Читать книгу La Tempête - Уильям Шекспир, William Szekspir, the Simon Studio - Страница 4
ACTE PREMIER
SCÈNE II
Оглавление(La partie de l'île qui est devant la grotte de Prospero.)
PROSPERO ET MIRANDA entrent.
MIRANDA. – Si c'est vous, mon bien-aimé père, qui par votre art faites mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble que le ciel serait prêt à verser de la poix enflammée, si la mer, s'élançant à la face du firmament, n'allait en éteindre les feux. Oh! j'ai souffert avec ceux que je voyais souffrir! Un brave vaisseau, qui sans doute renfermait de nobles créatures, brisé tout en pièces! Oh! leur cri a frappé mon coeur. Pauvres gens! ils ont péri. Si j'avais été quelque puissant dieu, j'aurais voulu précipiter la mer dans les gouffres de la terre, avant qu'elle eût ainsi englouti ce beau vaisseau et tous ceux qui le montaient.
PROSPERO. – Recueillez vos sens, calmez votre effroi; dites à votre coeur compatissant qu'il n'est arrivé aucun mal.
MIRANDA. – O jour de malheur!
PROSPERO. – Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que pour toi (toi que je chéris, toi ma fille) qui ne sais pas encore qui tu es, et ignores d'où je suis issu, et si je suis quelque chose de plus que Prospero, le maître de la plus pauvre caverne, ton père et rien de plus.
MIRANDA. – Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans mes pensées.
PROSPERO. – Il est temps que je t'apprenne quelque chose de plus. Viens m'aider; ôte-moi mon manteau magique. – Bon. (Il quitte son manteau.) Couche là, mon art. – Toi, essuie tes yeux, console-toi. Ce naufrage, dont l'affreux spectacle a remué en toi toutes les vertus de la compassion, a été, par la prévoyance de mon art, disposé avec tant de précaution qu'il n'y a pas une âme de perdue, que pas un seul cheveu n'est tombé de la tête d'aucune créature sur ce vaisseau dont tu as entendu le cri, et que tu as vu sombrer. Assieds-toi, car il faut maintenant que tu en saches davantage.
MIRANDA. – Vous avez souvent commencé à m'apprendre qui je suis; mais vous vous êtes toujours arrêté me laissant à des conjectures sans terme, et finissant par ces mots: Restons-en là, pas encore.
PROSPERO. – L'heure est venue maintenant; voici l'instant précis où tu dois ouvrir ton oreille: obéis et sois attentive. Peux-tu te souvenir d'une époque de ta vie où nous n'étions pas encore venus dans cette caverne? Je ne crois pas que tu le puisses, car tu n'avais pas alors plus de trois ans.
MIRANDA. – Certainement, seigneur, je peux m'en souvenir.
PROSPERO. – De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou de quelque autre personne? Dis-moi quelle est l'image qui est restée gravée dans ton souvenir?
MIRANDA. – Tout cela est bien loin, et plutôt comme un songe que comme une certitude que ma mémoire puisse me garantir. N'avais-je pas jadis quatre ou cinq femmes qui prenaient soin de moi?
PROSPERO. – Tu les avais, Miranda; tu en avais même davantage. Mais comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans ta mémoire? que vois-tu encore dans cet obscur passé, dans cet abîme du temps? Si tu te rappelles quelque chose de ce qui a précédé ton arrivée dans cette île, tu dois aussi te rappeler comment tu y es venue.
MIRANDA. – Cependant je ne m'en souviens pas.
PROSPERO. – Il y a douze ans, ma fille, il y a douze ans, ton père était duc de Milan et un puissant prince.
MIRANDA. – Seigneur, n'êtes-vous pas mon père?
PROSPERO. – Ta mère était un modèle de vertu, et elle m'a dit que tu étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son unique héritière était une princesse, pas moins que je ne te le dis.
MIRANDA. – O ciel! faut-il avoir joué de malheur pour être venus ici! Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu'il en soit arrivé ainsi?
