Читать книгу Au soleil de juillet (1829-1830) - Paul Adam - Страница 6
Оглавление—Tout doux! Devais-je ne point payer ici les paysans dont je mouds le grain, au moment où il sied de leur insinuer, dans l'intérêt de votre fortune, une opinion politique?...
La tante Caroline étendit les bras en exagérant sa révérence, moqueuse jusqu'à faire toucher terre à la capote de velours et à l'écharpe suspendues dans son coude. Le comte se dressait sur les pointes, les mains dans ses poches, et pirouettait en maugréant.
La chance voulut qu'à cette minute, par le jardin, rentrât Mme Héricourt, courbée dans sa robe noire. Il fallut ouvrir la porte-fenêtre sur le petit perron, et le comte s'empressa d'esquisser les gestes inutiles, tandis qu'Omer levait l'espagnolette...
—Virginie, tu attraperas mal à demeurer si longtemps à l'église... Omer, gronde-la. Elle est partie à six heures du matin... Et il y a des vents coulis pernicieux...
—Point du tout. Je me place entre la chaire et l'autel, contre un pilier... J'y suis comme dans ma chambre... La chaire fait paravent...
—Ça n'a pas de bon sens, tout de même...
—Je m'y plais... Sans médire de ton logis ma bonne Caroline, la cathédrale me paraît plus grandiose. C'est mon palais à moi. J'y suis fort bien. L'odeur de l'encens y remplace les parfums de ta cuisine, qui sont exquis, mais un peu persistants dans cette demeure...
Ironique et joyeuse, Mme Héricourt continua sur ce ton.
—Il est certain que peu de palais sont aussi magnifiques, approuva le comte. Et si je n'avais tant à barbouiller, je m'arrangerais de tenir mes assises dans une collégiale, ornée de bons tableaux et de statues nobles, avec deux ou trois livres de chroniques sur les genoux.
—J'ai passé de grandes heures à Saint-Pierre de Rome et à Saint-Jean de Latran. Je ne m'y ennuyais point, se hâta de dire Omer, en songeant aux pieuses attitudes de sa maîtresse italienne, Carita Gennarello.
Et il s'étonnait que sa mère eût raison, par le fait.
—Je me promets, dit-elle, d'être assidue à Notre-Dame de Paris, car je suis orgueilleuse et nulle maison ne me semble digne de mes goûts, sinon une agréable église dont les ogives me satisfont. Je me sauvais du château de Lorraine, pour passer des heures à la chapelle de Bon-Secours-lez-Nancy. J'adore la lumière qui passe à travers les vitraux anciens et qui vous apporte, avec les couleurs des saints personnages, un peu de leur âme, devant vous, sur la dalle ou sur l'appui du prie-Dieu. Les saints vous enveloppent de leur nuance et de leur esprit. Et c'est une admirable atmosphère de méditation. Je me rappelle leurs vies poétiques. Je me récite les évangiles. J'imagine Jérusalem et ses rues étroites, ses maisons orientales, carrées, basses et blanches. Je vois la Sainte Vierge faire son marché en discutant avec sainte Elisabeth. J'entends saint Joseph raboter; et j'écoute Zébédé, avec son fils Jacques, crier la marée bien fraîche avant d'offrir leurs poissons à la servante de Marie-Magdeleine. Non loin de là, saint Pierre toise avec arrogance le soldat romain qui monte la garde devant la colonne où l'on affiche les édits de l'empereur. Jésus revient à la maison de sa divine mère. Judas a passé le bras sous le sien et lui parle avec l'animation la plus vive... Et puis... Et puis... Mon imagination va... va... sans fin. Le temps passe, passe. Je m'amuse comme une autre au théâtre. L'odeur de l'encens est délicate à respirer. L'or du tabernacle brille doucement. Les prêtres silencieux passent comme des ombres, s'agenouillent et croient... Quel homme, quel seigneur, quel roi est mieux vêtu que le prêtre en surplis, en chasuble d'argent, lorsqu'il gravit les marches de l'autel? Quel enfant nous donne l'idée de l'innocence autant que l'enfant de chœur dans sa belle robe rouge, s'il agite sa clochette aux sons argentins. La maison de Dieu est plus somptueuse que la maison de l'homme. Il n'y a point de murs sales et lézardés, comme au château de Lorraine. Point d'odeur de graillon. Point de servantes bavardes. Point de jardinier qui m'obsède pour obtenir l'argent des graines à semer; même si ma bourse est vide. J'échappe à tous les ennuis et à tous les bruits fatigants. Je me repose dans le luxe d'un palais. Les sons des orgues me laissent en extase. Car, tu ne le sais pas, Omer: j'ai maintenant appris la musique sacrée, même le plain-chant. Rien ne m'est plus étranger des mélodies du vieux Bach, ni de Palestrina. Tu m'entendras, quand nous serons à Paris. Je te ferai de la bonne musique, s'il te plaît...
