Читать книгу Les enfants du Luxembourg - Charlotte Chabrier-Rieder - Страница 9
HENRIETTE AU COUVENT.
ОглавлениеL’établissement religieux où, sur les conseils de Mme Fernel, sir Walter avait mis sa fille Henriette, était situé dans le quartier du Luxembourg, non loin de la rue qu’habitaient les jumelles. Il était dirigé par une femme remarquable, digne en tous points de son titre de «Supérieure». Douée d’une haute intelligence, elle avait su concilier, dans l’organisation de sa maison, les règles de l’éducation chrétienne avec les progrès de l’enseignement moderne. Les jeunes filles qui sortaient de ses mains étaient vraiment des jeunes filles accomplies, aussi bien capables de diriger un intérieur que de passer brillamment leurs examens.
Dans cette maison où régnaient des idées larges, la vie était plutôt celle d’une grande famille que d’un pensionnat. Henriette n’avait donc pas à souffrir d’un joug trop étroit, ni d’une discipline trop tyrannique. Mais il n’en fallait pas moins obéir, cela va sans dire, et l’obéissance était une terrible épreuve pour la fière petite Anglaise. Par bonheur Henriette aimait le travail, elle était avide d’apprendre, elle aurait voulu tout savoir: le français, le latin, la musique, les sciences. Les études étaient poussées très loin, sous la direction de Mme Marguerite du Sacré-Cœur; des professeurs en renom venaient faire des conférences sur toutes les matières de l’enseignement, avec tant de talent qu’ils captivaient bon gré mal gré l’attention. Ainsi, grâce au travail rendu si attrayant, on parvenait à conduire Henriette, à occuper son imagination vagabonde et à discipliner sa volonté toujours en révolte.
Mais parfois sa nature capricieuse reprenait le dessus. Elle fermait livres et cahiers, et pendant huit jours refusait d’apprendre ses leçons ou de faire ses devoirs, on ne sait pourquoi, si ce n’est pour le méchant plaisir de se montrer volontaire et de prouver qu’elle n’agissait qu’à sa guise.
Justement, quand Mme Fernel vint la voir, la petite fille traversait une de ces fâcheuses crises. La bonne Mère Assistante reçut la maman de Rose et de Violette au parloir, et consternée, la mit au courant des nouveaux méfaits d’Henriette:
«Le croiriez-vous, chère madame, une enfant si intelligente, si bien douée, qui tient la tète de la classe, se conduire comme elle l’a fait aux derniers examens trimestriels? C’est à croire qu’un mauvais esprit la possède.
Mme FERNEL.
Que s’est-il donc passé, ma bonne Mère? Au sujet du travail, Henriette vous donne pourtant, en général, satisfaction.
LA MÈRE ASSISTANTE, levant les yeux au ciel.
Précisément, chère madame, c’est pourquoi j’ai raison d’attribuer sa dernière incartade à une influence perverse. Le scandale qu’elle a causé aux examens n’est pas croyable: jugez-en vous-même. Nous voulions faire briller Henriette; sa maîtresse de classe, notre excellente Mme Sainte-Priska, qui lui prodigue ses soins, était en droit de compter avec elle sur un succès. On l’interroge. Notre Révérende Mère Supérieure présidait. «Qui était le fils de Henri IV?» Que répond-elle, chère madame, je vous le donne en mille? «Henri V!» et de quel air d’assurance! Mme Sainte-Priska, comme nous toutes, veut croire d’abord à un moment d’aberration: «C’est un lap-
«sus, dit-elle en s’efforçant de sourire, un simple
«lapsus.» Ame angélique! «Notre Révérende Mère voudra bien ne pas en tenir compte.» On poursuit.... «Quelle est l’héroïne qui a sauvé la France
«et terminé une guerre sans fin?...» Question facile, chère madame, trop facile pour Henriette qui sait son histoire sur le bout du doigt. Elle répond, imperturbable: «Ysabeau de Bavière». Nous nous regardons consternées. Mme Sainte-Priska tousse pour couvrir cette réponse et détourner l’attention. Croyant la mettre sur la voie, j’interviens: «Et qui donc était Jeanne d’Arc, «mon enfant?» Henriette déclare: «La femme de
«mon enfant?» Henriette déclare: «La femme de
«Charles VI. Comme elle n’aimait pas son mari,
«elle a fait sacrer à sa place un vieux bonhomme
«qui avait inventé les cartes à jouer.» En vain essayons-nous de l’interrompre; elle poursuit sans le moindre embarras: «Leur fils, Jacques Cœur, a
«été surnommé Cœur de Lion, à cause de son cou-
