Читать книгу La trahison de Darwin - Gerardo Bartolomé - Страница 6

Chapitre 2 : Un pacte sur l’honneur

Оглавление

Moreno planifiait dans son bureau le voyage qu’il espérait réaliser vers la fin de l’année 1876 lorsque la voix de Pedro, un de ses domestiques, l’interrompit.

— Monsieur Moreno ! Un paquet vient d’arriver pour vous. Il vient d’Angleterre.

Ce dernier se retourna et vit que Pedro apportait une enveloppe, deux caisses et un rouleau qui contenait sûrement quelques plans.

— Laissez tout sur cette table et allez prévenir Monsieur Coghlan, vite !

Pedro sortit et Moreno commença à ouvrir le rouleau. Celui-ci contenait trois planches plus grandes que son bureau. La première était une carte de l’estuaire du fleuve Santa Cruz sur laquelle étaient indiqués le fleuve et les collines environnantes mais aussi les profondeurs de chaque point de l’estuaire. Avec les informations de cette planche, on pouvait savoir quelles zones de l’estuaire étaient adaptées à un bateau à grand tirant d’eau ! « Mount Entrance » (mont entrée) et « Shingle Point » (Pointe de galets) étaient les deux promontoires qui marquaient la bouche de l’estuaire. D’un promontoire interne à l’estuaire, nommé Weddell Bluff et haut de 300 pieds, étaient dessinés deux rayons, comme ceux que l’on utilise pour signaler l’angle de vue d’un phare. L’angle se projetait vers la mer avec une ouverture de pas moins de 10 degrés. « L’équipage du Beagle a probablement construit un monolithe à cet endroit qui soit visible depuis la mer lorsque l’on se trouve entre ces deux rayons ». Des phares ou des monolithes sont construits aux endroits dangereux… dans le cas présent, la carte montrait que l’embouchure de l’estuaire cachait un piège mortel pour ceux qui ne seraient pas avisés… Etait dissimulé en face de l’entrée un banc rocheux de forme allongée, parallèle à la côte, juste sur le chemin qu’emprunterait en toute logique un bateau ignorant ce danger. « Il est clair — pensa Moreno- que le véritable canal d’entrée est bien par le Sud, si un bateau entre de face, il tape contre les récifs et coule. Le monolithe sert à signaler qu’il ne faut pas entrer par ici. La carte indiquait aussi avec de grosses flèches les directions des marées avec leur vitesse en nœuds (jusqu’à 6 nœuds !) ; une légende indiquait plus bas : marées jusqu’à 33 pieds. « Alors ces lignes en pointillés représentent la côte et les îles intérieures lorsque la marée est basse » se dit Moreno, « Weddell Bluff ne doit être visible qu’une fois dans l’estuaire, quand on passe devant le Keel Point ».

Encore fasciné par la première planche, Moreno regarda la seconde. Celle-ci représentait trois vues de l’embouchure de l’estuaire depuis la mer. Elles illustraient exactement la vue de la côte depuis la passerelle de manœuvre. La vue supérieure était depuis le Nord Est, l’angle de vue s’agrandissait nettement (250 degrés). On voyait les promontoires de l’entrée mais une légende plus bas indiquait : « Entrance not possible from the North ». La seconde vue était celle qui correspondait à un angle de 300 degrés, quasiment une vue depuis l’Est. Une légende plus bas prévenait que des roches submergées rendaient impossible l’accès depuis ce point. On voyait sur le dessin qu’il y avait, entre les deux promontoires d’entrée de l’estuaire, une falaise, et que dans la partie la plus haute de celle-ci, il y avait un monument. Une flèche et une légende indiquaient « Weddell Bluff visible from here » (Weddell Bluff visible depuis ce point). Enfin, sur la vue inférieure était indiquée l’unique voie d’accès à l’estuaire, celle par le Sud avec une légende précisant « Entrance only possible at high tide » (entrée possible à marée haute uniquement). Non seulement les pierres et le faible tirant d’eau étaient une menace pour un bateau qui cherchait l’abris du port de l’estuaire du fleuve Santa Cruz, mais la vitesse des courants de marée représentait aussi un véritable défi pour un bateau dont l’unique moyen de locomotion était basé sur le vent. Un capitaine de bateau devait se montrer patient et attendre que les marées soient favorables et qu’elles concordent avec les vents du bon cadrant. « De toute évidence, il ne s’agit pas d’un port adapté aux navigations d’urgence ». Cependant, en récompense, l’intérieur du port de Santa Cruz offrait des eaux tranquilles, idéales pour le repos d’un bateau et de son équipage, et de ce qu’en savait Moreno, c’était ce que recherchait le Beagle en 1834.


