Читать книгу Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales - P.-M. Quitard - Страница 8

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. . . . . . . . Où est la reine

Qui commanda que Buridan

Fût jeté dans un sac en Seine?

Mais où sont les neiges d’antan?

La reine, blanche comme un lys,

Qui chantait à voix de sirène,

Berthe au grand pied, Biétris, Alys,

Harembouges qui tint le Maine,

Et Jeanne, la bonne Lorraine,

Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,

Où sont-ils, vierge souveraine?

Mais où sont les neiges d’antan?

ANTIFE.Battre l’antife.

Antife est un terme d’argot employé par les gueux et les filous pour désigner une église, lieu qu’ils fréquentent de préférence, parce qu’ils y trouvent les chances les plus favorables au succès de leur industrie, au milieu de la foule qui s’y rend. C’est dans ce sens que l’auteur du poëme de Cartouche s’est servi de ce mot, qui paraît être le même qu’antive, féminin d’antif (antique), vieux adjectif tombé en désuétude. Ainsi, l’expression populaire battre l’antife, qui correspond figurément à battre le pavé des rues, ou, comme on dit encore, battre l’estrade, signifie, au propre, battre le pavé des églises, acception qui n’est pas usitée.

APOTHICAIRE.Apothicaire sans sucre.

Le sucre, cette précieuse denrée que le vieux poëte Eustache Deschamps appelait l’auxiliaire de la civilisation, fit son entrée dans le monde, au commencement du XIVe siècle, par l’officine des apothicaires qui lui attribuaient toute sorte de vertus curatives et l’employaient dans tous les remèdes: de là cette expression, Apothicaire sans sucre, par laquelle on désigne tout marchand mal assorti et toute personne qui manque de quelque chose d’essentiel à sa profession.

On trouve dans de vieux auteurs, Apothicaire sans caffetin. Le sucre blanc raffiné était autrefois appelé caffetin. Ce mot est dans une ordonnance rendue par le roi Jean, en 1353.

APÔTRE.Faire le bon apôtre.

Chercher à tromper en contrefaisant l’homme de bien. On dit encore ironiquement, C’est un bon apôtre, en parlant de quelqu’un qui déguise sa malice sous les apparences de la bonté, qui affecte une candeur, une probité qu’il n’a pas.—Allusion à la conduite de l’apôtre Judas, qui portait la trahison dans le cœur en faisant à son divin maître des protestations d’attachement et de fidélité.

APPÉTIT.L’appétit vient en mangeant.

Plus on a, plus on veut avoir.—Autant croît le désir que le trésor.

C’est la réponse que fit Amyot à Charles IX, dont il avait été le précepteur, un jour que ce roi lui témoignait sa surprise de ce qu’ayant paru d’abord borner son ambition à un petit bénéfice qu’il avait obtenu, il demandait encore le riche évêché d’Auxerre. Mais cette réponse, qu’on croit avoir été l’origine du proverbe, n’en fut que l’application. Amyot, en s’exprimant ainsi, répétait simplement un mot rapporté par Rabelais dans le cinquième chapitre de Gargantua, et attribué à Angeston[9], qui n’en était peut-être pas l’inventeur. Ovide, parlant d’Erisichton, condamné par Cérès à une famine dévorante, avait dit:

. . . . . . . . Cibus omnis in illo Causa cibi est. (Metam., lib. VIII, fab. 11.) Tout aliment l’excite à d’autres aliments.

Et Quinte-Curce (liv. VII, ch. 8) avait mis la phrase suivante dans le discours des Scythes à Alexandre: Primus omnium satietate parasti famem. Tu es le premier chez qui la satiété ait engendré la faim. Cependant, il est juste de dire que si Angeston a pris la pensée de ces deux auteurs, il se l’est appropriée par l’heureuse originalité avec laquelle il l’a rendue en français.

Pain dérobé réveille l’appétit.

Pain dérobé que l’on mange en cachette,

Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achète. (La Font.)

On lit dans les Proverbes de Salomon (ch. 9, v. 17): Aquæ furtivæ dulciores sunt, et panis absconditus suavior. Les eaux dérobées sont plus douces, et le pain pris en cachette est plus agréable. C’est de là qu’a été tiré notre proverbe, qui signifie que nous trouvons une certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues, que l’objet de nos désirs nous plaît d’autant mieux qu’il est moins permis.—Les Latins disaient: Dulce pomum quum abest custos. Le fruit est doux en l’absence du gardien.