Lasse un peu, Mme Héricourt s'était assise dans le fauteuil à oreillettes; et son discours n'était pas sans élégance, malgré les interruptions plaisantes du comte, les exclamations triviales de la tante Caroline, et les sourires d'Omer. Lui-même admit combien était plausible et sincère le bonheur de la veuve, durant ces interminables stations à l'église. Il ne doutait pas qu'il se trouverait pareillement heureux, s'il imitait cette habitude. Plus de luttes. Plus de dangers. Plus d'amours douloureuses. On vivrait en soi, loin du monde hostile, en jouissant des splendeurs religieuses, en accroissant les plaisirs de l'art.
—Assez causé, Virginie... Viens te réconforter, et mangeant un morceau... Aimes-tu le chevreuil en daube?
—Mais oui, fit-elle. J'ai grand appétit, ce matin.
Elle suivit sa belle-sœur dans la grande salle à manger, temple d'un cygne géant peint par Snyders, et renversé mort, les ailes décloses, sur le corps d'un cerf, sur un amas de poissons, anguilles bronzées, raies pansues et roses, rougets écailleux, maquereaux de nacre. L'opulence des couleurs débordait le cadre de bois noir, éteignait presque l'argent du surtout monumental qui reproduisait la fontaine du marché des Innocents, avec de petites commères, de minuscules Savoyards en porcelaine de Saxe. Présent de la meunerie parisienne à la meunerie d'Artois, en reconnaissance d'un prêt de farines consenti par les Moulins Héricourt, en 1823, l'énorme pièce était à demeure sur la table occupant les deux tiers de cette pièce oblongue, lambrissée, peinte en gris, meublée de chaises courbes en acajou, à la mode sous le Directoire, et que la tante venait de faire revernir.
La serviette au col Dieudonné, devant les plats de galantine et de venaison froide, présidait, tranchait et versait du vin de Chypre dans le verre du général Héricourt en grand uniforme. Nulle part, l'abbé de Praxi-Blassans ne découvrait son bréviaire, bien qu'il fût en retard pour se rendre à la cathédrale, et passer la revue de son cortège. Il portait une soutane de drap fin, mais un peu luisante aux coudes et aux omoplates, toute blanchie sur les épaules par la poudre de la chevelure qui flottait. Mme Héricourt lui fit compliment sur l'ordonnance de la procession. Il la remercia d'un mot, et, finissant par renoncer à son livre, il partit.
A l'intention d'Omer, l'oncle Augustin, toujours affable, remplit de Chypre un verre de Bohême. Pendant que le jeune homme goûtait la saveur du précieux liquide, venu dans une outre en peau de bouc, le général gouvernait la conversation. Il la mena des curiosités romaines aux lettres échangées entre le voyageur et Denise, aux billets de Dolorès Alviña.
Le comte parlait alors confidentiellement à Mme Héricourt que la tante Caroline servait et abreuvait. Les chiens s'étant partagé un coq du poulailler au milieu de la pelouse, Dieudonné se précipita, et leur infligea des châtiments justes, mais indéfinis. Le général en profita pour entreprendre son neveu.
