux passants des amulettes, ou, sur les rives du Dnieper, accroupis dans quelque creux de rocher, le menton sur les genoux, et regardant les plages jaunâtres et désolées des côtes opposées de leurs yeux fauves et rêveusement tristes.

Le soir, les femmes dansaient avec des jupes décorées de morceaux d’étoffe rouge découpés en cœurs.

C’étaient là de terribles, de mystérieux morceaux d’étoffe, et des danses méchantes, enflammées d’hystérie.

L’air s’embrasait à leurs tournoiements lascifs et des cœurs piqués sur leurs corps vivaces de roses gouttes de sang semblaient perler.

A la sortie de ces bals, elles couraient de la ville à travers la plaine, vers le camp dont les feux brillaient comme de grandes et rouges étoiles.

Ces caravanes d’êtres étranges qui gardent sous tous les cieux leur paresse rêveuse, leur rébellion aux jougs, leur amour de la solitude, m’attiraient avec un charme maladivement irrésistible.

Je ne comprenais ni le mépris, ni le dégoût dont ils étaient l’objet.

Il est vrai que je ne les comprends pas plus aujourd’hui.

Je n’avais jamais entendu de musique tzigane. Quelques femmes chantaient à Kiew des couplets bohémiens en russe et sur des mélodies du pays; mais en Russie comme en Valachie, les Bohémiens cultivent peu et mal la musique; leurs chansons, qu’ils accompagnent d’une mauvaise guitare ou d’une espèce de mandoline, dépourvues d’originalité, sans verve, sans élan, ne laissent aucune impression précise.

On m’avait dit des merveilles du génie musical des tziganes en Hongrie.

Me voilà donc chevauchant vers la forêt. J’y arrivai après six heures de marche, et tout aussitôt je m’y perdis, — sans trop de regrets.

J’errai longtemps; un grand rideau noir sur ma tête, — plus loin, à une profondeur qui n’avait pas de limites, un ciel uni pareil à une conque de saphir; des brises chaudes montaient du sol avec je ne sais quelles bonnes odeurs confuses, les arbres, agités doucement, ondoyaient avec des rayons d’or dans leur feuillage; sous les pieds du cheval, le froissement des feuilles mortes se mêlait à des chants d’oiseaux, à des bruits d’eau courante sous la mousse.

Le soleil déclinait lorsque mon cheval donna des signes de joie comme à l’approche de l’homme, et nous débouchâmes sur une clairière.

Les bohémiens étaient là pêle-mêle, gens, chevaux, chariots, sur un terrain battu, brouté, avec des places noircies par le feu, et couvert de débris sales, de plats de bois, de gamelles, de poterie grossière, de tessons, d’os rongés, de pelures de légumes. Parmi tout ce désordre de choses noirâtres quelques coffres carrés aux vives couleurs, des lambeaux d’éclatantes étoffes.

Un chien jaune à museau pointu, à oreilles droites se tenait à l’entrée de la clairière; de maigres petites filles allumaient un feu que la brise éparpillait en langues de flamme, sous des pieux ajustés en triangle qui soutenaient une marmite. Je pensais déjà aux nourritures bizarres et suspectes que Goya jette dans les chaudrons des sorcières de Barahona, lorsque je vis une bohémienne traîner prosaïquement vers la marmite un paquet de poulets liés ensemble par les pattes et poussant des cris de détresse.

Groupés confusément sur le sol pelé, les hommes fumaient: les uns rassemblés sur eux-mêmes et le menton sur leurs genoux; d’autres la nuque appuyée contre un arbre; d’autres penchés sur le coude, les doigts passés dans leur chevelure inculte. Tous avaient cette pureté de traits, cette noblesse nonchalante, avec un air de mélancolie pensive, attribut des races vierges de tout mélange; des yeux d’un calme brûlant, d’une passion endormie.

Çà et là des vieilles horrifiques, le visage brûlé, rouillé, tanné, et dont les yeux seuls avaient gardé leur éclat d’étoiles, étaient accroupies, entourées de marmots dans l’état le plus primitif, avec de gros ventres et des membres grêles.

