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IV
LES CHEVALIERS DE LA COSSE DE GENÊT
ОглавлениеLe27mai, au matin, Louis de France ayant achevé ses prières dans le petit oratoire qu’on avait dressé à côté de sa chambre dans le logis qu’il habitait à Sens, fit demander à la reine Blanche, sa mère, la permission d’entrer chez elle.
«Le jeune roi avait déjà sur le front le cachet de la sainteté; son âme ajoutait l’auréole qui s’allume aux rayons d’un cœur pur, aux splendeurs de la couronne royale. Le doux sourire de son enfance était resté sur ses lèvres avec son aimable pureté; mais son regard avait cette dignité calme qui le faisait respecter. La bienveillance de son accueil ne lui faisait rien perdre de la fermeté et de la loyauté sévères qui convient aux monarques.
Il était, contre son habitude, somptueusement vêtu. Le manteau royal, chargé d’un semis de fleurs de lys d’or, s’attachait sur sa tunique de velours bleu richement brodée, par une agrafe de pierreries représentant une branche de lys et une branche de marguerites entrelacées autour d’une croix, avec cette devise: Hors cet anel, point d’amour. A sa ceinture d’orfèvrerie pendait le glaive de Charlemagne; sur ses cheveux massés en touffes abondantes sur les tempes, et coupés carrément sur le front, brillait la couronne royale, constellée de pierreries.
Lorsqu’il entra dans le retrait do sa mère, celle-ci ne put retenir une exclamation joyeuse.
–Oh! cher fils, que vous êtes beau! s’écria-t-elle.
Louis la salua avec un respect plein d’amour. Blanche de Castille, jeune encore et d’une imposante beauté, achevait de se parer pour la cérémonie, car on attendait à Sens, ce jour-là même, la royale fiancée, et le mariage devait être célébré aussitôt.
Pour obéir à l’étiquette la reine-mère n’avait pas quitté son deuil de veuve, entièrement blanc, et qui faisait donner aux veuves des monarques français le titre de reines blanches.
Elle portait une ample jupe d’étoffe de damas blanche, parsemée de fleurs de lys en perles fines, et armoriée sur le côté de la tour de Castille, brodée en argent; une étroite bande d’hermines bordait son surcot de drap d’argent frisé: un voile de soie cachait sa chevelure, et se plissait autour de sa tête sous un bandeau de pierreries.
–Ma mère, lui dit le roi, après l’avoir embrassée, il m’est venu une idée. Pour honorer ma chère fiancée, l’épouse que vous m’avez choisie, j’ai résolu de fonder un nouvel ordre de chevalerie, et je vais créer des chevaliers de la Cosse de Genêt.
–Déjà? fit Blanche dont l’accent exprima une sorte d’amertume. Et vous n’avez point encore vu Marguerite de Provence!… Hélas! c’est le destin des mères d’être toujours sacrifiées.
–Madame! Quelle hâte de m’accuser!… Dieu ne m’ordonne-t-il pas de chérir celle qui va être la compagne de ma vie?… Et ne me reprocheriez-vous pas de ne pas l’aimer?
–Certes, mon fils, je souhaite que vous soyiez pour elle bon mari, comme le fut, pour moi, votre père Louis, mon maître et seigneur –Dieu l’ait en son giron! Mais au moins que cette affection nouvelle ne vous fasse pas oublier l’amour que vous me devez, les soins dont j’entourai votre enfance.
–Je serais bien ingrat!.. Ma mère, vous aurez un enfant de plus pour vous aimer! Et c’est moi, qui devrais redouter qu’elle prenne dans votre cœur un peu de la place qui m’appartient.
–Toi! s’exclama passionnément Blanche de Castille, en étreignant son fils dans ses bras.
Elle le tint serré contre elle, couvrant le front du jeune homme de baisers ardents, sans se soucier de la couronne dont les aspérités lui meurtrissaient le visage.
Elle répéta encore, comme en un cri d’angoisse, ce mot:
–Toi!