—Cette pauvre Dolorès est folle... Imaginez-vous que votre sœur a surpris, dans une armoire, tout un costume de cavalier. Cette enfant comptait l'endosser pour suivre à distance ma chaise de poste et vous apercevoir ici, pendant la procession... Elle a tout avoué dans un déluge de larmes... J'ai dû la mettre sous clef avant de partir... Heureux mortel! Ariadne s'arrache les cheveux sur le promontoire en guettant votre retour. Cruel, que de malheureuses vous faites!...
—Je ne les fais point, s'il en est. Elles se font toutes seules.
—On n'est pas plus séduisant que vous... C'est un crime de se montrer agréable à l'égard de pauvres innocentes quand on a votre tournure et votre éloquence. Elles en perdent l'esprit. Peu vous importe!... Sans doute... Mais enfin? Le cœur d'une fille sensible est chose très fragile. On meurt de ces jeux-là... On en meurt.
—Ah! diable!...
—Ne raillez point...
—Mais c'est Mlle Alviña, qui me bloque dans les coins de votre salon, et Denise, qui l'encourage à m'y bloquer. On a fait le siège de ma personne, et je n'étais pas malotru jusqu'à répondre par des violences. La politesse m'enjoignait de subir le siège, en évitant les assauts aussi bien que les sorties. Je m'en suis tiré fort proprement de cette manière, à mon goût. Et mes réponses d'Italie n'excitaient point Mlle Dolorès à se déguiser en chevalière d'Éon pour me darder ici une œillade romantique. Faut-il que, l'ayant prévenue, je coudoie des brigands qui m'attaquent afin qu'elle me délivre..., et que cela nous lie comme à la dernière page de deux tomes, avec frontispice gravé en taille douce, où l'on voit un cadavre poignardé et deux amants sous un chêne que l'orage foudroie!
—Voilà bien les jeunes gens d'aujourd'hui. Quelle sécheresse de cœur! Dès vingt ans, comme dit M. Beyle, ils visent à être députés du cens, et à se prononcer sur la conversion de la rente... Il faudra que je vous présente au jeune de Montalivet. Vous êtes bâtis l'un et l'autre pour vous convenir... A votre âge, nous courions l'Europe, le sabre au poing, en criant: «Vive la liberté!» Nous lisions les ruines de Volney à la lueur du bivouac; et nous nous battions en duel, pour garder le ruban d'une belle Allemande éplorée... Vous autres, vous préférez la fortune aux belles-lettres et aux sentiments généreux... Après tout, peut-être, avez-vous raison... Nous étions de grands fous.
—Peuh! ça ne vous a guère empêché de devenir un grand sage mon oncle, un grand sage honoré de plaques et de cordons, héritier d'une riche Hollandaise... près d'être fait comte. Vous nous la baillez belle...
—Chut.
Le général accentua sa mine sévère; mais, sans corriger la grâce affable de sa voix:
—Vous ne croyez plus à rien.
—Parce que vous êtes notre exemple.