Carte de l'estuaire de la rivière Santa Cruz, relevée par les officiers du HMS Beagle.

Finalement, la troisième planche montrait tout le cours du fleuve Santa Cruz depuis l’estuaire jusqu’aux Andes, bien que celles-ci soient dans la zone « terra incognita ». Plusieurs des montagnes de la cordillère étaient baptisées (une avec le nom de Mount Stokes !), car même si l’expédition ne les avait jamais atteintes, elle les avait aperçues à l’horizon.

Moreno ouvrit une des caisses. Celle-ci contenait une grande quantité de croquis pliés avec soin. Le premier d’entre eux indiquait « Views from Observation Points on Keel Point and Weddell Bluff » (Vues depuis les points d’observations sur Pointe Quille et Weddell Bluff). Elles montraient sommairement une vue de l’horizon depuis Pointe Quille et Weddell Bluff ; Shingle Point, Mount Entrance, Sea Lion Island, Beagle Bluff. Plusieurs autres points notables se découpaient sur le ciel tels qu’ils se voyaient depuis Pointe Quille et Weddell Bluff, et au-dessus d’eux apparaissait l’indication en degrés qui précisait l’angle de vue par rapport au nord magnétique. Plus bas se trouvait le rapport du calcul des coordonnées de chacun d’entre eux, c'est-à-dire la manière d’obtenir les coordonnées de chaque point notable à partir des coordonnées de Pointe Quille et Weddell Bluff et des angles par rapport au Nord magnétique. Moreno connaissait suffisamment de géodésie pour savoir qu’on pouvait calculer de cette manière les coordonnées de lieux éloignés qui étaient visibles même si non atteignables, et donc les situer correctement sur une carte. Moreno sourit au plaisir que lui procurait la détention de cette information. « En plus, ces croquis permettent d’identifier chaque montagne car on y voit son vrai profil ».

Par pure curiosité, il continua d’inspecter le contenu de la caisse. Un croquis qui était au fond de la caisse attira son attention. Il était intitulé « View from No-God’s Point », « Vue depuis le point de Non Dieu ? » se demanda Moreno. « Quel nom étrange pour un point d’observation. Pourquoi l’ont-ils appelé ainsi ? Le dernier des croquis avait été réalisé depuis un lieu appelé Western Station ou Station Ouest. Sur la planche du fleuve Santa Cruz était indiqué chaque point d’observation, Western Station était le plus à l’Ouest qu’avait atteinte l’expédition de Fitz Roy et Darwin. Sur le croquis correspondant était signalée une plaine appelée « Mystery Plain » ou Plaine du Mystère parce l’expédition anglaise n’avait jamais su ce qui se cachait derrière.

Un bruit à la porte d’entrée suivi de pas pressés s’approchant le ramena à la réalité.

— Moreno ! Moreno ! Qu’avez-vous eu au courrier ?

L’accent anglais trahissait l’identité de John Coghlan. Celui-ci ouvrit la porte et en voyant les plans dépliés, cria d’un ton victorieux : « Il a répondu et accepté notre requête ! »

— Je suppose que oui. La seule chose que j’ai faite jusqu’à maintenant est d’ouvrir ces plans, dit Moreno.

— Monsieur, soyez civilisé ! Quand on reçoit un colis, la première chose à faire est de lire la lettre qui est dans l’enveloppe. Ouvrez la maintenant ! ordonna Coghlan.

