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PREMIÈRE PARTIE
I
LA RENCONTRE

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On entendit crier:

– Arrêtez-le! arrêtez-le!..

Et encore:

– Arrêtez-moi! arrêtez-moi!..

Dans ces éclats de voix, il y avait de la terreur et de la blague.

Un vacarme de roulettes forcenées, endiablées, étonna. Les gens qui se trouvaient au bas de la rue de Rome, vers l’angle de la gare Saint-Lazare, regardèrent et virent dévaler, au long du trottoir, un cul-de-jatte qui avait pris le mors aux dents. Il filait vite. Le buste penché en avant, il ramait à droite et à gauche et, de ses mains trop courtes, tâchait, mais en vain, de s’agripper au sol qui lui échappait. Il criait: «Arrêtez-moi!» Les gens répliquaient: «Arrêtez-le!» et, craintifs, se garaient sur son vertigineux passage. Il renversa un jeune pâtissier, fit peur à un chien qui le poursuivit en aboyant, saisit la basque d’une redingote flottante: le porteur de ce vêtement dégringola. Le cul-de-jatte tourna sur lui-même. Un instant, le chariot fut immobile, et aussitôt repartit, entraînant, cette fois, son voyageur à reculons. Et la course reprit, frénétique.

Un groupe de cochers, ému d’altruisme, se tassa pour faire obstacle ou, mieux, tampon. Mais, à l’approche de cette avalanche, inquiet, il s’ouvrit et laissa passer. Ainsi alternent dans le cœur humain les velléités charitables et le naturel instinct de la conservation. Devant le kiosque d’une marchande de journaux, le cul-de-jatte emballé butta contre une petite table plus grande que lui et qui était toute chargée des nouvelles du jour. Elle tomba, et ses pieds pourvus de barreaux entourèrent le buste du bout d’homme qui l’emporta dans sa course, involontairement. A la descente du trottoir, le chariot sursauta; puis il vint heurter le trottoir suivant, avec une telle violence que son contenu chancela et s’abattit.

On le crut mort, ce contenu. On s’empressa autour de lui, avec la hâte officieuse qu’ont les moutonnières foules. Mais, soudain, le cul-de-jatte se redressa. Ses yeux étincelaient de rage, et sa bouche grinçait. Il retroussa ses manches: de sérieux biceps apparurent. Alors, à poings fermés, il se mit à taper sur les jambes du rassemblement. Et il clamait:

– Tas de voyous! tas de crapules!..

Voyous et crapules s’écartèrent, riant à gorge déployée. Il avait perdu ses petites béquilles, en forme de fer à repasser, au moyen desquelles il manœuvrait d’habitude avec aisance. Un gamin les lui présentait: il menaça de le tuer. Il les prit et alors, agile, sembla un torpilleur qui évolue. Il distribua des coups sur des tibias et des mollets, tant qu’il put, injuriant, jurant, sacrant. On allait se fâcher, lorsqu’un sergent de ville sortit du kiosque aux voitures et dit:

– De quoi? de quoi?

Il avait le calme qui sied à un fonctionnaire municipal.

Sarcastique et amer, le cul-de-jatte lui lança ce simple mot:

– Carabinier!

– De quoi? – répéta l’agent, homme paisible.

– Bien sûr! – expliqua le cul-de-jatte. – Si c’est maintenant que vous venez m’arrêter, c’est un peu tard.

Et de ricaner.

– Tâchez de ne pas faire de désordre; ou je vous mène au poste, en cinq sec, vous savez, Picrate!

Picrate? Il s’appelait Picrate, et la police le connaissait. Ce renseignement intéressa les cochers qui étaient là, en station. Picrate fit un effort manifeste pour se maîtriser. Il recula contre le mur de la gare, tira de sa poche de quoi faire une cigarette, la roula, l’alluma, la fuma. Mais il lançait aux cochers de mauvais regards. Le sergent de ville leur conseilla de grimper sur leurs sièges: il avait trouvé ce moyen pour séparer Picrate de ses ennemis. Puis il réintégra la petite cabine qu’il aimait, parce qu’elle était propice au doux sommeil administratif.

De leur siège inaccessible, les cochers ne craignaient point de narguer Picrate. L’un disait:

– Tu n’y avais donc pas serré le frein, à ton automobile?

Un autre:

– Et ton block-system?