L'oncle Augustin sourit; se tut un instant; puis, s'étant levé, prit Omer sous le bras. En camarade affectueux, il dissertait. De la morale à la philosophie, de la philosophie aux actions qu'elle inspire, il en vint à parler du triomphe de Bolivar, du Pérou, puis du Congrès de Panama, qui réglerait les rapports entre les libéraux américains et la Sainte-Alliance espagnole. Bolivar semblait promettre la restitution de leurs biens aux héritiers des absolutistes exilés ou morts au cours de la guerre civile. Dolorès Alviña deviendrait alors un très beau parti. Son feu père cultivait le coton sur la côte de la mer des Antilles. Leurs plantations étaient nombreuses entre Porte-Caballo et La Guayra. Si l'on réglait ainsi les affaires des vaincus, la tante Caroline aurait bientôt avantage à traiter avec Mlle Alviña. Car, en dépit de divers prêts hypothécaires consentis à la filature de Marchiennes par la Banque d'Artois, la mauvaise administration de l'emprunteur le réduisait aux pires extrémités. La Compagnie Héricourt avait résolu, pour se rembourser, de reprendre cette affaire, en appointant l'industriel malheureux, afin qu'il continuât de gérer la fabrique, mais sous la surveillance de Mme Cavrois. Le général supputa les gains probables. La Compagnie Héricourt pouvait, le lendemain de la décision officielle promulguée à Panama, conclure avec les planteurs de Dolorès un forfait pour les achats de coton en balles. Il déclara la combinaison fort bonne. A Roubaix, plusieurs tissages gagnaient une grosse importance financière. Ni la Compagnie Héricourt, ni la Banque d'Artois ne devaient permettre le développement d'une industrie régionale où elles n'auraient pas la main, et qui pourrait, dans l'avenir, fonder une concurrence pernicieuse à la suprématie commerciale des Moulins Héricourt.
Omer s'amusait de toute cette stratégie fort adroite pour le jeter dans les fers de Dolorès Alviña. En son roide uniforme bleu, fleuri d'or au col, aux manches, le général marchait, penchait le profil de sa jolie tête fine, rasée aux joues, coiffée de courtes boucles presque blanches. Il était charmant, subtil, parfumé, flagorneur; et sûr de son influence. Il appela le comte en témoignage, puis Mme Cavrois. Ne pensaient-ils point à l'urgence d'enrichir la filature de Marchiennes? Ce fut, en effet, leur avis. L'oncle Augustin démontra que l'un d'eux devait plus spécialement s'occuper de la nouvelle affaire. La tante Caroline ne pouvait suffire à cet énorme travail. Omer Héricourt l'aiderait en cela, ainsi que le comte l'aidait pour les importations, le général pour la finance, et Dieudonné pour la fabrication du sucre de betterave. Le comte riposta:
—Parbleu! il est grand temps que cet amateur de grisettes fasse l'apprentissage du rentier et qu'il apprenne à gérer son bien. A tout prendre, il se pourrait qu'il eût bientôt l'occasion de donner des soins à certaine fortune personnelle qui lui viendrait du pays de Galles par la voie des épousailles. Cela ferait de ce petit maître le plus gros actionnaire de notre Compagnie. Et c'est avec lui que vous auriez à débattre en dernier ressort, général, les clauses des décisions importantes. Il contrebalancerait votre influence et celle du comptoir de Java. J'ai toujours ouï dire qu'il n'était point mauvais, pour une Compagnie de commerce, d'être régie par deux opinions rivales qui se contrôlent réciproquement.
—Deux avis valent mieux qu'un, conclut, sentencieuse, Mme Cavrois.
Elle et Praxi-Blassans se regardaient avec malice devant le général, assez penaud.
—Oh! la petite Elvire!... répondit-il... Rien n'est encore fait de ce côté-là; hormis un souhait! Denise ne partage pas votre confiance.
—Ni Mlle Alviña, je gage..., riposta durement le comte, avant d'éternuer à plusieurs reprises.
—La procession quitte la cathédrale à midi... Peut-être faut-il se mettre en route...; insinua Mme Héricourt, par esprit de conciliation.
L'on s'apprêta pour le départ. Le comte et le général ceignirent leurs épées de parade, en plaisantant avec belle humeur. Dieudonné vint prendre Omer, qui se formulait de cette façon le résultat des deux entretiens:
«Mon oncle de Praxi-Blassans tremble que je ne lui enlève Élodie; mon oncle Augustin tremble que, par le mariage avec Elvire, je ne lui retire l'autorité dans les conseils de la Compagnie et de la Banque. Il m'appartient de profiter de ces deux appréhensions, pour me grandir...»
Ayant mis son chapeau, il se frotta vigoureusement les mains, sans rien répondre aux questions joviales du gros garçon.