Moreno n’avait pas prêté attention à cette enveloppe. L’écriture était ronde et claire, écrite sur le papier blanc et épais de l’Amirauté. Il coupa avec soin l’extrémité de l’enveloppe et en sortit une lettre de trois pages.

To: Francisco P. Moreno

From: Vice Admiral John Lort Stokes

Dear Mr Moreno:

Thank you very much for your kind letter. I am very pleased to know that you are projecting an exploration trip along the River Santa Cruz, where more than forty years ago our exploring party, leaded by the late Vice Admiral Robert FitzRoy…

A l’attention de : Francisco P.Moreno

De la part de : Vice Amiral John Lort Stokes

Cher Mr Moreno :

Merci beaucoup pour votre lettre. Je suis ravi d’apprendre que vous êtes en train de planifier une exploration le long du fleuve Santa Cruz, où, il y a plus de quarante ans, notre groupe, dirigé par feu le Vice Amiral Robert Fitz Roy, arriva très proche de l’imposante Cordillère des Andes. Je ne peux que vous souhaiter à vous et à votre groupe le plus grand succès possible.

Les récits de votre précédent voyage à la source du fleuve Limay et vos aventures avec les indigènes de la zone m’ont rappelé avec nostalgie ces jours lointains où, jeune homme impétueux comme vous, je réalisais des explorations similaires. Une fois, je fus attaqué par des aborigènes australiens et reçut une lance dans l’épaule, ce qui faillit me coûter la vie. Aujourd’hui, c’est devenu une anecdote mais la vérité est que, responsable d’une expédition dont je ne connaissais pas la zone faute d’informations, j’avais non seulement mis ma vie en danger mais aussi celle de ceux qui m’accompagnaient. C’est pourquoi je trouve très sage de votre part de vous documenter du mieux possible sur la zone que vous parcourrez et je comprends que votre requête fasse partie de votre préparation.

Cependant, les plans, mémoires et croquis demandés sont difficiles à trouver (de nombreuses années se sont écoulées depuis notre voyage) et ils requièrent des autorisations très compliquées à obtenir. Bien entendu, lorsque vous lirez ces lignes, vous saurez déjà qu’une grande partie de l’information demandée accompagne cette lettre prouvant que j’ai déjà accompli cette tâche.

Puisque Fitz Roy est mort, l’unique manière d’accéder à ses archives fut de contacter sa veuve qui, depuis plusieurs années, est dame de compagnie de la famille royale au palace Royal de Hampton Court. Mes archives personnelles sont dans ma lointaine maison de famille, au pays de Galles. Enfin, la partie la plus importante du matériel envoyé, et celle que je pourrai envoyer dans peu de temps, appartient à l’Amirauté et requiert pour cette raison des demandes bien argumentées pour effectuer des copies. C’est en partie pour cela que j’ai mis presque deux mois à vous répondre.

Vous vous demanderez sûrement pourquoi j’ai entrepris ce travail. Avec votre style spontané et sincère, vous avez gagné ma sympathie ; mais cela n’a pas été la principale motivation qui m’a décidé à coopérer avec votre expédition. Mon aide est conditionnée au fait que vous acceptiez, en échange, d’accéder à une requête que je vous présenterai un peu plus tard.

Nous pourrions dire que je vous propose un pacte sur l’honneur: je vous offre la possibilité de pouvoir compter sur l’information demandée si, et seulement si, vous vous engagez à accéder à ma requête, qui est, je vous l’assure, totalement à votre portée.

Si vous n’êtes pas d’accord avec ce marché, vous devrez, en véritable homme d’honneur, me renvoyer toute l’information sans l’utiliser pour votre voyage.

Je vous ferai part de ma requête un peu plus tard, mais je peux vous dire qu’elle est liée à la reconnaissance de Fitz Roy, qu’il n’a injustement jamais obtenue.