Nitimur in vetitum semper cupimusque negata. (Ovid, lib. III, éleg. 4.)

Nous nous roidissons toujours contre ce qui nous est défendu, et nous désirons ce qu’on nous refuse.

Tel est le cœur humain, surtout celui des femmes:

Un ascendant mutin fait naître dans nos ames,

Pour ce qu’on nous permet un dégoût triomphant,

Et le goût le plus vif pour ce qu’on nous défend. (Piron, Métrom.)

ARBRE.Quand l’arbre est tombé, tout le monde court aux branches.

Pour dire que tout le monde cherche à retirer quelque avantage de la disgrâce qui atteint un homme élevé en dignité.

On ne jette des pierres qu’à l’arbre chargé de fruits.

Il n’y a que l’homme distingué qui soit en butte aux traits envenimés de la critique: les détracteurs attaquent le mérite et laissent en paix la médiocrité. Un vieux proverbe les assimile aux chiens qui n’aboient qu’après la pleine lune sans se soucier du croissant.

ARC.Débander l’arc ne guérit pas la plaie.

Il ne suffit pas, pour réparer ou pour guérir le mal qu’on a fait, de renoncer au moyen d’en faire.

Lorsque le roi René perdit Isabelle de Lorraine, sa première épouse, qu’il aimait beaucoup, il prit pour devise un arc dont la corde était rompue, avec ces mots italiens: Arco per lentare, piaga non sana, dont notre proverbe est la traduction, et il mit cette devise dans un beau livre d’Heures qu’il peignit pour Jeanne de Laval, sa seconde épouse, à laquelle il était aussi tendrement attaché. La Bibliothèque royale conserve ce précieux ouvrage, qui présente sur toutes les pages les lettres R I enlacées avec grâce, et sur toutes les marges plusieurs autres devises relatives aux deux princesses.

ARCHIDIACRE.Crotté en archidiacre.

C’est-à-dire bien crotté, parce que les archidiacres étaient tenus autrefois de faire à pied leurs visites, dans toutes les saisons, chez tous les curés de leur archidiaconé. Le temps a fait disparaître cet usage et la locution qui s’y rattache.

ARGENT.L’argent est un bon serviteur, mais c’est un mauvais maître.

Ce proverbe a été attribué au chancelier Bacon, mais il existait avant Bacon; peut-être a-t-il été inspiré par ce vers d’Horace:

Imperat aut servit collecta pecunia cuique;

ou bien par ce mot sur Caligula: «Il n’y eut jamais un meilleur esclave ni un plus mauvais maître.»

Il faut pouvoir dire de l’argent ce que le philosophe Aristippe disait d’une belle courtisane: «Je possède Laïs sans qu’elle me possède.»

L’argent fait tout.

Nummus vincit, nummus regnat, nummus imperat.

On lit dans l’Ecclésiaste: Pecuniæ obediunt omnia.

Les Italiens disent: Il danaro e un compendio del poter humano.

Argent comptant porte médecine,

pour signifier qu’il est d’un grand secours, qu’il guérit bien des maux.

L’argent est un remède à tout mal, hormis à l’avarice.

L’esprit, le temps, l’argent, sont trois grands médecins;

L’argent seul!... est-il rien, excepté l’avarice,

Que ce doux élixir n’endorme et ne guérisse?

(Piron, École des Pères, act. III, sc. 3.)

Argent fait perdre et pendre gent.

Nos pères, qui aimaient les jeux de mots, disaient encore: Argent ard gent. Ard est la troisième personne du présent indicatif du vieux verbre ardre ou arder (brûler).

Les Italiens disent: Qui veut s’enrichir dans un an se fait pendre dans six mois.

Qui a de l’argent a des pirouettes (ou des cabrioles).

Ce proverbe signifie, au propre, que celui qui a de l’argent saute et danse volontiers, et, au figuré, qu’il a de quoi se réjouir, de quoi satisfaire ses fantaisies et se procurer tout ce qui lui plaît; explication plus juste et plus naturelle que celle qu’on trouve dans la plupart des auteurs, qui disent seulement que celui qui a de l’argent a de tout, laissant à deviner pour quel motif il est question de pirouettes ou de cabrioles.

