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LE VICOMTE DE VOGÜÉ
ОглавлениеCette très noble, grave, éloquente et poétique pensée, que rien ne détachait de son espoir, fut sans cesse occupée de regarder le spectacle de la vie moderne et d'y pressentir obstinément la présence d'un rêve.
Le caractère de cet esprit, de cette œuvre et de cette activité fut un idéalisme fidèle et, par moments, héroïque. Les réalités tumultueuses et l'époque ne détournèrent pas Vogüé de croire à l'efficacité bienfaisante des idées. Notre époque en a découragé d'autres, mais non pas lui: elle ne put que l'attrister.
Il y a vingt-cinq ans, à peu près, qu'il manifesta sa croyance ou, plutôt, sa volonté d'une croyance. Ce fut une sorte d'évangile imprévu, qui étonna les littérateurs et qui émut les philosophes.
Aux environs de 1885, ceux-ci et ceux-là étaient réalistes et positivistes. La philosophie s'éloignait de la métaphysique et elle commençait à se distribuer entre les sciences particulières, lesquelles se signalaient par leur imprudente sécurité; et, quant à la littérature, elle comptait excessivement sur l'intérêt, sur la valeur et sur la signification totale de l'observation ou, comme on disait avec un jeune orgueil, de la méthode expérimentale. C'est alors que Vogüé protesta contre une telle diminution de ce qui fait le naturel souci des âmes.
On oubliait, précisément, les âmes: il se souvint d'elles et il les défendit.
Il s'adressait aux écrivains—et, pour un apôtre, il n'y a pas un auditoire plus dangereux;—il les priait de méditer—ce n'est pas leur besogne habituelle—sur ces lignes de la Genèse: «Le Seigneur Dieu forma l'homme du limon de la terre...» Mais ce n'est pas tout, ô écrivains de 1885 notamment: «Et il lui inspira un souffle de vie; et l'homme fut une âme vivante.» Vous l'aviez joliment omis, ô écrivains de 1885; et vous, écrivains ultérieurs, vous en souvenez-vous, même après qu'on vous l'a rappelé?... Or, le limon, c'est affaire à la science expérimentale de l'étudier, d'y remarquer diverses choses, de les noter, de les ranger, de s'en servir; mais, le souffle, il ne faut pas qu'on le néglige, sous peine de ne rien constituer de vivant: «car la vie ne commence que là où nous cessons de comprendre».
Cette formule, ne la menons pas jusqu'à ses conséquences dernières, jusqu'au mysticisme et jusqu'à l'agnosticisme périlleux qui vous appellent dès qu'on a quitté les certitudes positives, du moins ce qu'on nomme, à tout hasard, ainsi. Ce qu'affirme cette formule, c'est l'authenticité du mystère. Ce qu'elle nie, en outre, c'est la possibilité de disjoindre ces deux éléments indissolubles de toute réalité: la matière concrète et sa substance mystérieuse.
La matière concrète est l'objet sur lequel travailleront les positivistes: et, s'ils sont positivistes, peu importe. Mais la substance mystérieuse nous invite à la religion.
Par là, Vogüé n'entend pas, en principe, telle foi déterminée plutôt que telle autre: il veut dire qu'une partie—et l'essence même—de ce qui est réclame notre émerveillement. Il veut dire aussi qu'on ne peut pas regarder toute la nature: une partie de la nature échappe au regard de nos yeux; et nous la devinons. Bref, il y a, dans la nature, de l'évidence et, principalement, de la croyance.
Il s'insurgeait au nom de la croyance. Ou bien, en d'autres termes, il ajoutait à ce qui est physique ce qui est moral: l'âme.
Il condamnait une littérature qui se contente de peindre ce qu'on voit. Par exemple, s'il admirait l'art de Flaubert et de Stendhal, il réprouvait l'esthétique de Madame Bovary et de la Chartreuse de Parme. A ces deux livres, il préférait—pour être bien démonstratif—l'imparfait Adam Bede de George Elliot. Là, il sentait une «grandeur invisible»:—«Une larme tombe sur le livre; pourquoi, je défie le plus subtil de le dire: c'est que c'est beau comme si Dieu parlait, voilà tout!...»
Dégagez l'âme de la réalité: tel est, en résumé, le vif apostolat que Vogüé mena parmi ces terribles gentils, les littérateurs.
Son évangile de littérature nouvelle parut, sous la forme d'une préface, en tête du Roman russe. C'est à la lecture de Tolstoï, de Tourguéneff et de Dostoïevsky, peu connus alors chez nous, que le savant critique avait senti naître en lui le désir d'un art idéaliste ou, mieux, d'un art qui tînt compte des âmes et de leurs divines velléités.
Cette préface fit du bruit. Et peu s'en fallut que Vogüé ne devînt le fondateur d'une secte. C'était plus et moins qu'il n'avait souhaité. Je ne sais si, parfois, ses disciples ne l'inquiétèrent pas. On les appela néo-chrétiens ou néo-catholiques.