Ainsi, mon cher Mr Moreno, si vous acceptez cette offre, vous devez me faire part de votre accord et vous pourrez ouvrir les paquets qui accompagnent l’enveloppe. En revanche, si vous n’êtes pas d’accord, vous devrez me retourner toute l’information sans l’ouvrir.

Dans l’attente de votre réponse,

Sincèrement vôtre,

Vice-Admiral John Lort Stokes

Moreno et Coghlan se regardèrent d’un air étonné.

— Qu’allez vous faire ? demanda Coghlan, Allez vous accepter ce marché ?

— Ai-je le choix ? La stratégie Argentine au sujet de la Patagonie relève de cette information, et aussi de l’implication d’un personnage de haut rang de l’Amirauté, comme Stokes. Mais vous, Coghlan, qui connaissez les anglais mieux que moi, quelle peut bien être sa requête ?

— La vérité est que je suis tout autant surpris que vous. Peut être un monument avec le buste de Fitz Roy, une place, ou un livre à sa mémoire… Mais cela importe peu maintenant ; il nous faut répondre rapidement à cette lettre tant que le bateau anglais est encore à quai pour que votre réponse arrive rapidement à Londres.

Les deux hommes débarrassèrent le bureau et après avoir choisi un papier et une plume pour la circonstance, ils se mirent à rédiger une lettre comme ils l’avaient fait quelques mois plus tôt. Mais ils étaient aujourd’hui beaucoup plus détendus. La lettre fut courte et en peu de temps, Pedro la portait au port pour qu’elle poursuive son voyage vers le vieux continent.

* * *

Coghlan et Moreno s’attelèrent à la tâche stimulante d’examiner les paquets et de répertorier les informations. Coghlan demanda à ce qu’on leur apporte du mate. En bon irlandais né ici, il avait remplacé la cérémonie du thé par celle du mate, et pour rien au monde il n’aurait manqué l’occasion d’en profiter en feuilletant un bon livre, en lisant la lettre d’un ami lointain, un journal, et bien entendu, alors qu’il était sur le point de voir et lire la synthèse, les croquis et les cartes d’une expédition qui était entrée dans l’Histoire.

Moreno, qui avait déjà vu une partie du colis, montra les planches et croquis à Coghlan. L’irlandais, de par sa formation d’ingénieur, comprenait parfaitement la note au sujet des calculs de coordonnées et fit à Moreno quelques observations sur les détails que celui-ci avait passés sous silence. Le point d’observation appelé « No God’s Point » déconcerta également Coghlan, qui ne put donner aucune explication sur le pourquoi de ce nom énigmatique.

Il restait une caisse qui n’avait pas été ouverte par Moreno. A l’intérieur se trouvaient davantage de croquis et de notes de calculs, mais quelque chose attira l’attention des deux hommes. Il y avait là un épais manuscrit avec la même écriture claire et ronde de la lettre de Stokes. La première feuille semblait être destinée à Moreno :

Dear Mr Moreno:

If you are reading these lines it means that…

Cher Mr Moreno:

Si vous lisez ces lignes, cela signifie que vous avez accepté l’accord que je vous ai proposé.

L’histoire que je vais vous raconter n’est connue que de trois personnes à ce jour. A sa lecture, vous comprendrez le pourquoi de la demande que je vous ferai à la fin.

Cela fait maintenant de nombreuses années que je suis entré dans la marine royale (Royal Navy). Contrairement à la majorité des jeunes hommes, les victoires des guerres napoléoniennes du début du siècle ne m’attiraient pas ; j’étais plutôt subjugué par les incroyables aventures des voyages d’exploration du capitaine James Cook.

Toute ma jeunesse, je rêvais d’être au commandement d’un bateau et d’explorer des terres inconnues. J’ai réalisé trois voyages sur le Beagle ; au cours du troisième, je réussis à en être le capitaine et j’explorais pendant 6 ans les côtes d’Australie ; mon rêve était devenu réalité.

Il faut cependant que vous sachiez qu’être responsable d’environ quatre vingt personnes en des terres remplies de danger est absolument accablant. Cook lui-même mourut des mains des aborigènes lors de son dernier voyage ; c’est suite à cet évènement que la sécurité devint la priorité absolue de toute expédition.