Chargé d’argent comme un crapaud de plumes.

Le proverbe précédent nous a montré l’homme qui a de l’argent plein de légèreté et prêt à entrer en danse; celui-ci assimile l’homme sans argent à un lourd reptile: en effet, quand on a la bourse bien garnie, on se sent plus léger, comme si le contentement était une espèce de ressort secret qui favorise l’aisance des mouvements; et quand on a la bourse vide, on se sent plus lourd, comme si la tristesse était un poids invisible sous lequel on ne peut avoir une allure dégagée: deux faits qui sont en raison inverse des lois du système de gravité. Il est probable que cette différence a été présente à l’esprit de l’homme qui le premier a imaginé de dire chargé d’argent comme un crapaud de plumes; elle est du moins caractérisée dans cette expression. On sait que l’argent et les plumes se confondent sous une même idée, dans plusieurs façons de parler usitées parmi le peuple, comme se remplumer, plumer quelqu’un, avoir des plumes de quelqu’un au jeu, laisser ses plumes au jeu, etc.

Les Polonais disent: Nu comme un saint turc, parce que les dervis ou derviches, religieux turcs qui font profession de pauvreté, vont toujours les jambes nues et la poitrine découverte, à l’imitation des gymnosophistes indiens, qui avaient adopté la nudité comme emblème de leur amour pour la vérité nue.

L’argent est rond pour rouler.

Maxime des prodigues.

L’argent est plat pour s’entasser.

Maxime des avares.

Semer l’argent.

Cette expression fut d’abord employée littéralement pour désigner une prodigalité mémorable qui eut lieu dans une cour plénière tenue à Beaucaire par Raymond V, comte de Toulouse, en 1174. Le sire de Simiane, d’autres disent Bertrand de Raiembaus ou Raibaux, cherchant à surpasser en magnificence tous ses rivaux, fit labourer avec douze paires de taureaux blancs les cours et les environs du château, et y fit semer 30,000 sous en deniers, somme équivalente à 600 marcs d’argent fin, puisque 50 sous formaient alors un marc.

L’argent prêté veut être racheté.

C’est-à-dire que celui qui a prêté son argent a autant de peine à le recouvrer qu’il en aurait à le gagner, car on trouve presque toujours dans la main qui l’a reçu la main qui refuse de le rendre.

Ne prêtez point votre argent à un grand seigneur.

Proverbe pris des paroles de l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 1): Noli fænerari homini fortiori te: quod si fæneraveris quasi perditum habe. Ne prêtez point votre argent à un homme plus puissant que vous; et si vous le lui avez prêté, tenez-le pour perdu.

Le conseil que donne ce proverbe se trouvait fort bon à suivre dans l’ancien temps, où les grands seigneurs pouvaient facilement abuser de leur position pour faire attendre longtemps tout créancier bourgeois qui réclamait son argent, et pour le punir de cette liberté grande: c’était alors un de leurs plaisirs et même un de leurs priviléges. Les registres du parlement et les taxes des chancelleries royales constatent qu’ils obtenaient quelquefois des lettres de non payer; et l’on sait que Philippe de Valois, voulant se montrer reconnaissant envers ceux qui avaient aidé à son élévation, leur octroya de pareilles lettres, en grande quantité. Le témoignage de ces faits n’est pas consigné dans l’histoire seulement, il l’est aussi dans le langage, car on dit, en parlant d’un débiteur qui tarde à satisfaire à ses engagements: Il se croit dispensé de payer ses dettes.

Les Basques se servent du proverbe suivant: Ne prête pas ton argent à celui à qui tu serais obligé de le redemander le chapeau à la main.

Si vous voulez savoir le prix de l’argent, essayez d’en emprunter.

En ce cas, il faut payer l’argent au poids de l’or.

L’argent ne sent pas mauvais.

On dit aussi: L’argent n’a point d’odeur.

L’empereur Vespasien, ayant mis un impôt sur les latrines, contre l’avis de son fils Titus, prit une pièce du premier argent qu’il en retira, et l’approcha du nez de ce prince, en disant: «Cela sent-il mauvais?» ce qui donna lieu au proverbe, dont Juvénal s’est servi:

. . . . . . Lucri bonus est odor ex re Qualibet. (Sat. 14, v. 204.) L’argent qu’on gagne sent toujours bon, de quelque part qu’il vienne.