Puis se calmant, avec une tendresse de nourrice berçant un enfantelet:
–L’amour d’une mère survit à tout, en ce monde… Je t’aimerais plutôt mort que coupable! Mais je te mépriserais, que mon cœur palpiterait encore au son de ta voix. Va, mon bien-aimé! sois heureux: ma tâche est remplie. Tu es le maître, à présent. Tu es le roi!… Je ne serai désormais que la seconde femme de France. Et que m’importe? J’ai fondé assez de monastères pour trouver un refuge, fût-ce au fond du plus pauvre!…
Toute la population de Sens était répandue sur les chemins que devait parcourir le cortége de la reine Marguerite, et de tous les bourgs et villages voisins, depuis la veille, ne cessaient d’affluer des multitudes de curieux, en habits de fête, et qui se divertissaient fort à crier:
«Noël!»
Les vieilles rues de l’antique cité sennonaise, on ne les reconnaissait plus sous leurs décorations splendides.
Partout le chiffre des époux, tressé en fleurs, s’épanouissait, entouré de touffes de feuillage frais; d’un logis à l’autre, au travers des rues, s’étendaient des guirlandes où l’on avait multiplié les marguerites.
Le pavé disparaissait sous des jonchées de pâquerettes, de bluets, de coquelicots des champs.
Aux fenêtres se balançaient, doucement agités par la brise, des étendards fleurdelysés, des bannières palées jaune et rouge, aux couleurs de Provence, des gonfanons blancs chargés de devises, de symboles héraldiques.
Les hôtels nobles étalaient de belles tapisseries à personnages, œuvre des châtelaines laborieuses; les marchands avaient tendu leurs boutiques de pièces de serge rouge, et les bourgeois, leurs maisons, de draps blancs parsemés de bouquets et garnis de rubans; les pauvres même ornaient leurs cabanes de branches d’aubépine et de houx.
Les murailles de la ville et leurs vingt-cinq tours étaient couvertes de soldats, archers, hallebardiers, piquiers, dont les armes luisantes bordaient les créneaux d’une frange d’acier.
Le drapeau royal flottait au sommet de la tour de pierre et de la tour de plomb, ces deux superbes clochers de la cathédrale rebâties par Philippe-Auguste, sur l’église neuve de Saint-Maurice et sur les temples nombreux dont les flèches se profilaient, sveltes, sur l’azur sans tache du ciel, qu’illuminaient les rayons d’un beau soleil de printemps.
Partout donc, dans les rues, sur les places, dans les carrefours, sur le talus des remparts, une foule tumultueuse se pressait, contenue à grand’peine par les sentinelles préposées à modérer les enthousiasmes trop bruyants et les élans trop expansifs.
Ici, des bourgeois, aux longues houppelandes violettes, entouraient un vieillard appuyé sur un bâton à bec de corbin, et dont un large turban couvrait la tête chauve.
Là, c’étaient des artisans, groupés au bord de la route, et qui péroraient avec vivacité, devisant de choses qu’ils ne connaissaient point, ce qui fut la fantaisie des ouvriers de tous les temps.
Plus loin, de vaillantes commères caquetaient, se plaignant que leurs atours fussent froissés plus que de raison par les paysannes des environs, qui lançaient force quolibets aux vignerons de Villeneuve, aux grangers de Saint-Julien, dansant la farandole, aux sons d’un rebec et d’une viole.
Des jongleurs, des bateleurs, parcouraient la foule, offrant de montrer les plus jolis tours de leur métier, mais la fièvre de curiosité tenait tout le monde, et l’on attendait un spectacle bien autrement attrayant que des gambades ou des grimaces.
Oubliers, pâtissiers, acquarols cheminaient à travers les rangs serrés de la foule, offrant pain de tribolet, gâteaux, cassemuseaux, hydromel, vin de pommes, et criant les figues de Malte:
Figues de Mélite sans fin
J’ai raisin d’outre-mer, raisin!
A la porte principale de la ville, les musiciens faisaient rage sur leurs estrades, avec les trompettes à pennons armoriés, les psaltérions, les tambours, les hautbois.
Sur les échafauds se tenaient, roides et compassés, les personnages mythologiques chargés de représenter les vertus de la jeune reine, et les comédiens qui devaient jouer devant elle le mystère du grand roi Salomon. 1
Il va sans dire que ces gens n’étaient point silencieux; leur joie se traduisait, au contraire, par mainte chanson, par des cris, des rires, des interpellations plus ou moins saugrenues.