Chaque fois que le navire et son équipage se trouvaient dans une situation difficile, une grande solitude s’emparait de moi alors que je devais prendre seul une décision, de peur de faillir et de mener à la disgrâce tous ceux qui dépendaient de moi. Dans ces moments, je faisais appel à une petite ruse qui me donnait l’impression d’avoir quelqu’un avec qui décider de ces choses. Je m’imaginais que Robert Fitz Roy était à mes côtés et qu’il me disait ce qu’il aurait fait dans cette situation.

Fitz Roy fut pour moi l’exemple du capitaine préparé pour affronter les situations difficiles, en lequel l’équipage avait une confiance aveugle et dont la place était indiscutable. C’est de lui que j’appris tout ce qui m’a servit pour affronter les dures tâches d’exploration dont m’a chargé l’Amirauté.

Fitz Roy était un homme appelé à réaliser de grandes choses, ce qu’il fit sans aucun doute. Mais le destin lui a fait endosser le rôle de gardien qui lui valut d’être répudié par la société, en particulier par la société scientifique, puisque celle-ci a nié la reconnaissance à laquelle il avait droit.

Le rôle de gardien auquel je fais référence est en rapport avec les résultats scientifiques découlant du très célèbre second voyage du Beagle. Ce qui est curieux, c’est que Fitz Roy aida, de par son intelligence et son esprit scientifique, à élaborer la théorie qui le conduira plus tard à se ridiculiser et le poussera vers une fin tragique. Cependant, il sût assumer ce rôle et il le maintint même en sachant que sa réputation était mise en pièces, et qu’avec elle disparaissait toute possibilité d’atteindre les objectifs qu’il s’était fixés.

Charles Darwin fut, et est toujours, un des grands personnages que j’ai eu la chance de connaître et d’admirer, même si nous ne nous sommes pas beaucoup vus au cours des dernières années en raison de la dépression qu’il eut suite au décès de notre capitaine.

Au cours de mon exploration en Australie, je les ai immortalisés tous deux, Fitz Roy et Darwin, en baptisant de leur nom un fleuve et une baie respectivement.

Quand débute l’histoire que je vais vous raconter ? Il est difficile de le dire. J’ai rencontré Fitz Roy lorsqu’il endossa, à l’âge de 23 ans, le commandement du Beagle à la suite du suicide de son capitaine Pringle Stokes (qui, bien que nous portions le même nom, n’a aucun lien de parenté avec moi). Pringle Stokes ne supporta pas la responsabilité que je mentionnais tout à l’heure et il se tira une balle dans la tête lorsqu’il se rendit compte, que par ses erreurs dans les relevés, lui et tout son équipage devraient passer un an de plus dans les eaux angoissantes des canaux de Terre de Feu.

Fitz Roy assuma le commandement avec résolution et prit la tête de la mission qu’on lui avait confié : compléter le premier voyage du Beagle. A son retour en Angleterre, il commença à planifier le second voyage, auquel participerait Darwin.

C’est peut être la raison pour laquelle je tends à penser que tout commença à Plymouth, alors que nous préparions le Beagle pour le second voyage, celui qui devait changer la face du monde.

C’était par une terrible après midi d’automne, lorsque le climat anglais révèle ses pires aspects : brume, froid, vent et une interminable bruine. Le capitaine Fitz Roy monta à bord accompagné d’un jeune homme timide aux cheveux blonds…

— Stokes ! beugla le capitaine, Stokes, venez que je vous présente quelqu’un.

Le jeune Stokes s’approcha et jeta un regard peu amical à celui qui accompagnait le capitaine. Tant d’années en mer l’avaient rendu mal à l’aise et méfiant face aux « gens de la Terre », comme on disait à bord. Le jeune accompagnateur semblait avoir deux ou trois ans de plus que lui, qui avait lui-même dix neuf ans à cette époque là.

