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III
La pensée simple

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Ce n'est pas notre vie seulement dans ses manifestations pratiques, mais aussi le domaine de nos idées qui a besoin d'être déblayé. L'anarchie règne dans la pensée humaine; nous marchons en pleines broussailles, perdus dans le détail infini, sans orientation et sans direction.

Dès que l'homme a reconnu qu'il a son but, que ce but est d'être un homme, il organise sa pensée en conséquence. Toute façon de penser, de comprendre ou de juger qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la rejette comme malsaine.

Et tout d'abord, il fuit le travers trop commun qui consiste à s'amuser de sa pensée. La pensée est un outil sérieux qui a sa fonction dans l'ensemble: ce n'est pas un joujou. Prenons un exemple: voici un atelier de peintre. Les outils sont à leur place. Tout indique que cet ensemble de moyens est disposé en vue d'un but à atteindre. Ouvrez la porte à des singes. Ils grimperont sur les établis, se suspendront aux cordes, se draperont dans les étoffes, se coifferont avec des pantoufles, jongleront avec les pinceaux, goûteront aux couleurs, et perceront les toiles pour voir ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne doute pas de leur plaisir, il est certain qu'ils doivent trouver ce genre d'exercice fort intéressant. Mais un atelier n'est pas fait pour y lâcher des singes. De même la pensée n'est pas un terrain d'évolutions acrobatiques. Un homme digne de ce nom pense comme il est et comme il aime; il y va de tout son cœur et non avec cette curiosité détachée et stérile qui, sous prétexte de tout voir et tout connaître, s'expose à ne jamais éprouver une saine et profonde émotion et à ne jamais produire un acte véritable.

Une autre habitude dont il est urgent de se corriger, acolyte ordinaire de la vie factice, c'est la manie de s'examiner et de s'analyser à tout propos. Je n'engage pas l'homme à se désintéresser de l'observation intérieure et de l'examen de conscience. Essayer d'y voir clair dans son esprit et dans ses motifs de conduite est un élément essentiel de la bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, autre chose cette application incessante à se regarder vivre et penser, à se démonter soi-même comme une mécanique. C'est perdre son temps et se détraquer. L'homme qui, pour se mieux préparer à la marche, voudrait d'abord se livrer à un minutieux examen anatomique de ses moyens de locomotion risquerait de se disloquer avant d'avoir fait un seul pas. «Tu as ce qu'il te faut pour marcher, donc en avant! Prends garde de tomber et use de ta force avec discernement.» Les chercheurs de petites bêtes et les marchands de scrupules se réduisent à l'inaction. Il suffit d'une lueur de bon sens pour se rendre compte que l'homme n'est pas fait pour se regarder le nombril.

Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce qu'on désigne par ce mot se fait aussi rare que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon sens c'est vieux jeu. Il faut autre chose; et l'on cherche midi à quatorze heures. Car c'est là un raffinement que le vulgaire ne saurait se payer, et il est si agréable de se distinguer! Au lieu de se comporter comme une personne naturelle qui se sert des moyens tout indiqués dont elle dispose, nous arrivons à force de génie aux plus étonnantes singularités. Plutôt dérailler que de suivre la ligne simple! Toutes les déviations et toutes les difformités corporelles que soigne l'orthopédie, ne donnent qu'une faible idée des bosses, des torsions, des déhanchements, que nous nous sommes infligés pour sortir du droit bon sens. Et nous apprenons à nos dépens qu'on ne se déforme pas impunément. La nouveauté après tout est éphémère. Il n'y a de durable que les immortelles banalités et si l'on s'en écarte c'est pour courir les plus périlleuses aventures. Heureux celui qui en revient, qui sait redevenir simple. Le simple bon sens n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, la propriété innée du premier venu, bagage vulgaire et trivial qui n'a coûté de peine à personne. Je le compare à ces vieilles chansons populaires, anonymes et impérissables, qui semblent être sorties du cœur même des foules. Le bon sens est le capital lentement et péniblement accumulé par le labeur des siècles. C'est un pur trésor, dont celui-là seul comprend la valeur, qui l'a perdu ou qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour ma part je pense qu'aucune peine n'est trop grande pour acquérir et garder le bon sens, pour maintenir ses yeux clairvoyants, son jugement droit. On prend bien garde à son épée, de peur de la fausser ou de la laisser ronger par la rouille. À plus forte raison faut-il prendre soin de sa pensée.

Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel au bon sens n'est pas un appel à la pensée terre à terre, à un positivisme étroit qui nie tout ce qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car cela aussi est un manque de bon sens que de vouloir absorber l'homme dans sa sensation matérielle et d'oublier les hautes réalités du monde intérieur. Nous touchons ici à un point douloureux, autour duquel s'agitent les plus grands problèmes de l'humanité. Nous luttons en effet pour atteindre à une conception de la vie, nous la cherchons à travers mille obscurités et mille douleurs; et tout ce qui touche aux réalités spirituelles devient de jour en jour plus angoissant. Au milieu des graves embarras et du désordre momentané qui accompagne les grandes crises de la pensée, il semble plus que jamais difficile de se tirer d'affaire avec quelques principes simples. Pourtant la nécessité même nous vient en aide, comme elle l'a fait pour les hommes de tous les temps. Le programme de la vie est terriblement simple après tout, et par cela même que l'existence est si pressante et qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle précède l'idée que nous pouvons nous en faire et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait d'abord compris. Nous sommes partout en face du fait accompli avec nos philosophies, nos explications, nos croyances, et c'est ce fait accompli, prodigieux, irréfutable qui nous rappelle à l'ordre lorsque nous voulons déduire la vie de nos raisonnements et attendre pour agir que nous ayons fini de philosopher. Voilà l'heureuse nécessité qui empêche le monde de s'arrêter lorsque l'homme doute de son chemin. Voyageurs d'un jour, nous sommes emportés dans un vaste mouvement auquel nous sommes appelés à contribuer, mais que nous n'avons ni prévu, ni embrassé dans son ensemble, ni sondé dans ses fins dernières. Notre part consiste à remplir fidèlement le rôle de simple soldat qui nous est dévolu, et notre pensée doit s'adapter à cette situation. Ne disons pas que les temps sont plus difficiles pour nous que pour nos aïeux, car ce qui se voit de loin se voit souvent mal, et il y a d'ailleurs de la mauvaise grâce à se plaindre de n'être pas né du temps de son grand-père. Ce qu'on peut penser de moins contestable sur ce sujet, le voici: depuis que le monde existe il est malaisé d'y voir clair. Partout et toujours, penser juste a été difficile. Les anciens n'ont aucun privilège en cela sur les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a aucune différence entre les hommes quand on en arrive à les considérer sous ce point de vue. Que l'homme obéisse ou commande, enseigne ou apprenne, tienne une plume ou un marteau, il lui en coûte également de bien discerner la vérité. Les quelques lumières que l'humanité acquiert en avançant lui sont sans doute d'une extrême utilité; mais elles agrandissent aussi le nombre et la portée des problèmes. La difficulté n'est jamais levée, toujours l'intelligence rencontre l'obstacle. L'inconnu nous domine et nous étreint de toutes parts. Mais de même qu'on n'a pas besoin d'épuiser toute l'eau des sources pour étancher sa soif, on n'a pas besoin de tout savoir pour vivre. L'humanité vit et a toujours vécu sur quelques provisions élémentaires.

Nous essayerons de les indiquer: tout d'abord l'humanité vit par la confiance. Par là elle ne fait que refléter, dans la mesure de sa pensée consciente, ce qui est le fond obscur de tous les êtres. Une foi imperturbable à la solidité de l'univers, à son agencement intelligent, sommeille dans tout ce qui existe. Les fleurs, les arbres, les bêtes, vivent avec un calme puissant, une sécurité entière. Il y a de la confiance dans la pluie qui tombe, dans le matin qui s'éveille, dans le ruisseau qui court à la mer. Tout ce qui est, semble dire: «Je suis, donc je dois être; il y a de bonnes raisons pour cela, soyons tranquille.»