Un autre, plus méchant:

– Eh! va dire à ta mère qu’elle te recommence!..

Picrate rageait. Il bondit, résolu, puisqu’il le fallait, à escalader un fiacre, afin de se mettre au niveau de l’odieux ennemi. Celui-ci, de son fouet, cingla. Picrate dédaigna les coups. En peu d’instants, suivi de son chariot comme un colimaçon de sa coquille, mais leste des bras comme un singe, il eut accompli son ascension. Le cocher, qui ne voulait pas le jeter bas et qui cherchait à se délivrer de ce démon, descendit de l’autre côté sur la chaussée, en toute hâte, abandonnant son fouet. Picrate saisit le fouet et, drôlement enchâssé entre le siège et le tablier, il fouetta autour de lui, en cercle, aussi loin que ses bras, bien allongés, pouvaient aller. Et il vociférait, à l’adresse de tout le monde, et de la destinée, et de la providence, de mortelles injures. On méprisa les injures; même on en rit, et, pour se garer des coups de fouet, on s’écarta. Mais Picrate, de la main gauche, tint les guides, prêt à utiliser le fiacre comme un char de combat. Il fallut qu’on se précipitât sur le cheval, qui s’agitait, et qu’on se précipitât aussi sur Picrate et qu’on le déposât sur le trottoir. Ce ne fut point aisé.

Un attroupement se forma, que le sergent de ville eut peine à dissiper. Ensuite, cet effort ayant épuisé toute l’activité qu’il possédait, le fonctionnaire municipal s’avisa de retourner à son kiosque sans regarder seulement Picrate.

Picrate avait conscience de la limite de ses forces; il s’irritait en silence ou peut-être réfléchissait.

Grâce à l’arrivée d’un train, beaucoup de fiacres furent pris et s’en allèrent. La file se renouvela, sauf le cocher de tête; et Picrate fut délivré de ses ennemis. Alors il s’occupa de réparer le dérèglement de sa toilette. Il serra sa cravate, qui appartenait au genre dit «La Vallière», mais dont les coques se refusèrent à bouffer congrûment, car l’usage l’avait réduite à l’état d’une maigre corde. Il vérifia que sa montre n’avait pas souffert de cette agitation saugrenue et, pendant qu’il y était, la remonta; il la remit à l’heure exacte, ayant sous les yeux, pour le consulter, le cadran du kiosque aux voitures. Ensuite, il serra la boucle de son gilet et fut heureux de constater que les boutons ne branlaient pas; ceux du veston non plus. Ce costume était d’une étoffe élimée, noire probablement à l’origine, mais devenue par l’inclémence des saisons verte, jaune et mordorée, tout à fait propre d’ailleurs, lavée, brossée. Picrate ne portait pas de chapeau ni de casquette. Son abondante chevelure frisée, épaisse, le garantissait. Au fond de son gousset il trouva un petit miroir de forme ronde et de la taille d’une pièce de cent sous, l’appliqua contre la paume de sa main gauche et le promena devant son visage, du nord au sud, de l’est à l’ouest, cependant que de sa main droite il insistait pour que la raie médiane de ses cheveux fût correcte en toute sa longueur et pour que sa moustache se retroussât pareillement à droite et à gauche. Il eut du mal, à cause de l’humidité. Picrate était fier de son poil, encore que grisonnant, et il le soignait. Au moyen d’un peu de salive, il précisa la ligne de ses sourcils. D’un tapotement léger des doigts, il fit mousser au-dessus des oreilles les deux ailes de sa toison crépue …

Ayant achevé ce manège de bienséance et de coquetterie, Picrate revint à des pensées plus pratiques et sérieuses. Il fallait qu’il songeât à son commerce. Et alors il puisa, dans une sorte de giberne qu’il avait sur le ventre, des choses innombrables: il semblait une sarigue; il semblait aussi un prestidigitateur singulier qui du néant suscite, à sa convenance, les objets les plus divers. Ce furent d’abord des lacets pour souliers. Les uns étaient jaunes et les autres noirs, certains en soie ou en coton, certains en cuir. Il les éleva, tenus par le milieu de leur longueur, assez haut, et de la main les caressa comme une tresse de femme aimée; puis il se les mit autour du cou. Ce furent ensuite des anneaux brisés. Ils formaient une chaîne brillante; Picrate se la mit autour du cou et devint analogue à quelque bedeau d’église ou appariteur en Sorbonne. Et ce furent enfin des liasses d’images variées. Le stock était réparti en plusieurs paquets sous des élastiques: Picrate choisit.