De grandes filles aux yeux orientaux faits de nacre et de jais, aux joues fermes et polies comme du basalte, de formes vigoureuses, faisaient face à l’horizon vide et se découpaient avec dureté sur le bleu du ciel. Plusieurs d’entre elles étaient vêtues de drap écarlate, avec de petits corsets couverts de métal, des chemises lamées, pailletées de broderies, une profusion de verroteries; au centre il y en avait une, dépassant de toute la tête ses compagnes, et qui sortait de ce milieu comme un rêve sort des trivialités de la vie. Son visage était d’une finesse et d’une suavité d’ovale inconnues parmi nous, avec des yeux aimantés, inquiétants, qui faisaient rêver à des vices splendides; un turban noir serrait ses cheveux noirs; une chemise d’une éclatante blancheur s’entr’ouvrait sur sa poitrine saillante; elle avait au cou, entortillé cinq ou six fois en collier, un long chapelet de fleurs jaunes; aux mains des grappes de mêmes fleurs.

Les rayons rouges du soleil couchant éclaboussaient le bivouac avec une fantaisie, une furie d’effet sans pareilles.

La nuit tomba, et toute couleur disparut. Le feu flambait maintenant, et des yeux luisants, des dents blanches, des mains mobiles émergeaient au hasard de l’ombre. En dehors du campement on ne voyait ni ciel, ni terre, ni arbres.

J’avais exprimé aux bohémiens mon désir de les entendre jouer, mais le silence avait répondu à mon appel. Hommes et femmes, étendus à plat ventre autour du foyer, buvaient l’eau-de-vie que j’avais fait chercher au village voisin.

Soudain une note étrange, longuement soutenue, me fit dresser l’oreille. Elle vibrait comme un soupir du monde surnaturel.

Une autre la suivit, soumise, désolée, évoquant des choses terribles.

Une pause survint, et un chant divin, large et sombre, se développa avec majesté. Les sons montaient, ondulaient, s’enflaient, comme un immense choral, avec une pureté, une noblesse incomparable de lignes. Il y avait là, pareils à des rayons d’étoiles brisées, tantôt éblouissants, tantôt sinistres, des souvenirs de ruines, de tombeaux, et d’amour, de liberté perdus. Une nouvelle pause, et des strophes d’une allégresse effrénée éclatèrent.

On retrouvait encore la phrase principale, mais se détachant comme une fleur de sa tige sous des myriades de notes ailées, des touffes de sons vaporeux, de longues spirales de fioritures transparentes et comme prismatiques; elle revenait en rhythmes syncopés, pleine d’hésitation et de trouble, ou s’élançant d’une allure franche et franchement colorée.

Cependant les violons devenaient toujours plus hardis et plus impétueux.

Le vertige s’emparait des sens; je m’étais levé, je regardais ces hommes debout, fermes et assurés, qui appuyaient les violons sur leurs poitrines comme pour y verser tout le sang de leurs cœurs, je suivais les mouvements de leurs archets qui fouettaient l’air comme avec des formules magiques, je me sentais oppressé, dans mon angoisse j’aurais voulu arrêter ce débordement, lorsque, par un renversement ingénieux, le motif douloureux et sombre du début se transforma en une mélodie gracieuse, merveille poétique.

Les sons passaient rapidement comme des étincelles sonores. Ils s’éteignirent aussitôt; une féroce violence anima les dernières mesures, et les bohémiens déposèrent leurs archets.

Ils les reprirent bientôt, devinant un auditeur ému.

Les heures se passaient, de larges étoiles s’allumaient à tous les coins du ciel, le feu s’enveloppait de longs tourbillons de fumée et j’écoutais toujours.

Les bohémiens chantaient d’amour et de tourments d’amour, et c’étaient des larmes et des sourires, des soupirs et des râles, des sons caressants comme des chants de berceuses, des sifflements de vipères. De vagues désirs, une tristesse irrémédiable envahissaient le cœur; il semblait que de blessures ouvertes, de chaudes et rouges gouttes de sang tombaient une à une.

