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IV

Table des matières

EN VACANCES.

«Bonjour, Henriette... Henriette, bonjour! Nous sommes bien contentes de vous voir. Quelle bonne mine vous avez! que de colis! que de paquets! comme la bonne est chargée!» Ces exclamations accueillent l’arrivée d’Henriette Walter, que la bonne de Mme Fernel vient d’aller chercher au couvent et qu’elle ramène à la maison.

«Bonjour, Rose et Violette... oh! bonjour, Frédy, you darling, pretly little boy (vous chéri, joli petit garçon)!» Henriette a tendu ses joues aux baisers de ses amies et reçoit leurs démonstrations d’amitié avec un petit air de gracieuse condescendance. Pour Frédy, c’est autre chose: elle le prend dans ses bras et le couvre de caresses. Sans doute Henriette aime les jumelles, mais de la façon dont une princesse bienveillante aime des sujettes fidèles. Toute sa tendresse est pour Frédy. Elle le trouve très joli, lovely, tout à fait un english baby; ses boucles dorées, son teint d’une délicatesse exquise, toute son apparence de frêle petit lord l’enchantent, et l’aristocratique petite fille sera toujours sensible, avant tout, à la beauté et la distinction.

ROSETTE.

Si vous saviez comme nous sommes contentes, Henriette! Nous avons reçu des nouvelles de notre papa, des nouvelles très bonnes! Et il n’a pas oublié nos œufs de Pâques. Il nous envoie de là-bas une quantité de choses curieuses. Nous allons vous montrer tout cela.

HENRIETTE.

Mon papa aussi m’a envoyé des Indes deux caisses remplies de cadeaux et de friandises. J’en ai ouvert une au couvent et j’en ai distribué le contenu aux élèves. L’autre est en bas, dans la voiture. Le concierge va la monter.

. ROSE ET VIOLETTE, battant des mains.

Quel bonheur! comme ce sera amusant! comme nous avons de gentils papas!

Mme Fernel entrait dans la chambre. Henriette Walter vint au-devant d’elle, et lui tendant la main, elle lui dit simplement: «Madame, j’ai été sage, j’ai obéi, et j’obéirai pendant toutes les vacances. » Mme Fernel eut un sourire d’approbation; elle embrassa la petite fille. Déjà elle avait appris, par un mot de la Supérieure, les bonnes résolutions d’Henriette, et savait que les excuses exigées avaient été faites de la façon la plus satisfaisante.

Les jumelles conduisirent Henriette dans leur chambre, où Mme Fernel avait fait installer pour elle un joli lit en cuivre, recouvert de cretonne rose, pareil à ceux des enfants, et un lavabo portatif. La cuvette, le broc, le pot à eau étaient en porcelaine anglaise avec d’amusants dessins représentant toutes sortes de scènes enfantines: petits garçons et petites filles jouant au ballon, à la corde, au cerceau: garniture de toilette qui devait rappeler à Henriette celle dont elle se servait en Angleterre. Malgré les meubles qu’on avait dû y ajouter, la chambre était assez vaste pour que les fillettes y fussent encore à l’aise; l’air et l’espace n’y faisaient pas défaut. Car Mme Fernel avait consacré aux chambres à coucher les plus grandes pièces de l’appartement. Elle trouvait absurde de sacrifier l’hygiène aux apparences, et ne pouvait comprendre comment, dans tant d’intérieurs parisiens, on se résigne à n’occuper que les pièces étroites et sombres pour réserver la meilleure partie de la maison à un «salon» en général inhabité.

Quand les petites filles eurent aidé Henriette à ranger ses affaires, on lui fit admirer les œufs de Pâques exotiques envoyés par M. Fernel. D’abord ce qui leur avait causé le plus de plaisir: une nouvelle série de photographies, parfaitement réussies, représentant papa sur le seuil de sa tente, à cheval, entouré de son escorte; papa en train de lire son courrier: les lettres de ses enfants! — attitude qui n’avait rien de particulièrement héroïque ni de pittoresque, mais qu’il avait néanmoins tenu à leur mettre sous les yeux pour leur donner le plaisir de constater l’épanouissement de sa physionomie à ce moment-là.... Puis venaient des spécimens de l’industrie malgache encore bien rudimentaire, plus intéressants par leur provenance que par le travail, sandales, bagues, objets sculptés. Cher papa! au milieu de ses préoccupations, de ses graves soucis, comme il avait pensé à ses enfants, et que de peine il s’était donné pour rassembler ces pauvres richesses!