Il y en avait, parmi ces images, qui évoquaient des scènes religieuses, telles que la Crucifixion, la Sainte-Cène, le Sacré-Cœur saignant sur la robe bleue du Sauveur, l’Assomption de la Vierge, la Crèche avec l’âne et le bœuf. Celles-là, Picrate savait bien qu’elles n’étaient de vente qu’à la porte des églises: il les fourra de nouveau sur son estomac. D’autres, au revers de cartes postales, représentaient de fâcheuses frivolités, décolletages excessifs, voire nudités complètes en des poses peu chastes; ailleurs, même, l’artiste s’était livré à de condamnables facéties, touchant l’amour et ses pratiques habituelles. Picrate n’offrait ces gaudrioles qu’à la terrasse des cafés, passé minuit. Pour l’après-midi, dans les quartiers honnêtes, il avait des collections intermédiaires, aussi éloignées de la mysticité que de la pornographie. Les monuments de Paris, par exemple. Et il avait soin de bien approprier son étalage à sa clientèle. Pour ce quartier de l’Europe, la gare Saint-Lazare était tout indiquée, la statue d’Alexandre Dumas père, le parc Monceau, le Maupassant insoucieux de la dame qui flâne au pied de son socle, l’Ambroise Thomas qui est insensible aux chansons d’une petite fille, etc … Ces photogravures anodines, Picrate les disposa devant lui, à l’intérieur du chariot, appuyées sur le bas de son corps; il en prit à la main quelques-unes, en éventail …

Il ne lui restait plus qu’à guetter l’acheteur éventuel. Satisfait de ces justes préparatifs, il regardait vaguement en face. Ses yeux tombèrent sur le cocher qui était en tête de file, et flamboyèrent, car ce cocher l’examinait avec une insistance amusée, qui lui parut narquoise, blessante. Il sentit que sa haine de la corporation tout entière se réveillait et se concentrait sur cet homme. Il fulmina:

– Eh bien?..

Le cocher ne bronchait pas.

– Eh bien, eh bien? C’est-il que je suis une curiosité? – hurla Picrate.

Et il rassembla, d’un geste brusque, l’éventail des cartes postales illustrées. Allait-il, de nouveau, bondir? Il frémit, dans sa boîte, immobilisé par le bas, mais les poings agités. Cependant le cocher souriait à la vaine exaspération de Picrate.

Picrate lui jeta tout son mépris, en termes véhéments …

– Ne te dérange pas, – dit enfin le cocher, du haut de son siège, sans bouger, sans décroiser les bras, sans que s’altérât sa quiète physionomie.

Et il dit ces quatre mots avec une telle assurance souveraine que Picrate subit le prestige d’une si magistrale sérénité: Picrate se tut.

Après un instant de silence, le cocher dit encore:

– Ne te dérange pas.

Picrate regardait fixement cet homme paisible; et ses bras pendirent et son visage parut stupide. Un peu plus tard, il demanda:

– Est-ce que tu étais là, tout à l’heure?

– Quand ça? fit le cocher.

– Tout à l’heure …

Et le cocher riait, en demandant à son tour:

– Et toi?

Certes, il riait, mais point méchamment, avec bonhomie. Si bien que Picrate, au lieu de se fâcher, fut confus. Ses nerfs fatigués se détendaient, et son cœur, après tant de colère inutile, s’amollissait. Même, il lui vint aux yeux de l’émotion.

Le cocher affirma:

– Il n’y a pas de honte, tu sais!..

Comme si cette petite phrase leur en donnait la permission, de lourdes larmes se détachèrent des cils de Picrate et rebondirent sur ses joues. Du revers de sa manche il s’essuya les yeux et demeura, la tête basse, à considérer sur le sol de la philosophie douloureuse.

Le soir de fin d’hiver tombait. Les autres cochers étaient, dans les caboulots voisins, à dîner. Un contrôleur notait les numéros des fiacres qui stationnaient. Les vagues passants affairés ne faisaient pas attention au dialogue furtif de ces deux bonshommes. Dans cette foule éparse, une sorte d’intimité fut possible. Le cocher descendit de son siège et, s’approchant de Picrate mélancolique, lui déclara:

– Je le savais bien, que tu n’étais pas une brute.