— Je vous présente Charles Darwin, qui sera le naturaliste que nous aurons à bord pendant notre voyage. Monsieur Darwin partagera avec vous la salle des cartes. Pendant que vous dresserez les cartes, Darwin disséquera les animaux, se servira de son microscope ou réalisera de grandes découvertes, dit-il d’un ton cocasse.

Stokes serra la main à Darwin d’une manière peu amicale, raison pour laquelle le capitaine, en bon connaisseur de ses gens, ajouta :

— Mr Darwin est du comté de Shropshire, voisin de votre Galles natale, Mr Stokes. De plus, il vient de finir un voyage géologique dans les montagnes galléïques, c’est pourquoi je suis certain que vous aurez beaucoup de choses à vous dire.

— Certainement ! Le visage de Stokes avait soudainement changé et il secouait la main de Darwin avec beaucoup d’enthousiasme. Il est clair qu’au cours de notre voyage, les montagnes de Galles nous manqueront à tous les deux vu qu’en mer, il n’y a pas de montagnes à gravir.

— Derrière chaque port, il y a des montagnes que nous pourrons gravir, dit Darwin spontanément. Ici même à Plymouth, nous pourrons gravir le mont Edgecombe, si le cœur vous en dit.

— Comptez sur moi. Ainsi venait d’être scellée l’amitié entre Stokes et Darwin, amitié qui allait durer plus de cinquante ans.

— Mr Stokes, pendant que je supervise le chargement, je vous demanderai de montrer à Mr Darwin le bateau et ses équipements, et il dit à Darwin, nous nous voyons ce soir pour dîner à terre. Je vous emmènerai dans un endroit où ils cuisinent le mouton d’une façon unique. A tout à l’heure messieurs, et il s’éloigna en direction du pont de commandement.

Stokes emmena Darwin pour une visite « guidée » du Beagle. Il lui montra la salle des cartes où ils partageraient non seulement leurs heures de travail mais aussi leurs nuits dans des hamacs suspendus au plafond. Darwin s’effraya du peu d’espace disponible mais on lui assura qu’avec le temps, il s’y habituerait.

En parcourant chaque recoin du navire, Stokes lui donnait quelques chiffres historiques. Le Beagle était le navire numéro 41 de la classe Cherokee, de laquelle avait été construit plus de cent bateaux. Cette classe était aussi connue sous le nom de « coffin brigs » ou « brick cercueil », car vingt six d’entre eux avaient coulé en pleine mer. Cependant, le Beagle avait reçu toute une série de modifications qui l’avaient énormément amélioré, le rendant plus sûr et plus rapide que les autres, comme l’avait prouvé le succès des quatre années de voyage passées à explorer les canaux aux alentours du détroit de Magellan. Stokes avait participé à ce voyage et Fitz Roy avait été le capitaine dans le dernier tronçon du voyage.


Plan de coupe du HMS Beagle.

Stokes récita d’autres chiffres du bateau : mise à l’eau en juin 1818, 242 tonneaux et 90 pieds de long. En plus de l’équipage, il y avait quelques extra passagers parmi lesquels Darwin, les trois indiens « fuegino » et le prêtre qui tenterait de fonder une colonie chrétienne au sud de Terre de Feu, c'est-à-dire tout près du bout du monde.

— Mr Stokes, pourriez vous m’expliquer comment ces aborigènes sont arrivés en Angleterre et ce qui est prévu les concernant ?