La musique cessa, les hommes se recouchèrent et je quittai le camp, emportant la révélation d’un art aux vertigineuses conceptions d’âmes passionnées et primitives, et la certitude, qu’après avoir entendu ces larges mélodies qui rêvent pareilles aux grands lacs océaniens, ces accents altiers et puissants comme les arbres géants des forêts vierges, je ne m’accommoderais jamais des petits bocaux où nagent de pauvres petits poissons, ni des petits parterres où fleurissent des marguerites.

Trois points principaux déterminent le caractère de la musique bohémienne: ses intervalles inusités dans l’harmonie européenne; ses rhythmes essentiellement bohémiens; ses fioritures orientales.

Les tziganes prennent dans la gamme mineure la quarte augmentée, la sixte diminuée et la septième augmentée. C’est par l’augmentation fréquente de la quarte que l’harmonie acquiert des chatoiements d’une audacieuse et inquiétante étrangeté.

Le musicien civilisé, choqué, commence par y voir de fausses notes. «— Ce serait beau, si c’était bien, dit-il, mais les règles!» Il y a une recette pour le beau, tout comme pour la limonade purgative.

Les rhythmes ont pour loi de n’avoir pas de loi. Leur abondance est incalculable. Les bohémiens passent du mouvement binaire au ternaire avec un à propos si heureux; par des combinaisons de rhythmes de trois temps en trois temps, ils opèrent des transitions d’un effet si enivrant et si solennel, qu’on ne saurait imaginer les rares beautés qui résultent de cette richesse.

Quant aux fioritures, elles donnent à l’oreille tous les plaisirs que l’architecture mauresque donnait aux yeux; les architectes de l’Alhambra peignaient sur chacun de leurs azulejos un petit poëme gracieux; les bohémiens ornent chaque note de dessins mélodieux, de luxuriantes broderies.

Tout va bien jusqu’ici. On peut jusqu’à un certain point expliquer le mécanisme des effets heurtés, des reliefs bizarres, — mais la flamme impalpable du sentiment tzigane, ce sentiment dont le charme étrange, subjuguant, est une animation vitale, presque adéquate à la vie elle-même; le mystérieux équilibre qui règne dans cet art sans discipline, entre ce sentiment et la forme, — comment les décrire?

Mystère du génie qui porte en lui son inexplicable puissance d’émotion, et que la science et le goût nient en vain!

L’Allemagne au [nom de la science a banni Liszt; au nom du bon goût la France a dédaigné Berlioz.

Le bon goût! ah mon ami, si le bon goût était une personne, comme j’irais le pourfendre, dussé-je y mettre deux ans comme Tristan le Roux pour descendre le Sarrasin au tombeau.

Il semblerait que dans cette société moderne où l’on fait sonner haut et souvent les grands mots de moralité, de vérité, de liberté, de justice, rien ne serait plus aisé que de rencontrer des hommes marchant franchement vers la lumière, accueillant toutes les manifestations artistiques avec un égal amour, étudiant dans ces manifestations un certain état du génie humain, retrouvant dans chaque œuvre un homme, un homme qui donne sa pensée, son cœur, sa chair, son sang, et le prenant, l’acclamant cet homme — Delacroix ou Berlioz, Liszt ou un bohémien, avec ses émotions, ses amours, ses joies et ses douleurs.

Eh bien, mon pauvre ami, rien de plus difficile.

Entre les pensées et les sentiments, les idées et les passions, les paroles et les actes de la société moderne, il y a une contradiction qui est pour le confiant, le naïf, une source de très-funestes surprises. Cette société se sert de mots riches, pour déguiser le néant, la nullité de ses facultés, de son tempérament, usés, pire qu’usés, pourris.

Il n’y a ni moralité, ni probité, ni souci de vérité et de justice, chez ces appréciateurs de la libre pensée, ces juges de l’œuvre humaine, ces octroyeurs de la gloire, à qui nous avons dévolu la charge de nous éclairer (?) de nous instruire (?), et qui, gagés par les coteries, plantent autour du petit champ, où chaque coterie sème la banalité et la platitude à pleines mains, la haie protectrice de leurs applaudissements.

Quand j’étais jeune et sans expérience, je me consolais avec ce beau vers de Byron: «Les

«ondes se succèdent, elles se brisent une à une

«sur la plage et s’envolent en poussière; mais la

«mer marche toujours.»