Picrate eut un sursaut d’orgueil et répliqua:

– Plus souvent! Je n’ai pas toujours été cul-de-jatte.

– J’en suis bien sûr, – répondit le cocher poliment.

Car il comprit que, pour Picrate, il y avait, à posséder des jambes, de la dignité.

Mais Picrate dit, et, cette fois, avec un peu d’emphase et d’exaltation, avec le pauvre désir d’étonner:

– Tel que tu me vois, je suis ancien élève de l’École centrale.

Et il insista:

– Comme je te le dis!

Seulement, le cocher ne fut pas émerveillé le moins du monde. Donc, Picrate essaya de ce commentaire:

– Je peux me qualifier d’ingénieur civil!

Le cocher conclut simplement:

– Ça te fait une belle jambe!..

– Ça m’en a coûté deux! – s’écria Picrate.

Et il voulut raconter son accident. Sorti de l’École, avec ce titre somptueux d’ingénieur, il entre dans une compagnie de chemins de fer en qualité de mécanicien, à douze cents francs par an. Une nuit, il dégringole de sa machine et, sur les rails, il a les jambes coupées. Voilà!.. Picrate expliqua ce fait divers, au moyen de termes techniques. Il s’aperçut bientôt que son interlocuteur se désintéressait des détails. Lui-même, ayant fait depuis vingt ans ce récit mille et mille fois, n’éprouva pas le besoin de s’y éterniser.

– Voilà!.. – conclut-il.

Et ils restèrent tous les deux en présence de cette constatation, dont il n’y avait rien à tirer: Picrate n’avait plus de jambes. Ils se turent …

– Et toi? – dit enfin Picrate, pour dire quelque chose.

– Eh bien, moi, tu vois, je suis cocher.

– Comment te nommes-tu?

– Siméon, si tu veux, pour abréger.

– Il y a longtemps que tu conduis?

Le cocher imita le ton de Picrate affirmant sa grandeur passée et déclama:

– Je n’ai pas toujours été cocher!..

– Probable, – remarqua Picrate, – que tu n’es pas né avec un fouet!

– Tel que tu me vois, – continua Siméon, – je suis ancien élève de la Sorbonne et de l’École des hautes Études …

– Farceur! – cria Picrate, qui hésitait à rire de la plaisanterie ou à s’en fâcher.

– Et même, et même, je puis me qualifier, s’il me plaît, de philologue et d’archiviste-paléographe.

Picrate observa que la seule connaissance de ces mots révélait un homme instruit: il crut à la véracité de Siméon. Il se sentit en bonne compagnie et s’excusa:

– Je vous demande pardon … Je ne savais pas …

– Pourquoi pardon?.. Est-ce ma philologie qui t’impose? Elle est loin, ma philologie! Mon pauvre Picrate, ta mathématique peut tutoyer mon érudition.

– Si vous voulez, – répondit Picrate, respectueux malgré lui.

Et Siméon tendit à Picrate sa main de cocher, noircie, durcie, gercée par le cuir des guides. Picrate dit:

– Je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance.

Haussant les épaules et sifflotant n’importe quoi du bout des lèvres, Siméon remonta sur son siège, fut soigneux de se bien sangler dans sa couverture et de ne pas s’asseoir sur un pli. Puis il parut, en somme, méditer …

Picrate l’admirait. Il eût aimé que la causerie entre eux continuât; mais il n’osait pas en prier Siméon, parce que Siméon, sous sa vieille capote à boutons métalliques et son chapeau de toile cirée dévernie, lui semblait plus majestueux qu’un roi. Il le contemplait.

C’était, ce Siméon prestigieux, un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux châtains qui commençaient à blanchir. Sa barbe, peu fournie, allongeait l’ovale de son visage. Ses traits n’avaient rien de caractéristique. Ils étaient réguliers, ni gros ni très fins, quelconques: nez moyen, bouche moyenne, yeux gris, comme dans les signalements. Mais sa physionomie était singulière. Presque toujours, il souriait. Seulement, on ne savait pas si ce sourire signifiait de la gaieté, de la moquerie, de l’affabilité, ou s’il ne résultait pas de la forme des lèvres, un peu pincées naturellement et relevées au coin. Car, en même temps que ses lèvres souriaient, il y avait dans son regard de la gravité et, dans le pli des longues joues, de la tristesse désespérée. Les gestes qu’il faisait n’avaient ni ampleur ni énergie; il réduisait au minimum l’effort que toute activité réclame, et cela lui donnait un air de judicieux dédain. Sa voix était variée, parfois douce et chantante et parfois rude …

Un vieux «collignon» cramoisi revint de souper et, se léchant encore les babines, adressa la parole à Siméon: d’ineptes jovialités, qu’il accompagnait d’un gros rire. Picrate fut choqué de voir que l’on traitait si familièrement Siméon, déconcerté de voir que Siméon s’y prêtait volontiers.