Et de même l'humanité vit de confiance. Par cela même qu'elle est, elle porte en elle la raison suffisante de son être, un gage d'assurance. Elle se repose dans la volonté qui a voulu qu'elle fût. C'est à garder cette confiance et à ne la laisser déconcerter par rien, à la cultiver au contraire et à la rendre plus personnelle et plus évidente que doit tendre le premier effort de notre pensée. Tout ce qui augmente en nous la confiance est bon. Parce que de là naît l'énergie tranquille, l'action reposée, l'amour de la vie et du labeur fécond. La confiance fondamentale est le ressort mystérieux qui met en mouvement tout ce qu'il y a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est par elle que l'homme vit, bien plus que par le pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui ébranle cette confiance est mauvais, c'est du poison, non de la nourriture.

Est malsain tout système de pensée qui s'attaque au fait même de la vie, pour le déclarer mauvais. On a trop de fois mal pensé de la vie en ce siècle. Quoi d'étonnant que l'arbre se flétrisse quand vous en arrosez les racines de substances corrosives? Il y aurait cependant une bien simple réflexion à opposer à toute cette philosophie de néant: vous déclarez la vie mauvaise? Bon. Quel remède allez-vous nous offrir contre elle? Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne vous demande pas de supprimer votre vie, de vous suicider, à quoi cela nous avancerait-il? mais de supprimer la vie, non seulement la vie humaine, mais sa base obscure et inférieure, toute cette poussée d'existence qui monte vers la lumière et selon vous se rue vers le malheur; je vous demande de supprimer la volonté de vivre qui tressaille à travers l'immensité, de supprimer enfin la source de la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors laissez-nous en paix. Puisque personne ne peut mettre un frein à la vie, ne vaut-il pas mieux apprendre à l'estimer et à l'employer qu'en dégoûter les gens?—Quand on sait qu'un mets est dangereux pour la santé, on n'en mange pas. Et quand une certaine façon de penser nous ôte la confiance, la joie et la force, il faut la rejeter, certains que non seulement elle est une nourriture détestable pour l'esprit, mais qu'elle est fausse. Il n'y a de vrai pour les hommes que les pensées humaines, et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs il manque autant de modestie que de logique. Pour se permettre de trouver mauvaise cette chose prodigieuse qui se nomme la vie il faudrait en avoir vu le fond, et presque l'avoir faite. Quelle singulière attitude que celle de certains grands penseurs de ce temps! En vérité, ils se comportent comme s'ils avaient créé le monde dans leur jeunesse, il y a de cela très longtemps; mais ils en sont bien revenus et décidément c'était une faute.

Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions nos âmes par des pensées réconfortantes. Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est ce qui le fortifie le mieux.

Si l'humanité vit de confiance, elle vit aussi d'espérance. L'espérance est cette forme de la confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute vie est un résultat et une aspiration. Tout ce qui est, suppose un point de départ et tend vers un point d'arrivée. Vivre c'est devenir, devenir c'est aspirer. L'immense devenir c'est l'espérance infinie. Il y de l'espérance au fond des choses et il faut que cette espérance se reflète dans le cœur de l'homme. Sans espérance pas de vie. La même puissance qui nous fait être, nous incite à monter plus haut. Quel est le sens de cet instinct tenace qui nous pousse à progresser? Le sens vrai c'est qu'il doit résulter quelque chose de la vie, qu'il s'y élabore un bien, plus grand qu'elle-même, vers lequel elle se meut lentement, et que ce douloureux semeur qui s'appelle l'homme a besoin, comme tout semeur, de compter sur le lendemain. L'histoire de l'humanité est celle de l'invincible espérance. Autrement il y a longtemps que tout serait fini. Pour marcher sous ses fardeaux, pour se guider dans la nuit, pour se relever de ses chutes et de ses ruines, pour ne point s'abandonner dans la mort même, l'humanité a eu besoin d'espérer toujours et quelquefois contre tout espoir. Voilà le cordial qui la soutient. Si nous n'avions que la logique nous aurions depuis longtemps tiré cette conclusion: Le dernier mot est partout à la mort; et nous serions morts de cette pensée. Mais nous avons l'espérance, et c'est pour cela que nous vivons et que nous croyons à la vie.