— Je ne sais pas grand-chose du projet, peut être que vous devriez en parler avec le capitaine. Mais je peux vous dire comment ils sont arrivés ici. En Terre de Feu, un groupe du Beagle alla sur une île pour effectuer des mesures de coordonnées. Là, quelques indiens profitèrent d’un moment d’inattention pour prendre le baleinier. Nous sommes alors partis à sa poursuite et avons pu capturer un petit groupe qui tenait les rames. Le capitaine décida de libérer les plus âgés pour qu’ils ramènent le bateau et de garder les plus jeunes en « garantie ». Les plus âgés ne sont jamais revenus. Nous avons continué à chercher le bateau et nous avons retenu un adulte, que nous appelons York Minster. Finalement, nous n’avons jamais retrouvé le bateau mais nous nous sommes retrouvés avec quatre nouveaux passagers qui avaient l’air assez contents d’être sur le bateau avec nous. Le capitaine décida de les ramener en Angleterre pour les éduquer ; ils seraient ramenés à nouveau dans leurs îles au cours du voyage suivant pour apporter éducation et civilisation à leur peuple. Il est donc prévu qu’ils forment une petite colonie à laquelle se joindra un prêtre. Dans quelques jours, les indiens seront sur le bateau et vous aurez l’occasion de les connaître. Ils étaient quatre à l’origine mais l’un d’entre eux est mort. Les deux jeunes ont une douzaine d’années, le garçon s’appelle Jemmy Button et la fille Fuegia Basket, ils sont terriblement sympathiques et intelligents. Le plus grand, York Minster, est un peu plus farouche, nous pensons qu’il a environ vingt huit ans.

Tout au long de la visite, Stokes présentait à Darwin des gens dont il ne pouvait retenir les noms et les visages malgré les efforts qu’il faisait. Il ne put retenir que le nom de Wickham, qui était le second de Fitz Roy, et celui du jeune King, avec qui il partagerait la salle des cartes avec Stokes. Le jeune King était aussi le fils du fameux capitaine Parker King, le supérieur de Fitz Roy au cours du dernier voyage du Beagle et qui commandait le H.M.S. Adventure, un bateau beaucoup plus grand que le Beagle.

— Où est ce que l’on mange ? demanda Darwin

— Il y a une cantine générale pour l’équipage, une petite salle pour les officiers, comme moi, mais vous serez le privilégié qui mangera dans la cabine du capitaine. C’est un honneur qui est rarement accordé, Mr Darwin.

— Vous pouvez m’appeler Charles.

— Seulement si vous m’appelez John.

— Bien, qu’il en soit ainsi John !

Finalement, l’obscurité et la pluie persistante achevèrent la visite de Darwin et ils convinrent de se retrouver le jour suivant pour commencer à embarquer les affaires personnelles de Darwin, qui craignait de ne pouvoir emporter tout ce qu’il avait prévu.

* * *

Les semaines suivantes, l’approvisionnement et l’équipement du bateau se poursuivirent. Fitz Roy profitait des moments libres pour faire connaître à Darwin la ville à l’histoire maritime très riche. C’est d’ici qu’était partie la flotte anglaise sous le commandement de Francis Drake qui affronta et vaincu la terrible Armada Espagnole à Calais, en France, en 1588.

— La légende dit qu’avant de partir à la bataille, Drake passa un moment à jouer aux cartes dans les tavernes du port, pour faire comprendre qu’il n’était pas très préoccupé par les espagnols, mais ça n’était pas tout à fait exact. Fitz Roy était un grand connaisseur de l’histoire militaire et il aimait à montrer l’étendue de ses connaissances- La vérité, c’est que pour sortir du port de Plymouth, il faut que les vents soufflent d’un cadrant spécifique avec la marée haute et descendante. Cette combinaison n’arrive en moyenne qu’un jour sur quatre. Drake attendait donc les conditions favorables en jouant aux cartes. C’est aussi ce que nous devrons faire dans les premiers jours de décembre lorsque nous serons prêts à partir.

Ils continuèrent à marcher sur les quais. Le port était dominé par une puissante citadelle. Avec ses canons, le château contrôlait l’accès au port, mais il avait aussi joué un rôle important dans les batailles terrestres.

— Le château fut construit par le roi Henri VIII et reconstruit par le roi catholique Charles II Stuart. Cependant, ce château l’a desservi car pendant la guerre civile, la ville se déclara en faveur du protestant Guillaume d’Orange. Charles l’assiégea, mais la ville, défendue par la forteresse, supporta l’attaque et fut finalement l’une des batailles qui conduisit à la chute du roi catholique, au début de la dynastie des Orange, et au maintien de la religion protestante.