Ils allèrent à pied. Une demi-heure de marche était à peine nécessaire pour gagner Arras. Des cabriolets et des chars-à-bancs se succédaient à grand bruit sur le pavé du roi. Ils emportaient, vers le parvis de la cathédrale, des propriétaires ruraux engoncés dans leurs cols à pointes molles, leurs cravates à trois tours, leurs gilets à ramages et les collets mal roulés de leurs habits bleus. La plupart saluaient au passage, en se félicitant de la température. Des cavaliers poudreux arrivaient, cravachant leurs bidets maigres, franchissaient le pont-levis entre la courtine de briques et le talus de la contrescarpe, pour s'engager sous les voûtes de la place dans l'ossature de murailles angulaires coiffées de gazon, qui sertissaient la ville aux mille cloches sonnantes. Les carrioles rustiques encombraient les couloirs des portes fortifiées. Les campagnards criaient des bonjours en patois, s'admiraient les uns les autres, se félicitaient de leurs courtes blouses, de leurs chapeaux en forme haute, mais devenus flasques et roux à l'usage. Ils tiraient par une seule corde sur la bouche de leurs bêtes pataudes, dont les paturons étaient barbus.
Les cousins non sans peine se frayèrent passage parmi les ânes que chevauchaient les paysannes aux bas noirs, et qu'elles tapaient du poing. La rue de maisonnettes sentait l'huile, le tan, la corne brûlée au sabot du cheval que l'on ferrait sous le hangar de la forge. Des brasseurs en jupon et en gilet roulaient leurs tonneaux sonores. L'herbe sèche enodorait la boutique de l'herboriste. Le militaire époussetait son pantalon blanc sur le seuil du marchand de tabac. Une fille déboucla sa jarretière à l'ombre d'un porche; elle tirait son bas bleu sur une jambe fine. Des garçons hissaient contre une façade, par la poulie suspendue au pignon, les bottes de foin qu'un vieux en bonnet de coton, attrapait de sa fenêtre, et emmagasinait. Le shako noir d'un chasseur, sa veste verte, et son sabre retentissant, attiraient les œillades et les rires des servantes à genoux qui lavaient les perrons de grès bleuâtre. Trois demoiselles empanachées descendirent les marches de leur demeure. Elles tenaient leur livre de messe et leurs chapelets dans leurs mains jointes contre les pans de leurs écharpes.
Les maraîchères étalaient sur le bât des ânesses leurs légumes avant de tirer le pied de biche des sonnettes à la porte des maisons bourgeoises. Des chiens de chasse erraient modestement, le nez à fleur de ruisseau. Devant le Café du Théâtre, les cousins aperçurent le vieux chevalier de Vimy, qui se promenait, la badine en l'air, fort satisfait de ses escarpins vernis à l'œuf, de sa culotte jaune, de son gilet de moire, de son habit tête de nègre, de ses manchettes fines et de son jabot empesé. A leur salut, il répondit en soulevant les bords plats de son chapeau. De loin, il invitait Omer à prendre un doigt de muscat chez la belle Herminie. Pour elle il avait installé ce magnifique établissement tapissé de glaces, orné de banquettes en moleskine rouge, d'un comptoir recouvert de marbre, après avoir marié cette fille à l'aubergiste Caldeneuf, l'ancien carabinier de l'empire qui, vers 1824, était opportunément décédé, lors de sa deuxième apoplexie, d'ailleurs prévue.
Dans la fumée des pipes, Omer souhaita le bonjour aux vieux amis de l'oncle Edme, les conspirateurs de 1820. Sorti des prisons royales depuis six mois seulement, M. Boredain était devenu bouffi et presque idiot. Il ne parlait que de la retraite de Russie et du mal qu'il avait eu, bien que vélite de la garde, à changer de chemise entre Smolensk et la Bérésina. A peine les cousins furent-ils assis, qu'il les entreprit là-dessus. Puis il pria qu'en considération de ses malheurs on lui trouvât dans Paris une place de commis aux nouveautés. A colporter le drap et le velours d'Amiens dans les boutiques de l'Artois, il gagnait peu de chose.