Aujourd’hui je sais que la mer n’avance guère, et je me console avec l’idée que les renommées des célébrités actuelles s’évaporeront sans laisser de trace ni d’écho, comme le hennissement des chameaux qui traversent les sables du désert.

Depuis mon retour de la forêt, je suis poursuivi opiniâtrement par le souvenir du peuple d’Égypte.

Sur le fond brumeux de mes rêves, les Bohémiens se profilent avec leur teint hâlé, l’énergie de leurs physionomies, leurs attitudes impassibles; j’entends leurs chants incomparables, aux rhythmes si fiers, aux accents si éloquents; couleurs et sons disparaissent, les lignes se troublent, — je m’éveille, et je bats les environs pour retrouver un orchestre tzigane.

Mais plus de tziganes. C’est le baron Rosti qui nous est arrivé pour les remplacer; un mélomane et flûtiste enragé.

Il joue toujours: «O douce étoile, feu du soir,» du Tannhauser, et c’est de la suivante façon: Je me mets au piano et j’exécute les quatre mesures du commencement: «Tram, pam, pam, pam...» etc. A la quatrième mesure, le baron se met en position, embouche son instrument et fait mine de commencer. Ses joues se gonflent, s’empourprent, il souffle, il pousse, rien ne sort. Il regarde alors dans l’intérieur de la flûte, n’y découvre rien et souffle avec rage; pas un son.

— Recommencez, dit-il; et pendant que je répète les quatre mesures, mon homme place sa flûte entre ses jambes, tout comme la grande clarinette qui fonctionnait à un concert de Döhler et dont Berlioz raconte si plaisamment l’histoire, puis il promène dans le tube un écouvillon qu’il a tiré de sa poche.

Le temps se passe et les quatre mesures aussi; alors de nouveau: «recommencez», et tirant d’une autre poche un canif, il se met à gratter précipitamment l’embouchure de la flûte.

Enfin il croit avoir gratté suffisamment, réembouche son instrument, souffle et sue, quand un suprême effort expulse le couac le plus terrible qui ait jamais déchiré les oreilles.

Nous rions, et le baron dit tranquillement: «— C’est un accident; vous entendrez demain,

«O douce étoile, feu du soir,» c’est divin.»

J’ai retrouvé les bohémiens à une fête que donnait un ami de Lászlò, dans le comitat de Tolna.

Le dîner a été interminable, et les vins glorieux. On a mangé et bu vertement, après quoi on a pris le café sur la terrasse du château.

Le ciel était ce soir-là d’un bleu laiteux teinté de rose; les champs qui s’étendaient à perte de vue offraient aux regards une nappe d’or pâle, les montagnes ondulaient avec une douceur infinie comme de longues houles d’azur.

J’oubliai tout, jusqu’aux bohémiens annoncés.

A ce spectacle, depuis quelques minutes, je vivais dans le passé. Une autre vallée de la plus fraîche verdure, un lac d’un bleu foncé, se déroulaient devant les yeux de ma mémoire comme une scène d’idylle. Derrière le lac, des prairies embaumées, un labyrinthe de forêts; au fond la Jungfrau, drapée de son éternel linceul d’une blancheur immaculée et éclatante.

A quelques pas de moi, on chantait une ballade allemande, La fille de l’hôtesse et les trois compagnons, dont l’un disait: «Oh, si je l’avais connue, comme je l’aurais aimée!» et le second: «Je t’ai connue et je t’ai tendrement aimée;» mais c’est moi qui achevai: «Je ne t’ai pas connue, mais je t’aime et je t’aimerai pendant l’éternité.»

La note frissonnante d’une zymbale, qui partait d’un massif au pied de la terrasse, vint m’éveiller.

Au même moment, la comtesse K...yi, qui ne manquait aucune fête, s’approchait et me disait:

— Farkas Miska et sa bande!

Farkas Miska! le bohémien des salons de l’aristocratie hongroise, qui ne donne pas une fête sans lui.

Le concert commença par le Szozat, chant national hongrois, chef-d’œuvre de style, de noblesse, de vigueur, et plein de cette tristesse mystérieuse qui traverse ici toute musique.