En fait, il ne s'agissait pas de constituer un nouveau christianisme. Ce que le maître avait indiqué, c'était la nécessité de rétablir, dans la pensée contemporaine, une idée religieuse.
On vit, assurément, des néo-chrétiens qui allaient un peu vite en besogne, si d'autres ne faisaient rien. Et l'on en cite plusieurs qui ont mal tourné: il n'est pas d'église qui n'ait ses brebis turbulentes. Ajoutons qu'une église composée de littérateurs est plus exposée qu'une autre à de tels ennuis: ces gens sont dépourvus d'ingénuité véritable et, fréquemment, légers; puis les idées qui entrent dans leur cerveau deviennent des phrases, en moins de temps qu'il n'en faudrait pour y songer.
Tout de même, on peut constater que, de l'époque où se répandit l'évangile du Roman russe, date en notre pays une littérature idéaliste qui a donné quelques chefs-d'œuvre.
A l'auteur de cet évangile, on reprocha d'affirmer éperdument qu'il fallait croire et de ne pas dire ce qu'il fallait croire. C'est beaucoup demander à un seul apôtre! Cependant, on le lui reprocha, et non sans une apparence de raison. Il éveillait l'appétit des fidèles et il ne les nourrissait pas. Mais, dans l'abstention qu'il observa là-dessus, il y a encore l'un des caractères de sa philosophie. Le mystère a, au long des âges, revêtu bien des costumes divers. Le principal est qu'on ne le méprise pas: après cela, que chacun l'habille à sa fantaisie.
Et puis, Vogüé ne voulait pas que sa doctrine fût contradictoire à une préférence dogmatique. Il avait la sienne, mais il n'éconduisait par celle d'autrui. Il a écrit: «A quoi bon vivre, si ce n'est pour s'instruire, c'est-à-dire pour modifier sans relâche sa pensée? Notre âme est le lieu d'une perpétuelle métamorphose: c'est même la plus sûre garantie de son immortalité. Les deux idées ne sont jamais séparées, dans les grands mythes où la sagesse humaine a résumé ses plus hautes intuitions.»
Il ne préjugeait pas ce que pourrait être, un jour, la pensée ou, comme dit Tolstoï, la «conscience religieuse» de l'humanité. Ce qu'il affirmait, c'était l'idéalisme, et non l'une de ses formes au détriment des autres.
Il fut un grand voyageur: et il fit perpétuellement le double voyage des livres et des pays. Il se promena par le temps et l'espace, amusé des civilisations anciennes ou lointaines.
L'Orient l'enchanta, qui est la terre natale des religions. Il en aima les paysages, qu'on dirait préparés pour de sublimes et familières paraboles. Il en aima aussi la désolation formidable et comme le poignant désespoir, cette nostalgie qui tourmente les âmes et qui fait qu'ici-bas elles ne se sentent pas installées dans leur vraie patrie. Aux portes de Baktchi-Saraï, à Tchoufout-Kalé, un jour, il aperçut une tribu de tsiganes qui habitait de misérables huttes: quelques pierres accotées au flanc de la montagne et fermées par un lambeau d'étoffe. Ces parias vivaient comme on ne peut pas vivre. Et, s'ils vivaient, c'était grâce à leur musique sempiternelle, musique étrange et qui, à leurs âmes, servait de diversion prestigieuse.
Aux différents carrefours de l'histoire, il rencontra de telles hordes, ainsi dépourvues, soumises aux rudes traitements de la sauvagerie humaine et du destin. Chacune d'elles lui apparut sinistre, mais pourvue de sa musique, sans quoi la race des hommes serait anéantie depuis longtemps. Une musique ou une autre: celle-ci qui frémit sur des cordes tendues, celle-là qui n'est que le son d'une parole véhémente, celle-là qui n'est qu'un fier fanatisme ou bien qu'une espérance douce, celle-là encore qui, au fond des âmes, ne fait que le bruit monotone et léger d'une divine patience.
Qui ne se rappelle, dans les Histoires orientales, l'aventure de Vangheli le Syrien, diacre, marin, pêcheur d'éponges, qui devient amoureux de la folle Lôli, tue son rival et, après maintes tribulations de douleur, remercie le Seigneur Dieu «d'avoir fait la terre si grande, afin que ceux qui souffrent puissent marcher devant eux jusqu'à ce qu'ils aient lassé le souvenir qui les poursuit»?