«rage; son cousin, le duc de Bourgogne, l’a fait
«assassiner au pont de Montereau pour lui voler
«ses richesses et éblouir les Anglais par son faste
«au Camp du Drap d’or. Ayant perdu la bataille
«de Marignan, il abdiqua pour s’enfermer dans le
«monastère de Saint-Just, et céda la couronne à
«ses deux fils qui furent étouffés dans une tour
«par leur oncle Jean sans Terre....» Je m’arrête, chère madame; rien qu’à vous répéter ce tissu de monstruosités, le chaos se fait dans mon esprit; je ne sais plus où j’en suis! Comment vous dépeindre la désolation, la souffrance, de notre angélique Mme Sainte-Priska pendant cette scène tragique! Songez qu’elle avait signalé Henriette comme sa meilleure élève à notre Mère Supérieure! En calcul, en grammaire, mêmes extravagances, débitées avec une froide audace. Et c’est enfin lorsque Mme Sainte-Priska, ne sachant plus à quel saint se vouer, lui a demandé d’énumérer les mers d’Europe, et qu’elle a répondu: «La mer Noire, la mer Blanche, la mer «Rouge, et la mère Michel» que nous est apparu, sans pouvoir douter, le parti pris d’insolence et de méchanceté. Jusqu’alors nous avions préféré croire à un moment de folie qu’à tant de perversité. »
La bonne Mère Assistante s’arrêta pour reprendre haleine. Elle leva mains et yeux au ciel en répétant d’un ton d’indignation: «La mère Michel!» Bien que la conduite d’Henriette fût des plus répréhensibles, et que la petite fille eût donné en cette circonstance une preuve de réelle méchanceté, puisqu’il était évident qu’elle n’avait débité de telles sottises que pour causer de la peine à sa maîtresse, Mme Fernel, pendant ce récit, ne pouvait s’empêcher d’avoir un peu envie de rire. La Mère Assistante, excellente religieuse, à qui ne manquait aucune vertu, était loin d’avoir les capacités de la Supérieure. Très âgée, toute innovation lui semblait mauvaise et elle était restée tout à fait dans le style de l’ancien régime. Elle prenait au tragique les fautes des écolières; pour elle, leurs mauvais tours devenaient des drames et elle faisait un peu trop intervenir le «démon» ou l’ «esprit du siècle», où ils n’avaient que faire. Cette fois-ci, il est vrai, elle avait raison de s’indigner; la méchante action d’Henriette dépassait les proportions d’une espièglerie.
Mme FERNEL.
Ce que je viens d’entendre m’afflige beaucoup, ma bonne Mère. Je savais Henriette d’un caractère difficile, mais je ne l’aurais pas crue capable d’un manque de cœur. Voulez-vous être assez bonne pour me l’envoyer? Seule avec moi, elle aura, je l’espère, un bon mouvement, et me témoignera son repentir. Nous devons obtenir d’elle tout au moins qu’elle présente ses sincères excuses à Mme Sainte-Priska. A cette condition seulement je l’emmènerai en vacances.»
La Mère Assistante prit congé de Mme Fernel et quitta le parloir, non sans gémir encore sur l’ «esprit du siècle». Au bout de quelques instants, la porte s’ouvrit et Henriette parut à son tour.
Henriette s’approcha de Mme Fernel; elle lui présenta son front à baiser, avec un petit air de noblesse altière vraiment particulier. Madame Fernel ne la voyait jamais sans être frappée de sa beauté. C’était, en vérité, une enfant ravissante, avec ses grands yeux bleus, sa chevelure qui semblait tissée de fils d’or, son teint si frais «pétri de lys et de roses», comme on dit dans les contes de fées. Sous son modeste uniforme noir, elle semblait une princesse déguisée. Et l’on était tenté de comprendre, presque d’excuser, la faiblesse du papa, ses gâteries sans limite envers une aussi jolie créature. N’importe, malgré toute sa beauté, Henriette n’eût jamais inspiré aucune sympathie si elle ne s’était corrigée de ses défauts, — car vous n’ignorez pas, mes chers enfants, que l’on préférera toujours une petite fille aimable et bonne à celle qui n’aura pour elle que des avantages extérieurs, et que les perfections physiques ne sont rien sans les qualités du cœur.
«Bonjour, madame, dit Henriette, comment allez-vous? Comment vont Rose, Violette et Frédy? Avez-vous de bonnes nouvelles de M. Fernel? Je suis très contente de vous voir.»
En effet, une faible rougeur était montée à ses joues d’églantine, et une expression de joie avait paru dans ses yeux bleus.