Alors ce fut au tour d’Henriette Waller de déballer ses trésors, — vrais trésors, ceux-là, — dont le prix ne résidait pas seulement dans l’intention affectueuse qui les avait réunis. Car les Indes, vous le savez, mes enfants, sont une contrée merveilleuse, à l’ancienne civilisation, riche en produits de toute sorte. Et à Calcutta où se trouvait le père d’Henriette, il n’avait eu qu’à donner ses ordres pour qu’on expédiât à la petite fille: curiosités, objets précieux et friandises, bonbons, épices sans pareils en Europe.

A chaque nouvel objet déballé, c’étaient des cris d’enthousiasme et d’admiration. Il y avait un superbe costume de princesse hindoue à la taille d’Henriette: voile de gaze aux fleurs d’or, bandeau de front tout emperlé, babouches brodées de couleurs éclatantes, larges culottes bouffantes en .soie rose, petite veste de velours bleu à incrustations de pierreries, colliers, bracelets et calotte en drap d’or frangée de sequins, un éblouissement, ce costume et ces bijoux, vrais atours de contes de fées. Les enfants n’avaient jamais rien vu d’aussi beau. La maman admira surtout les objets d’ivoire sculptés, les enluminures sur soie, merveilles d’art qu’il semblait dommage de laisser en des mains enfantines. Mais qu’importait à sir Walter les choses précieuses, gâchées, détruites, l’argent jeté aux quatre vents. Que n’eût-il pas sacrifié pour un sourire de satisfaction, un remerciement de son Henriette!

Les friandises furent déballées avec non moins de plaisir: quelques-unes avaient pourtant un aspect bizarre et inconnu qui ne fut pas sans inspirer quelque méfiance: pâtes à la rose et au jasmin, bananes confites, gâteaux de forme étrange, bonbons au goût musqué, poivré, à la fois alléchants et inquiétants. Henriette, très généreuse, voulait partager tout de suite le contenu de la caisse entre les jumelles. Mme Fernel s’y opposa: «Non, mon enfant, certains de ces objets me paraissent trop précieux pour que vous vous en sépariez. Quant au reste, bonbons, bijoux, images, on pourrait, si vous le voulez, en faire une loterie, et j’inviterais tous vos petits amis du Luxembourg à y prendre part.»

On applaudit à l’excellente idée de la maman. Henriette demanda seulement à prélever d’avance une part pour André, et quand elle eut fait choix, en prenant conseil des jumelles, des friandises qui parurent les meilleures, et des objets qui devaient le mieux convenir à André, la maman consentit à conduire les petites filles chez leur ami pour les lui porter aussitôt.

Par un agréable hasard, dont on se réjouissait tous les jours, André demeurait tout près de chez les Fernel. Il habitait, avec sa grand’mère, un modeste petit appartement sur la cour, au rez-de-chaussée, — on ne pouvait songer à faire monter le pauvre enfant, — rue de la Grande-Chaumière, dans une rue voisine de la rue Notre-Dame-des-Champs. Ce n’était qu’un logis d’ouvriers; il contenait à peine le mobilier strictement nécessaire. Mais la bonne-maman égayait de son mieux la chambrette de son pauvre petit, par des rideaux de cretonne claire, des pots de fleurs — reines-marguerites, géraniums, œillets — disposés dans une grande caisse en bois, sur le balcon de la fenêtre, ce qu’André appelait son jardin. Elle y faisait briller, cela va sans dire, une propreté minutieuse. Au mur étaient fixées de jolies images. Sur la cheminée, à la place d’honneur, les photographies du papa et de la maman d’André, disparus depuis longtemps et qu’il avait, à peine connus, mais à qui chaque jour il adressait une fervente prière. Puis, à côté de ces chères images, la photographie de Mme Fernel, dont André chérissait la grâce et la bonté. Et sur une table en bois blanc, que lui-même avait ornée, avec beaucoup de goût, de dessins pyrogravés. — Connaissez-vous la pyrogravure? Rien de plus amusant! — des cahiers, des livres, des pinceaux, une boîte à couleurs; car le pauvre petit adorait l’étude; quand ses forces le lui permettaient, il s’occupait toujours à quelque travail. Ce n’était pas un des moindres chagrins de la grand’mère, de ne pouvoir lui payer des professeurs, et elle gardait une gratitude sans borne à Mme Fernel qui, fort instruite et sachant même le latin, s’était offerte, faute de mieux, à diriger le travail du petit garçon.