Ennius avait dit:

Unde habeas curat nemo, sed oportet habere. Personne ne s’informe d’où vous avez, mais il faut avoir.

Les Anglais disent: Money is welcome, though it comes in a dirty clout. L’argent est toujours bien venu, quoiqu’il arrive dans un torchon sale.

Plaie d’argent n’est point mortelle.

Pour exprimer qu’un malheur est supportable lorsqu’on peut l’adoucir par quelque sacrifice d’argent.

Les Russes disent: Ce qu’on peut éviter à force d’argent n’est point un malheur; le vrai malheur est d’avoir dans sa poche une bourse vide.

Qui n’a point argent en bourse ait miel en bouche.

Quand on est pauvre, il faut filer doux, n’avoir que d’agréables paroles, car si l’on passe au riche quelques grossièretés, on n’en passe aucune au pauvre.

Ne touchez point à l’argent d’autrui, car le plus honnête homme n’y ajouta jamais rien.

Avertissement qu’on donne, par manière de plaisanterie, à quelqu’un qui prend dans ses mains de l’argent qui ne lui appartient pas.

Avoir de l’esprit argent comptant.

Cette expression est littéralement traduite de l’expression latine Habere ingenium in numerato, dont l’empereur Auguste se servait pour caractériser le talent du célèbre Vinicius, et dont Quintilien a fait l’application à un orateur habile à improviser sur toute sorte de sujets. L’abbé Gedoin l’a rendue ainsi: Avoir toutes les richesses de son esprit en argent comptant.

Un vieux traducteur avait dit: Én bonne pécune nombrée.

Argent sous corde.

On dit Jouer, payer argent sous corde, dans le même sens que Jouer, payer argent comptant, ou argent sur table. C’est une métaphore prise du jeu de paume, où l’on met l’argent sous la corde.

ARGOULET.C’est un pauvre argoulet.

Les argoulets étaient des arquebusiers à cheval, qui existèrent depuis Louis XI jusqu’à Henri II. Comme dans le dernier temps ils n’étaient pas considérables, dit Ménage, en comparaison des autres cavaliers, on employa le nom d’argoulet pour désigner un chétif soldat, et par extension un homme de néant.

ARISTARQUE.

Célèbre grammairien de Samos, qui fut chargé par Ptolémée Philadelphe de revoir les poëmes d’Homère, dont il donna l’édition que nous avons aujourd’hui. Dans cette importante révision, il fit preuve d’une critique si sage et si judicieuse, que son nom, devenu appellatif, a servi depuis à désigner un censeur juste, profond et éclairé. C’est ce que les Romains entendaient par un Aristarque, comme le prouve un passage de l’Art poétique d’Horace, où il est dit: Fiet Aristarchus, etc. C’est aussi ce que nous entendons, mais quelquefois nous y attachons une idée particulière de sévérité.

ARISTOTE.Faire le cheval d’Aristote.

On dit Faire le cheval d’Aristote, pour désigner une pénitence qui est imposée dans le jeu du gage touché, ou dans quelque autre jeu semblable, et qui consiste à prendre la posture d’un cheval, afin de recevoir sur son dos une dame qu’on doit promener ainsi dans le cercle où elle doit être embrassée par les joueurs. Cette pénitence est sans doute une allusion à l’usage symbolique d’après lequel le vassal ou le vaincu se mettait aux pieds du suzerain ou du vainqueur, une bride à la bouche et une selle sur le dos[10].

Quant à l’expression singulière par laquelle elle est désignée ici, elle doit son origine à un fabliau intitulé le Lai d’Aristote, dont voici le canevas[11].