Mme FERNEL.
«Tout le monde va bien, mon enfant, je vous remercie. Je ne vous demande pas de vos nouvelles, votre jolie mine parle pour vous. Mais étant venue m’entendre avec ces dames au sujet des vacances de Pâques, j’ai appris avec chagrin combien votre conduite était peu satisfaisante. Vous devinez, n’est-ce pas, qu’elles m’ont mise au courant de votre incartade aux examens. On pardonne bien des choses aux enfants quand l’étourderie, la légèreté sont seules en jeu; mais ce qui ne saurait s’excuser, c’est le manque de cœur, l’absence de respect envers les maîtres. Car vous imaginez bien, je suppose, que personne ne s’est mépris sur vos méchantes intentions. C’est volontairement que vous avez répondu des sottises, et jamais vous n’avez cru qu’Henri V était le fils d’Henri IV, Jeanne d’Arc la femme de Charles VIII, et autres billevesées du même genre.»
Henriette se tait. Mais un sourire passe sur ses lèvres au souvenir de cette scène, qu’elle juge apparemment très drôle.
Mme FERNEL.
«Vous riez, mon enfant? Je vous assure qu’il n’y a pourtant pas de quoi. Vous ne sentez donc pas combien vous avez été odieuse? Vous cherchez à ridiculiser, qui sait? peut-être même à faire encourir un blâme à une pauvre maîtresse qui s’est donné bien du mal pour vous instruire, et qui comptait sur une bonne élève pour lui faire honneur. C’est toute sa récompense pour tant de fatigue et de peine. Peut-être avez-vous cru vous rendre fort plaisante? Détrompez-vous, vous vous êtes montrée ingrate, et l’ingratitude n’est pas l’indice d’une belle âme.»
Point de réponse à ces paroles sévères. Henriette ne sourit plus, mais elle garde un silence dédaigneux.
Mme FERNEL.
«Parlez franchement, Henriette....
HENRIETTE, interrompant avec hauteur.
Je parle toujours franchement. Les gens qui n’ont pas peur disent toujours la vérité. Je n’ai pas peur.
Mme FERNEL.
Eh bien, expliquez-moi votre conduite.... Quel motif vous a poussée à agir de la sorte? que vous a fait Mme Sainte-Priska? qu’avez-vous à lui reprocher?
HENRIETTE, l’air mauvais.
Je ne l’aime pas.
Mme FERNEL, étonnée.
Et pourquoi cela? que vous a-t-elle fait? vous traite-t-elle moins bien que ses autres élèves?
HENRIETTE.
Non. Mais elle ne me laisse pas apprendre ce que je voudrais, et me force à apprendre ce que je ne voudrais pas. Elle prétend me faire obéir.
Mme FERNEL.
Son devoir est de mettre de l’ordre et de la méthode dans son enseignement et dans vos connaissances. Elle ne peut vous laisser suivre votre caprice, même en ce qui concerne votre désir de vous instruire. Et vous devez lui obéir.
HENRIETTE.
Moi je ne veux pas obéir. Je veux commander.
Mme FERNEL, fermement.
Tout le monde doit se soumettre et obéir. Il n’est pas une créature ici-bas qui n’obéisse à quelqu’un ou à quelque chose, et ceux-là même que vous croyez les plus libres, sont peut-être les plus enchaînés. Vous ne saurez jamais commander si vous n’avez pas d’abord appris à obéir.
HENRIETTE, secouant la tète.
Oh! si, je saurai très bien, je sais déjà. Chez mon père, je me faisais obéir de tout le monde. Je n’avais qu’à dire: «Je veux!», Fraülein et Miss faisaient tout ce que je voulais.
Mme FERNEL.
Fraülein et Miss faisaient tout ce que vous vouliez parce qu’elles avaient peur d’être renvoyées, et en vous obéissant, c’est à leur intérêt qu’elles obéissaient.
HENRIETTE.
Eh bien, quand je serai grande, tout le monde aura peur que je renvoie, et l’on fera tout ce que je voudrai, comme faisaient Miss et Fraülein.
Mme FERNEL, haussant les épaules.