Suso, le grand moine mystique, un des hommes les plus simples et les meilleurs qui aient jamais vécu, avait une habitude touchante: chaque fois qu'il rencontrait une femme, la plus pauvre et la plus vieille, il s'écartait respectueusement de son chemin, dût-il pour cela se mettre les pieds dans les épines ou dans une ornière boueuse. «Je fais cela, disait-il, pour rendre hommage à notre sainte dame la Vierge Marie.» Rendons à l'espérance un hommage semblable: quand nous la rencontrons sous la forme du brin de blé qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve et nourrit sa nichée, d'une pauvre bête blessée qui se ramasse, se relève et continue son chemin, d'un paysan qui laboure et ensemence un champ ravagé par l'inondation ou la grêle, d'une nation qui lentement répare ses pertes et panse ses blessures, sous n'importe quel extérieur humble et souffreteux, saluons-la! Quand nous la rencontrons dans les légendes, dans les chants naïfs, dans les simples croyances, saluons-la encore! car c'est la même toujours, l'indestructible, la fille immortelle de Dieu.

Nous osons trop peu espérer. L'homme de ce temps a contracté des timidités étranges. La crainte que le ciel ne tombe, ce comble de l'absurdité dans la peur, selon nos ancêtres gaulois, est entrée dans nos cœurs. La goutte d'eau doute-t-elle de l'Océan? le rayon doute-t-il du soleil? Notre sagesse sénile a réalisé ce prodige. Elle ressemble à ces vieux pédagogues grognons, dont l'office principal consiste à rabrouer les joyeuses espiègleries ou les enthousiasmes juvéniles de leurs jeunes élèves. Il est temps de redevenir enfants, de réapprendre à joindre les mains et à ouvrir de grands yeux devant le mystère qui nous enveloppe, de nous souvenir que malgré notre savoir nous ne savons que peu de chose, que le monde est plus grand que notre cerveau et que c'est heureux, car s'il est si prodigieux il doit receler des ressources inconnues et on peut lui accorder quelque crédit sans se faire taxer d'imprévoyance. Ne le traitons pas comme des créanciers un débiteur insolvable. Il faut ranimer son courage et rallumer la sainte flamme de l'espérance. Puisque le soleil se lève encore, puisque la terre refleurit, puisque l'oiseau bâtit son nid, puisque la mère sourit à son enfant, ayons le courage d'être des hommes et remettons le reste à Celui qui a nombré les étoiles. Quant à moi, je voudrais pouvoir trouver des mots enflammés pour dire à quiconque se sent le cœur abattu en ce temps désabusé: relève ton courage, espère encore, celui-là est sûr de se tromper le moins qui a l'audace d'espérer le plus. La plus naïve espérance est plus près du vrai que le désespoir le plus raisonné.

Une autre source de lumière sur le chemin de l'humanité est la bonté. Je ne suis pas de ceux qui croient à la perfection naturelle de l'homme et enseignent que la société le corrompt. De toutes les formes du mal celle qui m'effraie le plus est au contraire la forme héréditaire. Mais je me suis parfois demandé comment il se fait que ce vieux virus empoisonné des instincts vils, des vices inoculés dans le sang, tout l'amas des servitudes que nous lègue le passé, n'ait pas eu raison de nous. C'est sans doute qu'il y a autre chose. Cette autre chose est la bonté.

Étant donné l'inconnu qui plane sur nos têtes, notre raison bornée, l'énigme angoissante et contradictoire des destinées, le mensonge, la haine, la corruption, la souffrance, la mort, que penser? que faire? À toutes ces questions réunies une voix grande et mystérieuse a répondu: Sois bon. Il faut bien que la bonté soit divine comme la confiance, comme l'espérance, puisqu'elle ne peut pas mourir, alors que tant de puissances lui sont contraires. Elle a contre elle la férocité native de ce qu'on pourrait appeler la bête dans l'homme; elle a contre elle la ruse, la force, l'intérêt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi passe-t-elle blanche et intacte au milieu de ces ennemis sombres, comme le prophète de la légende sacrée au milieu des fauves rugissants?

