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AVANT-PROPOS
ОглавлениеC’est la quatrième fois qu’on imprime l’étude sur Pierre-Paul Rubens, qui occupe tout ce volume. Par suite d’un heureux hasard, chaque réimpression a eu lieu au moment où sortaient de l’ombre des documents nouveaux et d’une extrême importance, qui dissipaient des erreurs séculaires, opéraient dans la biographie du maître immortel des changements à vue, augmentaient ses titres d’honneur et ses droits si nombreux à la sympathie générale. Cette quatrième édition a les mêmes avantages que les précédentes; depuis l’année 1868, où a paru la troisième, j’avais recueilli maintes données intéressantes, dans les livres et dans mes voyages d’exploration; mais les archives de Simancas en ont fourni un bien plus grand nombre: elles ont versé comme un flot de lumière. Les lettres de Rubens au comte d’Olivarès expliquent enfin avec netteté sa carrière diplomatique, non-seulement en Espagne, mais en Angleterre, car elles ont été presque toutes écrites sur les bords de la Tamise. Elles montrent quelle était la nature de ses négociations à Madrid et à Londres, quel but il poursuivait et par quels moyens. Ce qui était vague et obscur, devient précis et lumineux; ce qui ennuyait, déroutait le lecteur, le captive maintenant. J’ai dû sacrifier toute mon ancienne narration (que la terre lui soit légère!), et lui substituer un récit nouveau. Le passé est un profond abîme, où on ne plonge pas le regard comme on veut; toutes sortes de brouillards et de ténèbres y gênent la vue: il faut que des coups de vent inespérés, que des rayons inattendus chassent à l’improviste la brume et l’obscurité. Cet heureux effet a si bien eu lieu pour Rubens, que le peintre flamand le plus célèbre par ses ouvrages sera désormais le plus connu dans sa vie intime; en lisant les pages suivantes, on croira le fréquenter, le voir peindre, le voir agir et l’entendre parler.
C’est avec l’appui et sous le patronage de la ville d’Anvers que je publie ce volume: dans l’intention du Conseil municipal qui la représente, il est comme un salut aux nobles étrangers qu’elle convoque de tous les points du monde, pour glorifier avec elle un merveilleux génie; elle leur souhaite la bienvenue, en leur offrant une étude consciencieuse, ample et fidèle sur les épreuves de sa jeunesse, les triomphes de son talent, les principes qui guidaient son travail, les inspirations qui animaient ses chefs-d’œuvre, sur son influence presque illimitée. Même parmi les grands hommes, Rubens est une exception unique: jamais organisation n’a réuni tant de force à tant de souplesse, tant de profondeur à tant de variété, tant d’abondance à tant de mérites supérieurs, tant de finesse à tant de verve, tant de savoir à tant d’imagination.
L’enthousiasme de ses compatriotes pour une si rare nature et l’admiration des connaisseurs, dans le monde entier, sont donc parfaitement légitimes. La peinture est un idéal visible, et c’est toujours une gloire éclatante pour un individu, comme pour un peuple, d’avoir atteint, exprimé l’idéal sous une forme quelconque. Ceux qui aiment la beauté quand elle se révèle par la ligne et par la couleur, l’ordonnance et la perspective, le caractère et le sentiment, éprouvent tous ce que Wordsworth a si bien exprimé à la vue d’un paysage, où l’artiste anglais Beaumont avait heureusement lutté contre la nature: «Honneur à l’art dont la magie a pu arrêter ce nuage et l’immobiliser dans cette forme glorieuse; qui n’a pas permis à cette fumée légère de s’évanouir, à ces splendides rayons d’abandonner le ciel; qui a suspendu la marche de ces voyageurs sur le chemin, avant qu’ils se perdissent dans l’ombre de la forêt, et nous montre sur le flot luisant cette barque retenue à l’ancre pour toujours, dans sa baie protectrice. Art des douces émotions, auquel le matin, le midi et le soir prodiguent les ressources de leur mobile magnificence, toi qui, avec une ambition modeste, mais sublime, as donné, pour la joie des yeux, à une minute du temps rapide le calme auguste de l’éternité !»
1er juin 1877.