L’hymne chantait les vieux combats de la liberté, les anciennes batailles, les exploits de la chevaleresque nation, et la Hongrie, détachée du cadre du présent, reculait toujours plus fière et plus glorieuse dans la demi-teinte du passé.

De chaleureux applaudissements couvrirent le triomphant final.

Des Lassan, des Hongroises suivirent.

Vers la nuit, on invita la troupe à prendre des rafraîchissements, et Farkas Miska monta au salon. C’est un homme de quarante-cinq ans, très-grand, très-maigre, avec beaucoup de dignité d’allure, le teint jaune ardent, la physionomie impérieuse et douce à la fois, les yeux très-beaux.

Je l’observai curieusement. Il se promenait fier, nonchalant, muet, à travers la foule qui commençait à remplir le château.

Plusieurs personnes lui parlèrent; il les regardait vaguement, et sans répondre poursuivait sa promenade.

Après avoir fait quelques tours ainsi, il remarqua pourtant la comtesse K...yi, et, marchant droit à elle, lui adressa la parole.

Je m’approchai hardiment et demandai au bohémien le motif qui le poussait à converser avec Mme K...yi, plutôt qu’avec les autres.

Il me regarda un moment et répondit:

— Van lelkel (elle a de l’âme); il ajouta: —te is (toi aussi). Puis il nous tourna le dos. Je me sentis très-flatté.

Le lendemain de très-bonne heure, un grand bruit dans la chambre voisine de la mienne me réveilla: battements des portes, des fenêtres, déplacement des meubles. Ce remue-ménage cessa enfin. J’allais me rendormir, lorsqu’on frappa à ma porte.

Un joli garçon, tout blond, tout mouton, qui me fit l’effet d’une fille déguisée, entra:

— Monsieur, je suis Plotenyi Nandor, disciple fervent de Remenyi Ede, qui arrive et vient de s’installer dans la chambre voisine.

— Très-bien, monsieur. Est-ce pour décliner votre nom et votre ferveur que vous venez m’empêcher de dormir?

— Non, c’est pour vous prier de vous habiller et d’aller vous promener.

Le mouton disait cela avec un petit air décidé qui lui gagna mon estime.

— Comment, d’aller me promener?

— Oui, monsieur, Remenyi Ede, mon maître, a exprimé la volonté de travailler dès le matin, et tout voisinage lui est importun.

— Allez-vous-en au diable, vous et votre maître, Remenyi Ede!

Le mouton devint pourpre et se mit à trembler de douleur.

— Oh! monsieur, monsieur, lui au diable, lui, le grand violoniste, le successeur de Csermak, de Bihary!...

— Votre maître est bohémien?

— Non, monsieur, mais il est le seul d’entre les violonistes actuels qui possède la tradition authentique de la musique bohémienne.

— J’aime cette musique, lui dis-je, et c’est pourquoi je me lève. Je descends au jardin.

— Oh non, monsieur, allez dans les champs. Tenez, — et il ouvrit une fenêtre, — tout le monde a déjà quitté le château.

En effet, le maître de la maison et tous ses hôtes défilaient par la porte du jardin. Ils n’avaient pas dormi trois heures.

Je les rejoignis et tout le monde à la fois se mit à me raconter l’histoire de Remenyi.

A dix-sept ans il avait été attaché en qualité de virtuose à la personne de Gyorgey, durant la guerre de Hongrie. Il jouait du violon avant et après le combat. Quittant son pays avec l’émigration, il avait partagé l’exil du comte Teleki Sandor et d’autres vaillants, puis passé quelque temps à Guernesey, où il connut Victor Hugo. De là, il était allé se faire entendre à Hambourg, à Londres, en Amérique, marchant de succès en succès. Revenu en Hongrie, sa renommée ne fit que grandir. Il voyagea quelque temps, traversant le pays en tout sens, émerveillant l’aristocratie et les paysans, et jouant avec le même brio et la même poésie dans les granges que dans les palais.

Je m’esquivai et rentrai dans le jardin, où je me blottis dans un massif de noisetiers.

Remenyi jouait, il jouait... un concerto de Bach!