Fitz Roy poursuivait ses explications. — Là-bas, dit-il en montrant un brise lames qui se projetait vers la mer et se perdait dans la brume pesante- c’est le quai duquel partit le célèbre Mayflower qui emmena les premiers colons anglais vers l’Amérique du Nord, les « pilgrims » (pèlerins). Ils avaient dû garder un bon souvenir de Plymouth pour baptiser la colonie Plymouth en arrivant en Amérique. Comme vous le voyez Mr Darwin, ce port a été le témoin de grands évènements historiques, un jour quelqu’un se rappellera que vous et moi sommes partis d’ici pour changer la face du monde- dit-il sur un ton facétieux.

Sur le bateau se poursuivait une activité fébrile. On utilisait n’importe quel petit espace pour stocker équipement et provisions, car on ne retournerait pas en Angleterre avant quatre ans. Dans la salle des cartes fut installée une des innovations technologiques qu’emportait le Beagle. : Les vingt deux chronomètres portables les plus exacts de Grande Bretagne. Très enthousiasmé, Stokes expliqua à Darwin à quoi ils serviraient.

— Pour faire des cartes ou pour savoir où l’on se trouve, on utilise des coordonnées. La latitude indique la position par rapport à l’Equateur tandis que la longitude indique l’angle que l’on fait avec le méridien de Greenwich, près de Londres. Pour mesurer la latitude, on utilise un sextant ; je dois vous avouer que je n’en ai jamais vu d’aussi bon et précis que celui du capitaine. Le sextant mesure l’angle du soleil ou d’une quelconque étoile dans sa position la plus haute, dans le cas du soleil c’est à midi. Comme un bateau est toujours en mouvement, il est difficile de réaliser une bonne mesure à bord, on doit donc généralement descendre à terre dans la matinée et de là, attendre midi. Pour mesurer la longitude, on doit enregistrer l’heure exacte à laquelle le soleil atteint son point le plus haut, les chronomètres sont réglés à l’heure de Greenwich avec une grande précision. En sachant à quelle heure de Greenwich correspond midi au point de mesure, on sait à quelle distance du méridien on se trouve. Plus le chronomètre est précis, moins l’erreur est grande. Nous en emportons vingt deux pour moyenner les erreurs et ainsi améliorer la précision. Nous estimons que l’erreur sera de moins de 20 secondes de degrés, ce qui rapporté à la distance implique que la position aura une erreur inférieure à 2000 pieds. Jamais dans l’histoire les mesures n’auront été plus précises et c’est moi qui en aurai la charge. —Le visage de Stokes irradiait un orgueil que Darwin avait vu peu de fois.

Presque deux mois s’écoulèrent avant que le bateau fût prêt pour le voyage. Dès lors, l’équipage était obligé de rester à bord pour pouvoir partir rapidement une fois les conditions météorologiques appropriées. Les jours s’écoulaient un à un. Décembre avançait mais la nature ne semblait pas vouloir permettre au voyage de débuter. Darwin pensait que le jour du départ n’arriverait jamais. Enfin, quand arriva Noël, le capitaine décida de donner la permission à l’équipage d’aller à la messe. Pour clore celle-ci, une grande partie de l’équipage alla faire ses adieux dans les tavernes, plusieurs revinrent dans un état avancé d’ébriété. Dans la matinée du 26 décembre, les conditions de temps étaient parfaites pour le départ mais pas celles de l’équipage. Fitz Roy fut obligé de décaler d’un jour le départ de l’expédition. Par chance, le 27, les conditions se maintinrent parfaites et ils purent appareiller.

Cependant, Fitz Roy n’allait pas laisser inpunie l’indiscipline du jour précèdent. Il prépara le discours qu’il donnerait dans la soirée en haute mer mais aussi la punition des plus ivres. Darwin connaîtrait dans la soirée une nouvelle facette de la personnalité du capitaine, personnalité qu’il ne réussirait jamais à connaître vraiment et qui finalement le mènerait à la tragédie.

La trahison de Darwin

Подняться наверх