Alexandre-le-Grand, épris d’une jeune et belle Indienne, semblait avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais aucun d’eux n’était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement général. Son précepteur Aristote s’en chargea: il lui représenta qu’il ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour l’amour; que l’amour n’était bon que pour les bêtes, et que l’homme esclave de l’amour méritait d’être envoyé paître comme elles. Une telle remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller chez sa maîtresse; mais il n’eut pas le courage de défendre qu’elle vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée pour savoir la cause de son délaissement, et elle apprit ce qu’avait fait Aristote. «Eh quoi! s’écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l’humeur contre le penchant le plus naturel et le plus doux? Il vous conseille d’exterminer par la guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous blâme d’aimer qui vous aime! C’est une déraison complète, c’est une impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant ne s’opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en œuvre pour séduire le philosophe. Ce que veut une belle est écrit dans les cieux, et l’égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l’apprit à ses dépens. Son cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre sa morale. Vainement il crut l’apaiser en recourant à l’étude et en se rappelant toutes les leçons de Platon: une image charmante venait sans cesse se placer devant ses yeux et détournait vers elle seule toutes les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l’étude et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était d’y succomber. Dès l’instant il laissa là tous les livres et ne songea qu’aux moyens d’avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un jour qu’elle fesait une promenade solitaire dans le jardin du palais impérial, il accourut auprès d’elle, et à peine l’eut-il abordée qu’il se jeta à ses pieds, en lui adressant une pathétique déclaration. L’enchanteresse feignit de ne pas y croire pour se la faire répéter. Cette manière de prolonger les jouissances de l’amour-propre était alors en usage chez le beau sexe. Obligée enfin de s’expliquer, elle répondit qu’elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu’il était possible d’exiger lui furent offertes. «Eh bien, reprit-elle, après cela, il faut satisfaire un caprice. Toute femme a le sien: celui d’Omphale était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le dos d’un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une folie; mais la folie est à mes yeux la meilleure preuve d’amour.» Il fut fait comme elle le désirait. Qu’y a-t-il en cela d’étonnant? Le dieu malin qui change un âne en danseur, comme dit le proverbe, peut également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon sellé, bridé, et l’aimable jouvencelle à califourchon sur son dos. Elle le fait trotter de côté et d’autre, et pendant qu’il s’essouffle à trotter, elle chante joyeusement un lai d’amour approprié à la circonstance. Enfin, quand il est bien fatigué, elle le presse encore et le conduit... devinez où?—elle le conduit vers Alexandre, caché sous un berceau de verdure d’où il examinait cette scène réjouissante. Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d’Aristote, lorsque le monarque, riant aux éclats, l’apostropha de cette manière: «O maître! est-ce bien vous que je vois dans ce grotesque équipage? Vous avez donc oublié la morale que vous m’avez faite, et maintenant c’est vous qu’il faut mener paître.» La raillerie semblait sans réplique; mais l’homme habile a réponse à tout.—«Oui, c’est moi, j’en conviens, répondit le philosophe en se redressant. Que l’état où vous me voyez serve à vous mettre en garde contre l’amour. De quels dangers ne menace-t-il pas votre jeunesse, lorsqu’il a pu réduire un vieillard si renommé par sa sagesse à un tel excès de folie?»

Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut l’approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune Indienne. C’était là qu’on lui reprochait d’avoir perdu sa raison, c’était là qu’il devait la retrouver. Il y réussit, mais ce fut, dit-on, par l’effet du temps, plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour guérir de l’amour, en sait beaucoup plus qu’Aristote.

ARLEQUIN.Les trente-six raisons d’Arlequin.

On appelle ainsi des raisons superflues. Arlequin, dans une comédie du théâtre italien, excuse son maître de ce qu’il ne peut se rendre à une invitation, pour trente-six raisons. La première c’est qu’il est mort. On le dispense des autres.

DU PERSONNAGE D’ARLEQUIN.