PROSPERO. – L'un et l'autre, mon enfant, l'un et l'autre. On m'a cruellement joué, comme tu le dis3, et c'est ainsi que nous avons été chassés de là; mais c'est par un grand bonheur que nous sommes arrivés ici.
MIRANDA. – Oh! le coeur me saigne en songeant aux peines dont je renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties de ma mémoire. Je vous en prie, continuez.
PROSPERO. – Mon frère, – ton oncle, appelé Antonio, – et, je t'en prie, remarque bien ceci: qu'un frère ait pu être si perfide; – lui que dans le monde entier je chérissais le plus après toi, lui à qui j'avais confié le gouvernement de mon État! et alors, de toutes les principautés, mon État était le premier, Prospero était le premier parmi les ducs, le premier en dignité, et, dans les arts libéraux, sans égal. Ces arts faisant toute mon étude, je me déchargeai du gouvernement sur mon frère, et, transporté, ravi dans mes secrètes occupations, je devins étranger à mon État. Ton perfide oncle… M'écoutes-tu?
MIRANDA. – Avec la plus grande attention, seigneur.
PROSPERO. – Dès qu'il se fut perfectionné dans l'art d'accorder les grâces ou de les refuser, de connaître ceux qu'il faut avancer et ceux qu'il faut abattre pour s'être trop élevés, il créa de nouveau mes créatures; – je veux dire qu'il les changea ou qu'il les transforma. Alors, ayant la clef des emplois et des employés, il monta tous les coeurs au ton qui plaisait à son oreille; et bientôt il fut le lierre qui enveloppa mon arbre princier et épuisa le suc de ma verdure. – Tu ne me suis pas. – Je t'en prie, écoute-moi.
MIRANDA. – Mon cher seigneur, j'écoute.
PROSPERO. – Ainsi, négligeant tous les intérêts de ce monde, dévoué tout entier à la retraite et au soin d'enrichir mon esprit de biens qui, s'ils n'étaient pas si secrets, seraient mis au-dessus de tout ce qu'estime le vulgaire, j'éveillai dans mon perfide frère un mauvais naturel: ma confiance, comme un bon père, engendra en lui une perfidie égale non moins que contraire à ma confiance, et en vérité elle n'avait point de limites; c'était une confiance sans réserve. Ainsi, devenu maître non-seulement de ce que me rendaient mes revenus, mais encore de ce que mon pouvoir était en état d'exiger, comme un homme qui, à force de se répéter, a rendu sa mémoire si coupable envers la vérité qu'il finit par croire à son propre mensonge, il crut qu'il était en effet le duc, parce qu'il se voyait substitué à mon pouvoir, parce qu'il exécutait les actes extérieurs de la souveraineté, et qu'il jouissait de ses prérogatives. De là son ambition croissante… M'écoutes-tu?
MIRANDA. – Seigneur, votre récit guérirait la surdité.
PROSPERO. – Pour supprimer toute distance entre ce rôle qu'il joue et celui dont il joue le rôle, il faut qu'il devienne réellement duc de Milan. Pour moi, pauvre homme, ma bibliothèque était un assez grand duché. Il me juge désormais inhabile à toute royauté temporelle: il se ligue avec le roi de Naples, et (tant il était altéré du pouvoir!) il consent à lui payer un tribut annuel, à lui faire hommage, à soumettre sa couronne ducale à la couronne royale; et mon duché (hélas! pauvre Milan), qui jusque-là n'avait jamais courbé la tête, il le condamne au plus honteux abaissement.
MIRANDA. – O ciel!
PROSPERO. – Remarque bien les conditions du traité et l'événement qui suivit, et dis-moi s'il est possible que ce soit là un frère.
MIRANDA. – Ce serait pour moi un péché de former sur ma grand'mère quelque pensée déshonorante: un sein vertueux a plus d'une fois produit de mauvais fils.
PROSPERO. – Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de Naples, mon ennemi invétéré, écoute la requête de mon frère, c'est-à-dire qu'en retour des offres que je t'ai dites d'un hommage et d'un tribut dont j'ignore la valeur, il devait m'exclure à l'instant, moi et les miens, de mon duché, et faire passer à mon frère mon beau Milan avec tous ses honneurs. En conséquence, ils levèrent une armée de traîtres, et, un soir, à l'heure de minuit marquée pour l'exécution de leur projet, Antonio ouvrit les portes de Milan. Au plus profond de l'obscurité, des hommes apostés me chassèrent de la ville, moi et toi qui pleurais.