Siméon, dérangé de son repos, consacrait à l’allumage de ses lanternes ces minutes sacrifiées et, d’ailleurs, se montrait cordial. Il suivait les récits du vieux avec complaisance. Il les approuvait. Le vieux lui tapait sur le ventre, et Siméon plaçait son mot, son mot d’argot, dans ce hideux bavardage. Même, il renchérissait. Et Picrate en était surpris. Il ne savait pas si le Siméon qu’il avait présentement sous les yeux était le vrai Siméon, ou bien si l’autre, l’érudit, le philologue, était réel; mais il ne concevait pas que ces deux Siméon pussent coexister et faire bon ménage … Par moments, le visage de Siméon reprenait son air sérieux et pensif, et puis, soudain, rigolait: Picrate se désolait, dans l’incertitude. Il souffrait aussi de constater que Siméon l’avait si prestement lâché, tout à l’heure, et maintenant s’attardait avec ce camarade imbécile.

Un client se présenta pour le fiacre de Siméon, dit une adresse. Siméon ferma la portière, grimpa sur son siège, assembla les guides. Picrate le regardait avec chagrin qui s’en allait, sans faire attention à lui, qui le laissait au pied de son mur, petit homme ridicule et négligeable surtout.

En fouettant son cheval pour démarrer, Siméon fit à Picrate un signe de tête, gentiment, et dit:

– Au plaisir, Picrate!

Picrate fut si troublé qu’il ne sut répondre …

…Par la suite, ils se retrouvèrent, ici ou là, au hasard des courses que Siméon faisait. Et Siméon ne manquait pas de descendre de son siège pour serrer la main de Picrate, lui demander de ses nouvelles et l’interroger sur le résultat de ses affaires. Picrate eût souhaité causer longtemps à cœur ouvert, s’épancher. Siméon, dès que la causerie allait s’épanouir, devenait soudain moins chaleureux. Picrate s’en affligea d’abord et bientôt espéra comprendre que Siméon l’étudiait en vue d’une amitié véritable. Donc il se surveilla, mais alors parut guindé, prétentieux, et s’affligea d’être timide.

Un jour, Siméon l’aperçut à la porte de Saint-Germain-l’Auxerrois, en dispute avec des mendiants. Chacun de ces pauvres diables avait sa place attitrée, qui à la grille, qui sur les marches, qui auprès d’un pilier. Or, Picrate s’était octroyé la place d’une vieille bossue, qu’on appelait la «mère Millions», à cause d’un réel petit avoir qu’elle accumulait depuis des années, patiemment. Les autres la respectaient, en vertu de ce sortilège qu’exerce toujours la fortune. L’impertinence de Picrate indigna. Peu s’en fallut qu’on ne lui fit un mauvais parti; mais on devait, en présence des paroissiens dont on sollicitait la générosité, garder l’attitude confite et geignarde des miséreux. La vieille n’entendait pas qu’un intrus la dépossédât de son fief: elle fit rage, menaça Picrate de ses pieds, l’insulta. Picrate retroussa ses manches. Elle se sauva vers le refuge, ouvert à tous, de l’église. Il la poursuivit, il l’attrapa, la saisit par sa robe et fut ainsi traîné par elle dans l’église. Il y eut du scandale. Un suisse expulsa le sacrilège; Picrate, dehors, lui secoua sa hallebarde. Un sergent de ville survint qui emmena Picrate au poste, en dépit de ses protestations. Picrate l’aurait, d’ailleurs, traité comme les autres, s’il n’avait vu, tout à coup, Siméon, qui stationnait là, le regarder avec son grand air souverain. Il s’abandonna, fila doux.

