Читать книгу Lettres de Madame de Sévigné - Marie de Rabutin-Chantal marquise de Sévigné - Страница 66
55.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
ОглавлениеAux Rochers, dimanche 5 juillet 1671.
C'est bien une marque de votre amitié, ma chère enfant, que d'aimer toutes les bagatelles que je vous mande d'ici: vous prenez fort bien l'intérêt de mademoiselle de Croqueoison; en récompense, il n'y a pas un mot dans vos lettres qui ne me soit cher: je n'ose les lire, de peur de les avoir lues; et si je n'avais la consolation de les recommencer plusieurs fois, je les ferais durer plus longtemps; mais, d'un autre côté, l'impatience me les fait dévorer. Je voudrais bien savoir comme je ferais, si votre écriture était comme celle de d'Hacqueville: la force de l'amitié me la déchiffrerait-elle? En vérité, je ne le crois quasi pas: on conte pourtant des histoires là-dessus; mais enfin j'aime fort d'Hacqueville, et cependant je ne puis m'accoutumer à son écriture: je ne vois goutte dans ce qu'il me mande; il me semble qu'il me parle dans un pot cassé; je tiraille, je devine, je dis un mot pour un autre, et puis quand le sens m'échappe, je me mets en colère, et je jette tout. Je vous dis tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il sût les peines qu'il me donne; il croit que son écriture est moulée: mais vous qui parlez, mandez-moi comment vous vous en accommodez. Mon fils partit hier, très-fâché de nous quitter: il n'y a rien de bon, ni de droit, ni de noble, que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer: il entre avec douceur et approbation dans tout ce qu'on lui dit, mais vous connaissez la faiblesse humaine; ainsi je mets tout entre les mains de la Providence, et me réserve seulement la consolation de n'avoir rien à me reprocher sur son sujet. Comme il a de l'esprit, et qu'il est divertissant, il est impossible que son absence ne nous donne de l'ennui. Nous allons commencer un traité de morale de M. Nicole; si j'étais à Paris, je vous enverrais ce livre, vous l'aimeriez fort. Nous continuons le Tasse avec plaisir, et je n'ose vous dire que je suis revenue à Cléopâtre, et que, par le bonheur que j'ai de n'avoir point de mémoire, cette lecture me divertit encore; cela est épouvantable: mais vous savez que je ne m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui ne me sont pas naturelles; et comme celle de ne plus aimer ces livres-là ne m'est pas encore entièrement arrivée, je me laisse divertir sous le prétexte de mon fils, qui m'a mise en train. Il nous a lu aussi des chapitres de Rabelais à mourir de rire; en récompense, il a pris beaucoup de plaisir à causer avec moi, et si je l'en crois, il n'oubliera rien de tous mes discours: je le connais bien, et souvent, au travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments: s'il peut avoir congé cet automne, il reviendra ici. Je suis fort empêchée pour les états; mon premier dessein était de les fuir, et de ne point faire de dépense: mais vous saurez que pendant que M. de Chaulnes va faire le tour de sa province, madame sa femme vient l'attendre à Vitré, où elle sera dans douze jours, et plus de quinze avant M. de Chaulnes; et tout franchement elle m'a fait prier de l'attendre, et de ne point partir qu'elle ne m'ait vue. Voilà ce qu'on ne peut éviter, à moins que de se résoudre à renoncer à eux pour jamais. Il est vrai que, pour n'être point accablée ici, je puis m'en aller à Vitré; mais je ne suis point contente de passer un mois dans un tel tracas; quand je suis hors de Paris, je ne veux que la campagne.