De tous côtés s’échangeaient devis joyeux, propos de table, gaies sornettes.
On manifestait certaine anxiété.
Comment serait madame la reine? Sévère autant que madame Blanche si redoutée, douce et pieuse comme madame Isabelle, sœur du roi?
Quelques vieillards se rappelaient encore les tristes démêlés du roi Philippe-Auguste avec le Saint-Père de Rome, la mélancolique Ingeburge de Danemarck, cette fleur des neiges Scandinaves, et l’impérieuse Agnès de Méranie, chassée de la maison royale.
Vers neuf heures, les cloches, mises en branle, lancèrent dans l’espace leurs notes graves et vibrantes.
La multitude poussa une immense clameur, et salua le cortége royal, qui s’avançait à la rencontre de la noble fiancée.
En tête chevauchait le roi Louis, radieux de grâce et de jeunesse, montant un bel andalou, caparaçonné de velours bleu, tout raide d’orfrois, chamarré de franges, de crépines, et dont le chanfrein de drap d’argent portait un énorme plumail blanc.
Puis venaient, sur leurs palefrois que conduisaient des écuyers richement vêtus, la reine Blanche et la princesse Isabelle; à leur suite, les princes, frères du roi, encore adolescents; puis le connétable de France, les grands officiers de la couronne, un nombre infini de gentilshommes, de capitaines, de pages.
Aux côtés du roi se trouvaient douze seigneurs, vêtus d’une cotte en damas blanc, surbrodée d’or, sur laquelle étincelait un collier formé de cosses de genêt, et coiffés d’un chapel de velours violet d’où retombait un phylactère de soie de même couleur avec cette devise: Exaltat humiles.
C’étaient les chevaliers de la Cosse de Genêt, institués par Louis XI pour honorer l’aimable modestie de Marguerite de Provence.
Bientôt apparut, à une petite distance des fortifications, l’escorte de la princesse.
Les hérauts précédaient sa haquenée, près de laquelle venaient le comte de Maurienne, en cuirasse de guerre, et l’évêque de Valence, en camail de velours, la mitre en tête.
Hélie de Roquefavour, cinq autres troubadours et un ménestrel faisaient partie de la cavalcade, avec une centaine de chevaliers provençaux ou français.
Marguerite brillait d’une beauté sans pareille, dans sa merveilleuse parure d’épousée, toute en toile d’argent diaprée de fleurs de lys, des roses blanches couronnaient les torsades de ses cheveux
Le vieil Elzéar de Sabran, à pied, mais vêtu d’un somptueux costume, tenait la bride de la haquenée, et quatre autres chevaliers, armés de toutes pièces, montés sur leurs gigantesques destriers, soutenaient, au dessus de la tête de Marguerite, le vaste dais aux pentes semés de paillettes, aux panaches énormes.
Le roi ne put déguiser son empressement.
Il donna de l’éperon à son cheval et s’approcha rapidement de la jeune fille qui, toute rougissante, répondit néanmoins à son salut par un gracieux sourire.
–Noël! Noël à la reine! criait la foule, débordant d’enthousiasme.
–Loz à notre sire le roi!
–Dieu garde le roi très-chrétien!.
–Vive la reine Marguerite!
–Reine? Elle ne l’est pas encore! fit observer à sa fille Isabelle madame Blanche, qui pinça les lèvres.
Marguerite se sentit fort intimidée par le regard de la régente dont elle connaissait l’empire sur le cœur de son fils.
Après l’échange, réglé à l’avance, des compliments d’usage, le roi prit place sous le dais, entre sa mère et sa fiancée; les chevaliers de la Cosse de Genêt lui firent une garde d’honneur; les deux cortéges se mêlèrent, en suivant l’ordre rigoureux des préséances, et l’on se dirigea, à travers l’immense concours du peuple, vers la cathédrale où l’archevêque Gauthier Cornut, entouré d’une cour d’évêques, de prélats, de chanoines et de prêtres, aux ornements magnifiques, attendait les fiancés royaux.