Atrabilaire, M. Lepault renchérit. On n'accordait rien aux vétérans de la Révolution. Ils pouvaient, comme M. Saturnin, le brasseur, avoir eu le sourcil coupé par un kaiserlick, et, la vieillesse venue, risquer de perdre l'œil; ou, comme l'épicier Bodnot, avoir perdu deux doigts au siège de Dantzig, ce qui l'empêchait de tenir les cartes; ou, comme le fermier Delorme, boiter en gardant une balle de Ligny dans la cuisse, personne ne voulait plus s'inquiéter d'eux.
Les joueurs de dominos l'approuvèrent. Dans sa polonaise à brandebourgs, M. Lepault agitait sa maigreur en déclamant. Lui ne se plaignait pas de sa situation matérielle. Il gérait le rendement des tourbières, et cela lui suffisait. Mais, enfin, leur honneur de soldats, quels avantages obtenait-il? Aucun. Voilà qu'on les enrôlait dans l'Opposition Constitutionnelle, maintenant! Et quels vils subterfuges politiques! On les priait de suivre la procession, pour rallier à la cause du ministère l'esprit des campagnes sans effaroucher personne. Que signifiait tout cela? Depuis douze ans, on les faisait tourner comme des tontons...
—Comme des tontons! Voilà le mot!... reprit M. Saturnin, en écartant ses jambes colossales, qui serraient trop sa panse, sur le bord du tabouret.
—Nous avons marché avec Nantil, dans l'affaire du Bazar Français; avec Berton, dans l'affaire des Chevaliers de la Liberté. On nous a mis dans les comités philhellènes! Aujourd'hui nous voilà public de procession! C'est trop fort!
—C'est trop fort!... conclut M. Corbehem, en donnant du poing contre la table... Votre père, monsieur Héricourt, marchait plus droit que cela, lorsqu'il sabrait les Russes, avec mon pauvre frère, sur la chaussée d'Austerlitz!...
—L'empereur a rétabli la religion pour le peuple! rappela de loin le chevalier de Vimy.
Il s'accoudait au palissandre du comptoir, contre le corsage de la belle Herminie. Se rappelait-elle avoir eu les prémices d'Omer autrefois dans la goguette qu'elle tenait, hors la ville, avec sa mère, veuve d'un lieutenant? Elle avait pris de l'embonpoint et trônait dignement, le col enlacé d'un boa de cygne... D'un sourire toujours spirituel elle tenta de répondre aux mines de l'avocat. Mais un hussard délicieux parut la surveiller. Elle sembla le craindre. Il frisait une moustache crépue de l'air le plus impérieux, en heurtant sa pipe contre la cimaise, pour faire tomber la cendre. Ce sous-officier ne toléra point qu'Herminie eût la mémoire plus aimable. Il se dressa dans le dolman rouge et le pantalon bleu; il lui demanda de ses nouvelles avec impertinence, de façon à bien indiquer ses droits évidents aux nouveaux venus. Sans le déconcerter beaucoup, le chevalier de Vimy le lorgna de son monocle à tige. Omer songeait aux heures de sa quatorzième année, quand la mère de cette femme, l'appelant «mon bel Hippolyte», se comparait à Phèdre, et le roulait dans son lit, le déshabillait... Quelle confusion était la sienne, lorsqu'il sentait la chair nue de la matrone sur lui! Et quelle était la force du plaisir, alors! Le temps l'émousse, hélas! Avec la fille, il avait joué comme avec une gamine de son âge, mais sans rien omettre de leurs vices réciproques. Voici qu'un hussard aimait cette Herminie jusqu'à faire le bravache; et le chevalier de Vimy aimait au point de souffrir cela.
—Messieurs, paix-là! suppliait M. Mercœur, calmant les colères des joueurs de dominos... L'empereur ne tolérait pas l'irréligion. Le grand homme avait ses motifs.