MIRANDA. – Hélas! quelle pitié! moi qui ne me souviens plus comment je pleurai alors, je suis prête à pleurer: je sens des larmes prêtes à couler de mes yeux.
PROSPERO. – Écoute un moment encore, et je vais t'amener à l'affaire qui nous presse aujourd'hui, et sans laquelle toute cette narration serait la plus ridicule du monde.
MIRANDA. – Mais d'où vient qu'alors ils ne nous tuèrent pas sur-le-champ?
PROSPERO. – Bien demandé, jeune fille; mon récit amenait naturellement la question. Mon enfant, ils n'osèrent pas, tant était grande l'affection que me portait mon peuple; ils n'osèrent pas non plus marquer cette affaire d'un signe aussi sanglant; mais ils peignirent de belles couleurs leurs criminels desseins: en un mot, ils nous traînèrent rapidement à bord d'une barque, et nous menèrent à quelques lieues en mer: là, ils avaient préparé la carcasse d'un bateau pourri, sans agrès, sans cordages, sans mâts ni voiles; les rats mêmes, avertis par l'instinct, l'avaient quitté. Ce fut là qu'ils nous hissèrent, et nous envoyèrent adresser nos gémissements à la mer qui mugissait contre nous, et soupirer aux vents qui, nous rendant avec pitié nos soupirs, ne nous firent du mal qu'avec de tendres ménagements.
MIRANDA. – Hélas! quel embarras je dus être alors pour vous!
PROSPERO. – Oh! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand je mêlais à la mer mes larmes amères, quand je gémissais sous mon fardeau, tu souris, remplie d'une force qui venait du ciel, et je sentis naître en moi assez de courage pour supporter tout ce qui pourrait arriver.
MIRANDA. – Comment pûmes-nous aborder à un rivage?
PROSPERO. – Par une providence toute divine. Nous avions quelque nourriture et un peu d'eau fraîche qu'un noble Napolitain, Gonzalo, chargé en chef de l'exécution de ce dessein, nous avait données par pitié; il nous donna de plus de riches vêtements, du linge, des étoffes, et autres meubles nécessaires qui depuis nous ont bien servi; et de même, sachant que j'aimais mes livres, sa bonté me pourvut d'un certain nombre de volumes tirés de ma bibliothèque, et qui me sont plus précieux que mon duché.
MIRANDA. – Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.
PROSPERO. – Maintenant je me lève; demeure encore assise, et écoute comment finirent nos tribulations maritimes. Nous arrivâmes dans cette île où nous sommes ici; devenu ton instituteur, je t'ai fait faire plus de progrès que n'en peuvent faire d'autres princesses qui ont plus de temps à dépenser en loisirs inutiles, et des maîtres moins vigilants.
MIRANDA. – Que le ciel vous en récompense! A présent, seigneur, dites-moi, je vous prie, car cela agite toujours mon esprit, quel a été votre motif pour soulever cette tempête?
PROSPERO. – Apprends encore cela. Par un hasard des plus étranges, la fortune bienfaisante, aujourd'hui ma compagne chérie, m'amène mes ennemis sur ce rivage, et ma science de l'avenir me découvre qu'une étoile propice domine à mon zénith, et que si, au lieu de soigner son influence, je la néglige, mon sort deviendra toujours moins favorable. Cesse ici tes questions; tu es disposée à t'endormir; c'est un favorable assoupissement; cède à sa puissance; je sais que tu n'es pas maîtresse d'y résister. (Miranda s'endort.) – Viens, mon serviteur, viens, me voilà prêt. Approche, mon Ariel; viens.
(Entre Ariel.)
ARIEL. – Profond salut, mon noble maître; sage seigneur, salut! Je suis là pour attendre ton bon plaisir: soit qu'il faille voler, ou nager, ou plonger dans les flammes, ou voyager sur les nuages onduleux, soumets à tes ordres puissants Ariel et toutes ses facultés.