Je l’accablai des plus violentes malédictions. Comment! c’est pour jouer un concerto de Bach que ce faux Rommy m’avait fait lever, m’habiller et courir les champs dès l’aurore!

Il parut à déjeuner; c’était un homme de tournure et de traits vulgaires, ni grand ni petit de taille, ni maigre ni replet. Son visage cherchait à exprimer un certain dédain, mais il y avait quelque chose de débonnaire dans le regard, les mouvements et la voix.

— Remenyi a bien travaillé ce matin, nous dit-il après déjeuner.

(Il n’ouvre la bouche que pour faire son éloge et ne parle de lui qu’à la troisième personne.)

— Oui, un concerto de Bach, lui dis-je. J’avais ce concerto sur l’estomac.

Il se redressa:

— Remenyi joue aussi autre chose, — et, appelant Nandor, il demanda son violon.

Vingt personnes coururent le chercher.

Remenyi joua une hongroise, et, dès les premières mesures, le vaniteux disparut. La passion délirante, la verve dévergondée, la magie des ornements veloutés, aériens des tziganes, tout y était.

Sa main n’hésitait jamais; il avait toutes les qualités de l’imagination: mouvement, couleur, éloquence, et toutes celles de la science: clarté, justesse, certitude, dominées par une inspiration passionnée qui faisait son génie. Aussi, dans les pétulances terribles lancées à toute volée, comme dans l’ardeur concentrée des accents pathétiques et la grâce suave des phrases mélodieuses, son jeu restait toujours ample, large et sculptural.

Il déposa son archet, souriant comme un enfant.

La musique avait opéré en lui un changement merveilleux; il se montra tout à coup naturel, ingénu.

De temps en temps il reprenait son violon. Il nous fit entendre, entre autres choses, la scène de bal de Roméo et Juliette, de Berlioz.

Ce fut un magique enchantement.

Nous étions en Italie: la lune argentait de silencieuses allées de cyprès, de blanches statues de marbre scintillaient, on entendait le clapotement des fontaines; puis un beau palais apparaissait, tout lumière et musique, une foule se pressait sous ses lambris dorés en masques et en brillants costumes; le vent de la nuit apportait dans le jardin de gais accents de danse. Mais tout cela passait rapidement et Juliette disait maintenant: «En vérité, je t’aime trop, beau Montaigu.»

Comme je remerciais le grand artiste, en lui exprimant toute mon admiration pour son génie d’exécution, il répondit:

— Pourvu que Remenyi s’approuve!... et il acheva sa phrase d’un geste expressif.

Il joua encore un duo avec Nandor, puis, marchant gravement vers la pendule qui se trouvait sur la cheminée, il arrêta le balancier et, se tournant vers le maître de la maison:

— Que cette aiguille, dit-il, marque éternellement l’heure où Remenyi a joué chez vous!

Horvath Karoly à qui il s’adressait se mit à pleurer d’attendrissement, et tout le monde embrassa à tour de bras Remenyi.

Le lendemain, par je ne sais quel esprit de perversité, il se remit au concerto de Bach.

Comme après tout il était sensible à une admiration que je ne cherchais guère à déguiser, il m’invita d’une façon pressante à aller passer quelques jours dans sa maison de Rakos-Palota aux portes de Pest.

Nous partîmes ensemble, voyageant à petites journées. Sur notre rouie Remenyi s’arrêtait dans tous les villages, toutes les villes, tous les châteaux.

Partout où il était connu, on le fêtait, choyait; partout où il était inconnu, il n’avait qu’à se nommer, et portes et cœurs s’ouvraient largement.

On m’a raconté qu’un jour il avait commandé une paire de bottes dans une petite ville où il venait de jouer. On les lui apporta avec la note acquittée par la municipalité.

C’est que l’art est une gloire nationale ici, —l’art bohémien surtout, qui plonge au cœur de la Hongrie et dont les racines s’enlacent aux fibres du sol même.

Une question aussi intéressante que difficile à résoudre est constamment soulevée en Hongrie.

La musique nationale hongroise appartient-elle aux bohémiens, ou les bohémiens ne sont-ils que les exécutants, les déclamateurs d’une poésie qui appartient en propre à la Hongrie?