Ils cédèrent à l'ascendant de cet ancien officier aux dragons. Habile jadis à faire du butin en campagne, il portait un habit de drap fin, des bottes vernies et, en outre, de grosses bagues chargées de rubis, qu'il avait conquises sur les morts d'Austerlitz et de Wagram, ainsi que ses rentes, les deux montres enrichies de brillants, pendues le long de sa culotte de daim.
Les sonneries des cloches redoublèrent. M. Mercœur paya sur le comptoir de la belle Herminie. Les groupes se formèrent pour se rendre au lieu où la procession s'arrêterait, où la mission planterait sa croix.
Dieudonné Cavrois fut entouré par les vétérans, tandis que le chevalier de Vimy et M. Mercœur accompagnaient Omer. Ils l'accablaient de politesses et de louanges, à propos de son duel, du plaidoyer pour le major Ulbach, de ses exploits de carbonaro, rue aux Ours, et en Italie. La gloire de Cicéron avait enfin une rivale, à ce qu'ils assurèrent. Il ne tenait qu'à lui d'être député, dès qu'il aurait l'âge. Il se plaisait encore à ces flatteries, quand on se trouva sur la Terre de Cité, au centre de la multitude respectueuse et murmurante rangée en cercle contre les petites maisons de la place. Bientôt une rumeur se développa de la rue St-Aubert; les gendarmes débouchèrent, en grande tenue, le plumet au soleil, et le sabre à la hanche. Leurs chevaux lustrés avancèrent au pas. Les oursons brillaient à la lumière; les plastrons rouges et les culottes de peau jaune excitaient l'admiration des fillettes. Les versets d'un psaume furent psalmodiés par des voix mâles, et une centaine de chantres en surplis défilèrent autour de la place, jonchée de roseaux et d'herbes aquatiques, cernée d'une foule pimpante qui chuchotait avec les gens des maisons. L'arme droite, des fantassins gantés de blanc se suivaient à trois pas d'intervalle. Ils honoraient le pieux cortège par les fleurs de lys brillant à la plaque de leurs shakos évasés, par leurs buffleteries en croix sur leurs habits bleus.
—Soldats de sacristie! Roides comme des cierges... Pas de souplesse... grognait au hasard M. Mercœur, en écartant les jambes, comme s'il venait de mettre pied à terre après une longue chevauchée.
—Voyez-moi quelles petites gens ils recrutent pour faire nombre: par-dessous le surplis des chantres, on aperçoit le pantalon gris et la guêtre noire de malheureux ouvriers qui font les saints à quinze sous la séance..., remarquait M. Corbehem; il ricanait bien haut, il faisait trembler sa bedaine en gilet de velours, et battait, avec les bras, la jupe de sa redingote marron.
Le plus grand élève des Frères ignorantins portait la bannière du Sacré-Cœur; les garçons étaient nu-tête, bien peignés, vêtus de blouses et de pantalons en bure monastique, et tenaient chacun un petit cierge maigre, éteint déjà. Suivaient les filles voilées de la mousseline roide qui recouvrait les robes de salin et de soie, gloires passées des bals et des mariages, cadeaux offerts par les dames de la ville aux Enfants de Marie. Omer ni le chevalier n'estimèrent la beauté de l'âge ingrat. Mais des voix délicieuses et frêles montaient par la rue, d'où sortaient leurs deux files infinies. Sur l'air en vogue de la Dame Blanche, leur chœur modulait un cantique timide qu'appuyaient les sons des cloches les plus lointaines, comme si le vœu de la ville recommandait au ciel les prières de ces jeunes sourires. Derrière, les bannières bleues brodées d'argent luisaient, ainsi que les visages divins et véritables de cette foule pieuse formant un seul corps en adoration. Le général Augustin, roide, magnifique, illuminé de croix et de broderies, soutenait, avec le secours du bedeau, un brancard antérieur du dais, à la gauche de l'évêque qui présentait