PROSPERO. – Esprit, as-tu exécuté de point en point la tempête que je t'ai commandée?
ARIEL. – Jusqu'au plus petit détail. J'ai abordé le vaisseau du roi, et tour à tour sur la proue, dans les flancs, sur le tillac, dans les cabines, partout j'ai allumé l'épouvante. Tantôt, je me divisais et je brûlais en plusieurs endroits à la fois, tantôt je flambais séparément sur le grand mât, le mât de beaupré, les vergues; puis je rapprochais et unissais toutes ces flammes: les éclairs de Jupiter, précurseurs des terribles éclats du tonnerre, n'étaient pas plus passagers, n'échappaient pas plus rapidement à la vue; le feu, les craquements du soufre mugissant, semblaient assiéger le tout-puissant Neptune, faire trembler ses vagues audacieuses, et secouer jusqu'à son trident redouté.
PROSPERO. – Mon brave esprit, s'est-il trouvé quelqu'un d'assez ferme, d'assez constant pour que ce bouleversement n'atteignît pas sa raison?
ARIEL. – Pas une âme qui n'ait senti la fièvre de la folie, qui n'ait donné quelque signe de désespoir. Tous, hors les matelots, se sont jetés dans les flots écumants; tous ont abandonné le navire que je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le fils du roi, Ferdinand, les cheveux dressés sur la tête, semblables alors non à des cheveux, mais à des roseaux, s'est lancé le premier en criant: «L'enfer est vide, tous ses démons sont ici!»
PROSPERO. – Vraiment c'est bien, mon esprit. Mais n'était-on pas près du rivage?
ARIEL. – Tout près, mon maître.
PROSPERO. – Mais, Ariel, sont-ils sauvés?
ARIEL. – Pas un cheveu n'a péri; pas une tache sur leurs vêtements, qui les soutenaient sur l'onde, et qui sont plus frais qu'auparavant. Ensuite, comme tu me l'as ordonné, je les ai dispersés en troupes par toute l'île. J'ai mis à terre le fils du roi séparé des autres; je l'ai laissé dans un coin sauvage de l'île, rafraîchissant l'air de ses soupirs, assis, les bras tristement croisés de cette manière.
PROSPERO. – Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu'en as-tu fait? Et le reste de la flotte?
ARIEL. – Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette baie profonde où tu m'appelas une fois à minuit pour t'aller recueillir de la rosée sur les Bermudes, toujours tourmentées par la tempête: c'est là qu'il est caché. Les matelots sont couchés épars sous les écoutilles: joignant la puissance d'un charme à la fatigue qu'ils avaient endurée, je les ai laissés tous endormis. Quant au reste des vaisseaux que j'avais dispersés, ils se sont ralliés tous; et maintenant ils voguent sur les flots de la Méditerranée, faisant voile tristement vers Naples, persuadés qu'ils ont vu s'abîmer le vaisseau du roi, et périr sa personne auguste.
PROSPERO. – Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude; mais tu as encore à travailler. A quel moment du jour sommes-nous?
ARIEL. – Passé l'époque du milieu.
PROSPERO. – De deux sables au moins. Il nous faut employer précieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième heure.
ARIEL. – Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de fatigue, permets-moi de te rappeler ce que tu m'as promis et n'as pas encore accompli.
PROSPERO. – Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me demander?
ARIEL. – Ma liberté.
PROSPERO. – Avant que le temps soit expiré? Ne m'en parle plus.
ARIEL. – Je te prie, souviens-toi que je t'ai bien servi, que je ne t'ai jamais dit de mensonge, que je n'ai jamais fait de bévue, que je t'ai obéi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis de me rabattre une année de mon temps.
PROSPERO. – Oublies-tu donc de quels tourments je t'ai délivré?
ARIEL. – Non.
PROSPERO. – Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de fouler la vase des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du nord, de travailler pour moi dans les veines de la terre quand elle est durcie par la gelée.
ARIEL. – Il n'en est point ainsi, seigneur.