C'est parce que ses ennemis sont chose d'en bas et que la bonté est chose d'en haut. Les cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre l'aile rapide qui s'élance vers les hauteurs et leur échappe. Ainsi la bonté se dérobe aux entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux encore, elle a connu quelquefois ce beau triomphe de gagner ses persécuteurs: elle a vu les fauves se calmer, se coucher à ses pieds, obéir à sa loi.

Au cœur même de la foi chrétienne la doctrine la plus sublime et, pour qui sait en pénétrer le sens profond, la plus humaine est celle-ci: Pour sauver l'humanité perdue le Dieu invisible est venu demeurer parmi nous sous la forme d'un homme et il n'a voulu se faire connaître qu'à ce seul signe: La bonté.

Réparatrice, consolatrice, douce au malheureux, au méchant même, la bonté dégage la lumière sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. La part qu'elle a choisie est la plus modeste: bander les blessures, effacer les larmes, apaiser la misère, bercer les cœurs endoloris, pardonner, concilier. Mais c'est bien d'elle que nous avons le plus besoin. Aussi puisque nous songeons à la meilleure façon de rendre la pensée féconde, simple, vraiment conforme à notre destinée humaine, nous résumerons la méthode en ces mots: Aie confiance, espère et sois bon.

Je ne veux décourager personne des hautes spéculations, ni dissuader qui que ce soit de se pencher sur les problèmes de l'inconnu, sur les vastes abîmes de la philosophie ou de la science. Mais il faudra toujours revenir, de ces lointains voyages, vers le point où nous sommes, et souvent même à la place où nous piétinons sans résultat apparent. Il est des conditions de vie et des complications sociales où le savant, le penseur et l'ignorant ne voient pas plus clair les uns que les autres. L'époque présente nous a souvent mis en face de ce genre de situations, et je garantis à celui qui voudra suivre notre méthode, qu'il reconnaîtra bientôt qu'elle a du bon.

Comme j'ai, en tout ceci, côtoyé le terrain religieux, dans ce qu'il a de général du moins, on me demandera peut-être de dire en quelques mots simples quelle est la meilleure religion, et je m'empresse de m'expliquer sur ce sujet. Mais peut-être ne faudrait-il pas poser la question comme on le fait d'ordinaire, en demandant quelle est la meilleure religion? Les religions ont sans doute certains caractères précis, et des qualités ou des défauts qui sont inhérents à chacune. On peut donc à la rigueur les comparer entre elles; mais à cette comparaison se mêlent toujours des partis pris ou des partialités involontaires. Il vaut mieux poser la question autrement et demander: Ma religion est-elle bonne et à quoi puis-je reconnaître qu'elle est bonne? À cette question voici la réponse: Votre religion est bonne si elle est vivante et agissante; si elle nourrit en vous le sentiment de la valeur infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et la bonté; et elle est l'alliée de la meilleure partie de vous-même contre la plus mauvaise, et vous fait apparaître sans cesse la nécessité de devenir un homme nouveau; si elle vous fait comprendre que la douleur est une libératrice; si elle augmente en vous le respect de la conscience des autres; si elle vous rend le pardon plus facile, le bonheur moins orgueilleux, le devoir plus cher, l'au-delà moins obscur. Si oui, votre religion est bonne, peu importe son nom. Quelque rudimentaire qu'elle soit, quand elle remplit cet office, elle procède de la source authentique, elle vous lie aux hommes et à Dieu.

Mais vous servirait-elle par hasard à vous croire meilleur que les autres, à ergoter sur des textes, à renfrogner votre figure, à dominer sur la conscience d'autrui ou à livrer la vôtre à l'esclavage, à endormir vos scrupules, à pratiquer un culte par mode et par intérêt, ou à faire le bien par calcul d'outre-tombe, oh alors! que vous vous réclamiez de Bouddha, de Moïse, de Mahomet ou du Christ même, votre religion ne vaut rien, elle vous sépare des hommes et de Dieu.

Je n'ai peut-être pas un pouvoir suffisant pour parler ainsi; mais d'autres l'ont fait avant moi, qui sont plus grands que moi, notamment celui qui raconta au scribe faiseur de questions, la parabole du bon Samaritain. Je me retranche derrière son autorité.

La vie simple

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