au peuple les rayons de l'ostensoir. A droite, le comte de Praxi-Blassans, son claque sous le bras, marchait impertinent, sévère, le front levé. Les brancards postérieurs étaient aux mains du trésorier général et du directeur de la Banque d'Artois, deux solennels messieurs, en habit bleu barbeau et en bas de soie. Puis les musiciens de la garde nationale assourdissaient dans leurs cuivres une marche de mode lent, que rythmaient les coups de grosse caisse. Mme Héricourt, Mme Horpsvrahen, la tante Caroline et une demi-douzaine de veuves accompagnaient de très petites filles portant des lys en papier. Enfin, l'abbé de Praxi-Blassans et les trois missionnaires précédaient la croix peinte en vert-pomme, charriée dans une brouette fleurie, qu'escortaient, avec de gros cierges, les fonctionnaires en uniformes brodés, les officiers supérieurs chargés d'épaulettes massives et coiffés en coup de vent, le troupeau de dames aux chapeaux de plumes, aux collerettes tuyautées, et aux cachemires polychromes enveloppant les froufrous soyeux des robes. Le vent ébouriffait un peu les mèches des hommes découverts, secouait les panaches roses et bleus des femmes, arrondissait les rubans des bannières, transportait quelques parfums d'iris et de lavande, quelques odeurs de cuir et de pommade, effaçait fort vite les sons de la musique, et enlevait au ciel le cantique des voix pures.
De partout, mille et mille gens affluaient jusqu'à la Terre de Cité. Toute l'âme de la ville venait au cœur que, pour ce jour-là, lui avaient choisi l'abbé de Praxi-Blassans, le général Héricourt, le pair de France, et la tante Caroline. Elle riait à chacun, semant le suif de son cierge de six livres. Les touffes de têtes graves et fraîches se penchaient à toutes les fenêtres des petites maisons étroites. D'une fabrique voisine, plusieurs centaines d'ouvrières accoururent. En haut de l'estrade, Édouard prêcha.
On entendit peu de choses. Le silence unanime frémissait. Omer Héricourt apprécia l'orgueil de contempler la population entière, toute cette Flandre espagnole, écoutant, sur les genoux, la parole de sa famille, qui déclamait, messagère de Dieu, par la voix mélodieuse et forte de ce jeune prêtre, aux belles boucles poudrées, aux mains lumineuses.
La croix fut érigée. Deux coups de maillets assurèrent les étançons dans la maçonnerie du calvaire. L'évêque fit plusieurs pas, avec la crosse pastorale. Il bénit le Signe, pendant que les diacres en lourdes chappes d'orfèverie relevaient les pans du manteau d'or. Comme le vieillard larmoyant se tournait vers la foule, avant d'achever l'action de grâces, une belle femme en deuil, se précipita, s'abattit contre terre, étendit ses mains gantées...
«Monseigneur!... Et vous, mes frères,... sanglota Mme Horpsvrahen, j'avoue humblement... avoir profité sans scrupules... des biens acquis par feu mon père, à vil prix, du temps de l'impiété et du malheur... Le domaine de Horps, qui appartenait, avant la Révolution, aux abbayes, et qui était de la sorte devenu la propriété des miens, je le restitue aujourd'hui à l'Église, entre les mains de M. l'abbé de Praxi-Blassans, pour qu'il le rende à sa destination première. Et je prie Dieu, par l'intercession de la Sainte Vierge, afin qu'il me pardonne mon péché!... Ainsi soit-il!»
Sanglotant d'émotion, elle avait donc récité la leçon écrite par Édouard. La foule, d'abord silencieuse et stupéfaite, s'interrogea, se renseigna: les uns approuvaient, les autres admiraient.
Mais les filles entonnèrent un cantique. La grosse caisse tonna. L'évêque se prosterna à nouveau devant l'ostensoir déposé dans un amphithéâtre de cierges et de fleurs. Et toutes les cloches de la ville s'ébranlèrent à la gloire des Héricourt.