Avec toute votre intelligence, vous dites des sottises, ma pauvre enfant. Malgré votre fortune, vous auriez tort de vous figurer que vous ne rencontrerez que des personnes prêtes à supporter vos caprices, et que tout le monde se trouvera vis-à-vis de vous dans la situation dépendante de pauvres filles telles que Fraülein et Miss. Et puisqu’il est question de renvoi, prenez garde que ce ne soit vous qui vous fassiez renvoyer du couvent. Ces dames n’ont aucune raison pour supporter les insolences et les caprices. »
Henriette Walter devint rouge comme une pivoine; ses yeux bleus brillèrent d’indignation, tant cette supposition parut insultante à son orgueil. Qu’elle quittât le couvent parce que cela lui plaisait, rien de plus naturel; mais qu’on osât renvoyer «miss Henriette Walter» dont le papa avait des millions, voilà qui paraissait intolérable et monstrueux. Rien de plus vraisemblable pourtant. Les millions du papa d’Henriette ne touchaient guère la Supérieure du couvent; aux petites filles fortunées, elle préférait les petites filles disciplinées. Mais la pauvre Henriette, qui avait beaucoup vécu parmi des personnes subalternes, croyait l’ascendant de l’argent sans réplique, et se figurait que tout le monde devait se comporter à l’égard des petites millionnaires comme les gens de service.
Mme Fernel reprit:
«Nous avons encore une semaine avant les vacances. Je compte sur votre raison, sur votre cœur, ma chère enfant, pour bien employer ces quelques jours et tâcher de réparer, autant que possible, votre vilaine conduite. Vous irez trouver Mme la Supérieure, vous lui direz vous-même ce qu’elle sait déjà : que les leçons de Mme Sainte- Priska sont excellentes, et que si vous avez répondu tout de travers, ce n’est pas que vous n’ayez su les mettre à profit, mais parce que vous avez voulu lui jouer un méchant tour.... Inutile de vous dire, n’est-ce pas, que vous irez présenter aussi vos excuses à la bonne maîtresse que vous avez si fort chagrinée.
Alors, le cœur allégé, la conscience en repos, vous serez toute prête à jouir de vos vacances. On combine toutes sortes de jeux, des promenades, des lectures à haute voix. On veut vous faire faire la connaissance d’aimables enfants rencontrés au Luxembourg. Bref, il ne dépend que de vous que les vacances soient charmantes pour tout le monde.
HENRIETTE, en qui se livre un violent combat.
Et s’il ne me plaît pas d’aller trouver Mme la Supérieure? s’il ne me plaît pas de faire des excuses? Je suis libre.
Mme FERNEL, tranquillement.
En effet, vous êtes libre, ma chère enfant. Mais alors il ne me plaira pas, à moi, de vous faire sortir pendant les congés; et si l’on refuse de vous garder au couvent, ce qui ne me surprendrait pas, je vous enverrai aux environs de Paris, chez une personne fort honorable, qui se charge des enfants volontaires et indisciplinés. Je ne vous dis rien, bien entendu, du chagrin que vous causerez à votre père, du désappointement de Rose et de Violette, et surtout de la peine de votre petit ami André, qui compte les jours en vous attendant. Ces considérations ne doivent guère toucher une enfant insensible à force d’orgueil.»
De rouge, cette fois, Henriette devint pâle. Elle ne dit rien, mais ses jolies lèvres frémirent; une contraction passa sur ses traits si réguliers, en altérant la pureté. Sous ses apparences hautaines, la petite Anglaise avait vraiment beaucoup de cœur. Et, surtout, elle aimait le petit André. Une étrange affection unissait les deux enfants: la fillette débordante de vie et de force, incapable de supporter le moindre frein, comblée au point qu’elle ne tenait plus à rien, et le pauvre petit garçon infirme, frustré de tout, même de la santé, condamné à une existence affreuse, et résigné, souriant, toujours d’humeur égale et douce. Tout semblait séparer ces deux enfants et pourtant dans leurs sorts, en apparence si opposés, il y avait quelque chose de pareil; une même détresse les rapprochait: tous deux n’avaient pas de maman!
Mme Fernel, debout, était prête à quitter Henriette. La petite fille se taisait toujours: pénible était la lutte entre son cœur et son orgueil. Enfin le bon ange l’emporta. Elle regarda Mme Fernel bien en face; elle lui tendit la main et dit d’un ton ferme:
«Je serai sage, madame, je ferai des excuses, j’obéirai. Vous devez dire à André que je viendrai.
Mme FERNEL, embrassant Henriette.
A la bonne heure, ma chère enfant, je n’attendais pas moins de vous, et je savais qu’on ne s’adresse pas en vain à votre cœur. Courage et persévérance! Et si vous vous sentiez faiblir, songez, je vous en prie, à votre père qui vous consacre sa vie, à vos maîtresses qui se dévouent sans limites, à votre ami André, qui se fait une telle joie de vous revoir; et des joies, le pauvre enfant en a si peu!»