On devine la joie d’André en retrouvant son amie préférée. Henriette ne témoigna pas moins de plaisir. La petite fille se transformait auprès d’André. On n’eût pas reconnu dans cette enfant caressante et douce, la froide, l’orgueilleuse Henriette. Et cette petite créature chez elle jamais satisfaite, qui se fût plainte pour le pli d’une feuille de rose, ne connaissait pas de meilleures journées que celles qu’elle passait dans une maison pauvre et triste, au chevet d’un enfant infirme.

Le premier élan de joie calmé, tous les jolis présents d’Henriette admirés, on entama des conversations sans fin — les enfants ont toujours tant de choses à se dire! ce qu’on avait fait, ce qu’on voudrait faire — toute la série interminable des souvenirs et des projets.

ROSETTE.

Tu sais, Henriette, ces demoiselles Jolycoste, les petites filles qui se promenaient sur la plage, à Cabourg, en se donnant le bras sans vouloir jouer, et qui s’appelaient «ma chère!». Tu te rappelles, nous les avons retrouvées à Paris au cours de solfège! Eh bien! elles sont parties passer les vacances de Pâques au Cap Martin.

VIOLETTE, plus vaniteuse que sa sœur, avec une nuance d’envie.

Elles ont bien de la chance, d’aller en vacances dans un endroit si «chic» !

ROSETTE.

Moi, ça me serait égal que ce soit un endroit «chic» ou pas «chic» pourvu qu’il y ait de la campagne et qu’on s’y amuse.

HENRIETTE.

Le Cap Martin est un très bel endroit. J’y ai déjà été avec mon père. Je me rappelle que le ciel y est toujours bleu, avec un soleil magnifique qui brille sur des parterres de roses.

LES ENFANTS, avec admiration.

Comme vous êtes heureuse, Henriette, d’avoir tant voyagé ! Vous connaissez tous les jolis pays du monde! Je voudrais bien être à votre place.

VIOLETTE, soupirant.

Ou à la place de ces demoiselles Jolycoste!

LA MAMAN.

De quoi vous plaignez-vous, mes enfants? Il me semble que vous n’avez à envier personne. Nous aussi, nous allons passer nos vacances dans le plus bel endroit du monde....

ROSE ET VIOLETTE.

Vraiment, maman? Est-il possible? Mais quelle surprise! Tu ne nous en avais rien dit.

LA MAMAN.

Mon intention n’était pas de vous surprendre. Je croyais que vous le saviez.

LES ENFANTS.

Pas du tout, maman; nous ne nous en doutions pas. Et il y aura «de la campagne» dans ce bel endroit? De l’herbe, des arbres, des oiseaux?

LA MAMAN.

A profusion.

VIOLETTE.

Et des fleurs, maman? Est-ce qu’il y en aura comme au Cap Martin?

LA MAMAN.

Une masse de fleurs, des parterres plus beaux qu’au Cap Martin.

LES ENFANTS.

Oh! maman, quel est cet endroit? Dis-nous vite, comment s’appelle-t-il?

LA MAMAN, souriant.

Le Luxembourg!

Les fillettes restèrent d’abord penaudes et désappointées; puis elles prirent le parti de rire. Et comme elles ne manquaient pas de bon sens, elles comprirent la leçon que la maman avait voulu leur donner. Combien d’enfants, entassés dans des rues étroites, dans des quartiers populeux ou commerçants, pour qui une après-midi passée dans un jardin public est une fête! Apprenons, mes chers amis, à nous contenter de ce qui est à notre portée: sachons surtout reconnaître et apprécier tant de bonnes choses auxquelles l’accoutumance trop souvent nous rend indifférents.

Et pour compléter la leçon, André dit, avec une pointe de malice:

«Alors, mes chères amies, si vous l’aviez pu, vous seriez parties au Cap Martin, comme ces demoiselles Jolycoste; et sans regret vous auriez laissé le pauvre André se morfondre en votre absence?»

On se récrie, on entoure André, on l’embrasse, on lui affirme qu’à tous les Cap Martin du monde, on préfère le plaisir de rester auprès de lui, et qu’on a parlé sans réfléchir, en vrais étourneaux que l’on est!


Les enfants du Luxembourg

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