Le mariage fut célébré selon les rites usités, avec une pompe que la simplicité habituelle de la cour rendait plus remarquable.
Sur l’anneau nuptial que mit Louis au doigt de Marguerite,–un chef-d’œuvre d’orfèvrerie, –on avait gravé ces paroles, qui résument tout le cœur et toute la vie du jeune roi: Hors cet anel, point d’amour.
Après le mariage eut lieu le couronnement. La reine reçut à genoux l’onction sainte et le sceptre que lui présenta l’archevêque, dit un historien; le prélat prit sur l’autel le diadème royal que les grands vassaux et les pairs vinrent soutenir sur le front de Marguerite; puis ils reconduisirent la reine sous le dais, au milieu d’un enthousiasme universel.
Louis assistait à cette consécration dans un profond recueillement.
Il accompagna la reine à l’offrande, baisa l’Evangile avec elle; et les époux présentèrent ensemble à l’autel un pain et un baril d’argent plein de vin.
Marguerite ajouta onze deniers d’or, le monarque, treize écus, et tous deux communièrent à la sainte Table.
En sortant de la cathédrale, le connétable, l’épée nue à la main, et le grand chambrier de France précédaient la souveraine, à qui la reine Blanche dit alors, en l’embrassant avec effusion:
–Ma bru, vous êtes désormais ma dame et maîtresse.
Marguerite répondit en langage roman:
–Royna de parterre, ancilha de Cœly!… Reine du parterre, servante du ciel.
Ces mots devinrent sa devise.
Il serait impossible de décrire exactement les magnificences du banquet royal, servi avec le faste particulier à cette époque, dont la barbarie n’excluait pas les recherches les plus minutieuses du luxe.
Il coûta d’ailleurs la somme, considérable pour le temps, de quarante-deux mille francs. Les époux avaient des cuillers et des coupes d’or fin, ce qui ne s’était jamais vu.
Il y eut nombre d’intermèdes, représentant des épisodes cynégétiques: bouffons et baladins s’en donnèrent à cœur joie.
La population eut sa large part de ces réjouissances: le roi, alors, n’était-il pas véritablement le père de son peuple?
Et pendant ce temps, que faisaient à Aix, le comte, la comtesse Béatrix, dame Gersinde, sans oublier la servante Pascaline?.
Ils pleuraient, sans doute, l’absence de la belle Marguerite, et les Momons allaient de maison en maison chanter ses louanges.
Quant à Landolphe Bel-Esbat, grâce à la protection de son maître, il avait obtenu la faveur d’entrer au service de la reine, en qualité de gardien, de menin et compagnon du beau lévrier Rubis, son ami le plus intime.
Le soir de cette mémorable journée, le roi et la reine se présentaient, accompagnés de quelques dames et seigneurs, aux portes de l’hôpital de Sens, et demandèrent à visiter les malades.
On les introduisit dans une salle immense où s’allignaient plusieurs rangées de lits. Une lampe à trois becs, suspendue à la voûte enfumée, y répandait des lueurs indécises. Au chevet des pauvres couchettes, un bénitier d’étain, une branche de buis de la dernière Pâques fleuries rappelaient aux malades les ineffables consolations de la foi.
Un grand nombre de malades gisaient là, enveloppés de linges… Des faces livides et décharnées, des yeux mi-clos, des bouches crispées: des mains amaigries, s’allongeant sur les couvertures.
Au bout de la salle, sous le crucifix de bois naïvement sculpté par un imagier, étaient réunis les malheureux atteints des écrouelles.
Louis et Marguerite allèrent de grabat en grabat, distribuant d’abondantes aumônes, et disant à chacun de ces affligés les douces paroles qui réconfortent les plus accablés par le poids des misères humaines.
Ils appelaient Mon frère ces tristes hères qui se soulevaient sur leur paillasse, effarés, et qui pleuraient de contentement, en baisant l’anneau royal.
Puis le roi vint aux scrofuleux qui l’attendaient, humblement agenouillés.
Sans répugnance, du bout des doigts, il toucha leurs plaies en prononçant l’adjuration traditionnelle:
–Le roi te touche, Dieu te guérisse!