Une semonce du commissaire fut le seul châtiment qu’il reçut de la police. Que lui importait, du reste? La grosse affaire était pour lui qu’il avait encouru le mépris de Siméon, qu’il n’oserait plus prétendre à l’amitié de Siméon, qu’il n’oserait plus, s’il le rencontrait, lever les yeux vers lui.

Cependant il le rencontra. Siméon s’approcha, la mine enjouée, et dit à Picrate qui rougissait:

– A propos, Picrate, quelles sont tes opinions politiques?

Picrate hésita d’abord à répondre, tant il avait honte de lui-même en face de Siméon. Puis la joie de constater que Siméon s’intéressait à sa notion de l’État fut telle qu’il ne se put contenir: et il proclama fièrement:

– Je suis socialiste!

– Ça ne m’étonne pas, – dit Siméon, qui souriait.

Ce sourire troubla Picrate. Embarrassé, il risqua:

– Et vous?

– Oh! moi, je ne suis pas socialiste, vois-tu, étant dénué d’optimisme et de naïveté …

Siméon, qu’une dame hélait, partit. Picrate dut se contenter de cette phrase mystérieuse et par trop concise, qu’un petit commentaire eût éclairée utilement.

De ses rapides entrevues avec Siméon qu’un hasard fâcheux venait toujours interrompre, Picrate conservait ainsi des lambeaux de discours, des maximes, des réflexions, hélas! incomplètes. Ces fragments lui étaient, certes, précieux. Il y rêvait; il regrettait leur brièveté … Quelques-uns exprimaient une idée entière: Picrate aimait à se les répéter … Oui, Siméon, un soir, lui avait dit: «Tu t’irrites de tout, Picrate, comme si une chance délicieuse t’avait induit à croire au bonheur. Cela est ridicule, dans ton cas! Songes-y …» Picrate y avait songé, et, raisonnant avec lui-même, il s’était rendu à cet argument. Mais, dans la pratique, il agissait selon son caractère, qui était irascible à l’excès … Une autre fois, Siméon lui avait dit: «Les femmes jolies prennent, en général, pour amie assidue une femme sans beauté, afin de paraître encore plus jolies et de se figurer qu’elles le sont. Ainsi les gens heureux, – ou, du moins, assez heureux, – ont intérêt à savoir qu’il y a des gens malheureux. Toi, au contraire, Picrate, tu ne peux rien gagner à toujours comparer ton sort et le bonheur …» Picrate, en effet, s’aperçut, en réfléchissant à lui-même, que le bonheur était sa préoccupation perpétuelle. Il s’en étonna, mais vérifia que c’était plus fort que lui …

Et, une autre fois, Siméon lui dit:

– Entre toi et moi, Picrate, entre tes opinions et les miennes, entre ta philosophie et la mienne, c’est-à-dire entre ta conception de la vie et la mienne, il y a cette différence: moi, de mon siège élevé, je regarde les choses de haut en bas; toi, tout proche du sol, tu les regardes de bas en haut.

Sa voix, en prononçant ces paroles, s’adoucissait et s’attendrissait.

A partir de ce jour, ils furent amis.

C’était un doux soir de mars, lumineux et pur, où un peu de tiédeur passait dans l’air léger, où le printemps se pressentait. Et Siméon disait à Picrate:

– Pauvre Picrate terre à terre, je t’enseignerai à considérer les choses et la vie du haut d’un siège élevé.

Picrate fut ému. Très humble, il murmura:

– Mais toi, Siméon, qui possèdes toute sagesse, qu’auras-tu à gagner en ma compagnie?

– Tu me raconteras ce que tu vois sur le sol dont tu es si proche. Tu me raconteras ce que tu sais des gens dont tu frôles les pantalons et les robes. Et moi, j’estimerai s’il faut tenir compte de ces toutes petites choses. Parmi elles, n’y en a-t-il pas de très précieuses que je néglige?.. Allons prendre un verre, Picrate, provisoirement.

…Ils décidèrent de se retrouver, quotidiennement, la journée finie. Leur rendez-vous était aux Batignolles, dans un modeste cabaret. Ils cassaient une croûte dans du café noir et causaient, une petite heure, avant de s’en aller chacun chez soi. On hissait Picrate sur la banquette, avec son chariot; Siméon s’asseyait en face de lui … Ils n’avaient de famille ni l’un ni l’autre, et leur amitié réciproque leur fut agréable à tous deux.

Picrate et Siméon

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