Il y a des faits qui prouvent que les bohémiens étaient déjà en Hongrie au XIIIe siècle (rien ne prouve qu’ils n’y fussent pas antérieurement) et des noms d’exécutants bohémiens, célèbres déjà au XVIe siècle, se sont conservés dans la mémoire du peuple. Or, on ne cite pas une individualité hongroise de ce temps.

Le plus ancien monument de musique hongroise, — les mélodies de Tinody Stephens, sans originalité, sans valeur, publiées en 1554 à Klausenburg, — n’offre d’autre attrait que celui de l’antiquité.

En outre, les chroniqueurs ou les auteurs anciens traitant de l’art bohémien, ne parlent jamais de la nationalité magyare, des airs tziganes, ni ne présentent les bohémiens comme simples exécutants d’une musique étrangère.

M. Gabriel Mattray, très versé dans cette partie de l’histoire de la musique, écrit même:

«Les Hongrois bien élevés, ne s’adonnèrent

«jamais à la musique nationale, surtout à la composition

«dans ce style (?), c’est pourquoi la musique

«hongroise n’a pu être conservée et popularisée

«que par les bohémiens.»

Pour moi, après avoir entendu les tziganes, je n’ai pas conservé le moindre doute que leurs facultés ne sont pas seulement d’exécution, mais aussi de création.

L’art bohémien sort du sentiment, du génie bohémien même. Cet art est trop étrange, ses éléments sont trop sauvages pour être le produit exclusif d’un peuple réfléchi, sage, croyant, pratiquant, cultivé, lettré, d’un peuple civilisé.

Mais les Hongrois ont eu la compréhension de cet art, ils l’ont environné d’amour et de respect. Réchauffé, vivifié, acclamé par la Hongrie, il lui appartient de par l’admiration et les larmes sympathiques qu’elle lui donne.

Nous arrivâmes enfin à Rakos-Palota.

La maison de Remenyi est une longue bâtisse, assez vulgaire, que précède une cour malpropre, livrée aux poules, canards et cochons. Elle est ornée sur le devant de maigres peupliers, qui ressemblent moins à des peupliers qu’à des points d’admiration et que je soupçonne d’avoir été plantés là à bon dessein.

A l’intérieur, c’est une longue galerie divisée en compartiments et contenant un amoncellement d’objets rares et précieux, tous cadeaux, où la valeur historique vient s’ajouter à la valeur matérielle.

Il y a là des joyaux curieux, des bagues antiques, des chaînes d’or à désespérer l’art des orfévres modernes. Des crédences en chêne sculpté supportent tout un monde de vases, de pots, de hanaps, de gobelets, de puisards, de flacons, de cruches. Et quels pots! De trois ou quatre pieds de hauteur et qui n’ont pu servir qu’aux beuveries de Rabelais. Un arsenal d’armes complet; de vieilles pièces de monnaie, des croix d’argent oxydé, bizarrement fouillées, des manuscrits rarissimes; des aquarelles, des tableaux anciens et modernes tapissent les murs.

Mais savez-vous ce qu’il montre surtout avec orgueil? C’est une paire de bottes de Liszt enfant, et son sabre hongrois.

Tous les jours nous avons du monde. C’est un monde qui n’a souci que de vie, de lutte, de fièvre; artistes, peintres, sculpteurs, musiciens.

Ils nous apportent leur gaieté aux francs rires, leur pauvreté vaillante, leurs esprits fermes, leurs cœurs remplis de flammes et de caprices. Ils dissertent, ils chantent, parfois ils écoutent, puis ils s’en vont comme ils sont venus, le sourire aux lèvres, le feu dans les yeux et de l’espoir plein le cœur.

En France, en Allemagne, dans chaque ville, cent propositions se heurtent et se brisent, cent écoles s’injurient, cent religions croupissent dans l’étroite mare de leurs dogmes.

Ici, dans un large horizon, une seule pensée, comme un rayonnant soleil, monte, remplit le ciel et luit. C’est la pensée de l’art, immortelle-ment vrai, éternellement nouveau.

Lettres d'un excentrique

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