La terre d'Égypte, que visita Vogüé, eut assurément une influence vive sur son esprit. Ce voyage le rendit plus curieux encore des paysages pittoresques, plus sensible au caractère varié des civilisations étranges, plus attentif au visage divers qui prend la vie des hommes à travers le temps et l'espace. Il reçut fortement l'impression du passé; il s'éprit davantage encore des nostalgiques rêveries qu'éveille la contemplation des âges persistants. Au pied des Pyramides, il relut les Pensées de Pascal. En ce lieu d'histoire qui refuse d'être abolie, il aperçut, à la porte d'une petite tente, un fellah employé aux fouilles; et il écrivit: «Alors j'ai pensé qu'il doit y avoir quelqu'un pour qui cette antiquité et cet espace sans bornes sont misères égales, qui juge ce mendiant et les Pharaons, une loque de toile et les pyramides, aujourd'hui et les longs siècles, à la commune mesure de son éternité.»
De tant de races, de peuples et de temps, il étudiait la transition lente, il examinait le successif héritage. Il contrôla de cette manière le devenir ininterrompu des âges; et il vit comme l'un ne continue pas seulement les autres, mais en dérive.
Il aboutit évidemment à une doctrine de la tradition perpétuelle.
Alors, quand il revint des périples qu'il avait accomplis à travers le temps et l'espace, et quand il examina son époque, il s'effraya de la voir si dédaigneuse du passé, audacieuse et résolue à rompre avec les siècles antérieurs. Il lui rappela que les morts parlent et que leur voix est impérieuse.
Prophète du passé,—il mérite ce magnifique nom. Mais comme, en outre, il aima son époque si folle, et qu'il trouvait, en dépit de la folie, admirable!
L'une des dernières pages qu'il ait publiées portait ce titre: Une grande année. Cette grande année, c'était 1909, l'année des aviateurs. Aux Français qui se laisseraient affliger par les signes mauvais que donne la politique, il conseillait de ne pas croire que la vie de la nation fût toute révélée par son exécrable Parlement. Les vilaines choses du Palais-Bourbon, il les connaissait: pendant une législature, il avait été à la Chambre. Quand l'élurent ses compatriotes de l'Ardèche, il espéra sans doute que le Parlement lui donnerait l'occasion d'agir. Il sut bientôt que la Chambre de nos députés n'est pas un bon endroit et qu'on n'y fait rien. La législature écoulée, il se retira, plus triste que jamais, tout à la mélancolie d'une épreuve qui avait tourné contre son vœu. Il eut le cruel chagrin du philosophe qui a senti que la philosophie n'est pas la souveraine des démocraties parlementaires. Mais quoi! 1909 est, pour la France, l'année des belles découvertes et marque superbement l'effort qu'on fit chez nous en vue de passionnantes conquêtes, auxquelles l'humanité fut attentive.
Il était curieux des nouveautés que trouvent les savants et des progrès que réalise l'industrie. Les merveilles qu'assembla l'Exposition de 1889, il les décrivit comme les splendeurs des villes orientales où dorment les siècles de l'oubli. Les questions du jour éveillaient son ardente curiosité. Il en ressentait profondément l'émoi. Des moindres faits, il découvrait les significations hypothétiques et les redoutables prolongements. De merveilleuses images étaient la parure de ses quotidiennes rêveries, qui prenaient aisément une harmonieuse qualité de poèmes.
La tradition et l'avenir vont, dans son œuvre, du même pas auguste. Leur double passage est un émouvant spectacle. Mais leurs deux routes sont parallèles,—et malgré lui, car il aurait voulu les réunir. Toute sa philosophie politique et morale est dans le regret et l'angoisse qu'il éprouve à les voir séparées.
C'est la grande mélancolie de tous ses livres; et c'en est la beauté sombre. Nulle époque d'aucun pays ne s'improvisa une âme... Il fut tourmenté de cette inquiétude que suggérait au patriote l'historien.
Et il y a, dans tous ses livres, une tristesse que charme, comme la musique les tsiganes de Baktchi-Saraï, la mélodie des phrases qui développent éloquemment leurs sons et leurs rythmes. Il y avait aussi, dans toute sa façon d'être, cette même tristesse, mais animée de stoïcisme et fière assez pour se montrer sereine et gracieuse dans la douleur.
Il était grand et fort. Sa voix nette et bien sonore scandait les mots avec énergie. Il ne souriait que de temps en temps, et comme pour se divertir du songe des siècles. Il était amical et simple.
En l'un de ses beaux livres, il a traduit avec bonheur le symbole de ces scarabées que le peuple ingénieux d'Égypte mettait, dans les momies, à la place du cœur. Celui-ci, travaillé des souffrances d'ici-bas, on l'ôtait et on le jetait; on lui substituait l'emblème de la métamorphose, qui est l'image humaine de l'éternité. Le nom hiéroglyphique du scarabée est synonyme du mot devenir. Et lui, dégagé des attaches terrestres, cet esprit que sa méditation préparait a soudain pris son vol, les ailes enfin délivrées des élytres, pour aller contempler ailleurs des vérités, analogues sans doute à ses idées, mais fixes et rayonnantes.