PROSPERO. – Tu mens, maligne créature. As-tu donc oublié l'affreuse sorcière Sycorax, que la vieillesse et l'envie avaient courbée en cerceau? l'as-tu oubliée?
ARIEL. – Non, seigneur.
PROSPERO. – Tu l'as oubliée. Où était-elle née? Parle, dis-le moi.
ARIEL. – Dans Alger, seigneur.
PROSPERO. – Oui vraiment? Je suis obligé de te rappeler une fois par mois ce que tu as été et ce que tu oublies. Sycorax, cette sorcière maudite, fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand nombre de maléfices et pour des sortilèges que l'homme s'épouvanterait d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait faite, on ne voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il pas vrai?
ARIEL. – Oui, seigneur.
PROSPERO. – Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici grosse, et laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la servais alors, ainsi que tu me l'as raconté toi-même: mais étant un esprit trop délicat pour exécuter ses volontés terrestres et abhorrées, comme tu te refusas à ses grandes conjurations, aidée de serviteurs plus puissants, et possédée d'une rage implacable, elle t'enferma dans un pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras cruellement emprisonné pendant douze ans. Dans cet intervalle, la sorcière mourut, te laissant dans cette prison, où tu poussais des gémissements aussi fréquents que les coups que frappe la roue du moulin. Excepté le fils qu'elle avait mis bas ici, animal bigarré, race de sorcière, cette île n'était alors honorée d'aucune figure humaine.
ARIEL. – Oui, Caliban, son fils.
PROSPERO. – C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce Caliban que je tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que personne dans quels tourments je te trouvai: tes gémissements faisaient hurler les loups, et pénétraient les entrailles des ours toujours furieux. C'était un supplice destiné aux damnés, et que Sycorax ne pouvait plus faire cesser. Ce fut mon art, lorsque j'arrivai dans ces lieux et que je t'entendis, qui força le pin de s'ouvrir et de te laisser échapper.
ARIEL. – Je te remercie, mon maître.
PROSPERO. – Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je te chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai hurler douze hivers.
ARIEL. – Pardon, maître; je me conformerai à tes volontés, et je ferai de bonne grâce mon service d'esprit.
PROSPERO. – Tiens parole, et dans deux jours je t'affranchis.
ARIEL. – Voilà qui est dit, mon noble maître. Que dois-je faire? quoi? Dis-le moi, que dois-je faire?
PROSPERO. – Va, métamorphose-toi en nymphe de la mer; ne sois soumis qu'à ma vue et à la tienne, invisible pour tous les autres yeux. Va prendre cette forme et reviens; pars et sois prompt. (Ariel disparaît.) – Réveille-toi, ma chère enfant, réveille-toi; tu as bien dormi. Éveille-toi.
MIRANDA. – C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans cet assoupissement.
PROSPERO. – Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir Caliban, mon esclave, qui jamais ne nous fit une réponse obligeante.
MIRANDA. – C'est un misérable, seigneur; je n'aime pas à le regarder.
PROSPERO. – Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en passer. C'est lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois: il nous rend des services utiles. – Holà, ho! esclave! Caliban, masse de terre, entends-tu! parle.
CALIBAN, en dedans. – Il y a assez de bois ici.
PROSPERO. – Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. Allons, viens, tortue; viendras-tu! (Entre Ariel sous la figure d'une nymphe des eaux.) – Jolie apparition, mon gracieux Ariel, écoute un mot à l'oreille. (Il lui parle bas.)
ARIEL. – Mon maître, cela sera fait.
(Il sort.)
PROSPERO. – Toi, esclave venimeux, que le démon lui-même a engendré à ta mère maudite, viens ici.
3
MIR. What foul play had we, etc. PRO. By foul play, as thou say'st were we, etc.
Foul play, dans la question de Miranda, signifie mauvaise chance; dans la réponse de Prospero, il signifie artifices coupables. Prospero joue ici sur le mot d'une manière que la différence des langues ne permet pas de rendre avec une entière exactitude, à moins de défigurer le naturel du dialogue, ce qui serait, ce me semble, une inexactitude encore plus grande.