Un comédien italien venu en France avec sa troupe, sous le règne de Henri III, ayant fréquenté la maison du président de Harlay, grand amateur de ses facéties, fut surnommé, dit-on, par ses camarades Arlechino (le petit Harlay), ce qui lui donna occasion d’équivoquer un jour facétieusement, en disant à ce magistrat: «Il y a parenté entre nous au cinquième degré: vous êtes Harlay premier, et je suis Harlay-quint.» Telle fut, suivant Ménage, l’origine du nom d’Arlequin. Mais quoique cet auteur ait rapporté sérieusement une telle étymologie, on ne doit la prendre que pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pour une plaisanterie. Court de Gébelin la rejette avec raison, parce que le fait sur lequel elle repose ne lui paraît pas avéré et ne s’accorde guère avec les mœurs graves et austères du président de Harlay. Il pense que arlequin est un mot composé de l’article al, où l s’est changé en r, et de lecchino, diminutif de lecco, qui, en italien, désigne un homme adonné à la gloutonnerie, un lécheur de plats. En effet, Arlequin se montre constamment avec ce défaut sur la scène de sa patrie; mais il s’en est un peu corrigé en s’établissant en France. Ce qu’il y avait de trop grossier dans ses goûts a été modifié par l’heureuse influence de notre pays. Il s’est aussi amendé sur son penchant à la grotesque bouffonnerie, et il a su joindre à ses lazzi un esprit et une malice de meilleur ton, qui sont devenus les traits distinctifs de son caractère. Florian est le seul auteur de quelque mérite qui se soit avisé de lui attribuer des qualités contraires. Il lui a prêté de la timidité et de la bonhomie; il en a fait tour à tour un bon fils, un bon époux, un bon père, et il a su mêm le rendre intéressant dans ces divers rôles. Cependant une pareille innovation, quoique justifiée par le succès, a été regardée justement comme une faute capitale; car il n’est jamais permis de dénaturer à ce point des mœurs consacrées au théâtre. D’ailleurs Arlequin a perdu beaucoup plus qu’il n’a gagné dans cette réforme. Le sentiment fait un contraste bizarre avec son costume, et ne va nullement à sa figure de grillon[12]. Combien est préférable la joyeuse humeur qui l’anime sur le théâtre de Gherardi! C’est là qu’il est dans son véritable élément. Tout ce qu’il y fait, tout ce qu’il y dit est marqué au coin de l’originalité la plus plaisante. Qui pourrait ne pas applaudir à ses nombreuses saillies? elles feraient rire un Anglais attaqué du spleen. Boileau, qui se connaissait en bons mots, les a louées en désignant le recueil des comédies dont elles font le principal mérite sous le titre de Grenier à sel. Je ne puis résister au désir d’en citer quelques-unes.

«Il n’y a dans le monde que trois sortes de gens: les trompeurs, les trompés et les trompettes.»

«Un financier est un homme qui a sauté du derrière de la voiture dans l’intérieur, en évitant la roue.»

«L’amour d’une femme est un sable mouvant sur lequel on ne peut bâtir que des châteaux en Espagne.»

«On ne fait pas l’amour à Paris; on l’achète tout fait.»

Ce dernier mot a été attribué au spirituel marquis de Caraccioli, mais il était imprimé dans une arlequinade avant que M. le marquis eût appris à lire.

Le personnage d’Arlequin n’est point moderne comme son nom; je vais essayer de le prouver en établissant sa généalogie. Il descend en droite ligne d’une famille originaire du pays des Osques, et transplantée dans la cité de Romulus. Cette famille est celle des sannions ou bouffons qui jouaient les fables atellanes, ainsi nommées de la ville d’Atella, d’où ils étaient venus, vers les premiers temps de la république, pour ranimer les Romains découragés par une peste affreuse. C’est peut-être en mémoire d’un tel service que ces comédiens ne furent jamais confondus avec les autres; ils jouissaient de tous les droits des citoyens, et les jeunes patriciens se fesaient un honneur de s’associer à leurs jeux scéniques. Plusieurs écrivains de l’antiquité, qui ont pris soin de nous transmettre quelques-uns de leurs faits et gestes, assurent qu’il n’y avait rien de si divertissant. Cicéron, émerveillé de leur jeu, s’écrie: Quid enim potest tam ridiculum quam sannio esse, qui ore, vultu, imitandis moribus, voce, denique corpore ridetur ipso? (de Oratore, lib. II, cap. 61.) Le costume de ces mimes, tout à fait étranger aux habitudes grecques et aux habitudes romaines, se composait d’un pantalon de diverses couleurs, avec une veste à manches, pareillement bigarrée, qu’Apulée, dans son Apologie, désigne par le nom de centunculus, habit de diverses pièces cousues ensemble. Ils avaient la tête rasée, dit Vossius, et le visage barbouillé de noir de fumée: Rasis capitibus et fuligine faciem obducti. Tous ces traits caractéristiques se trouvent retracés dans des portraits empreints sur des vases antiques sortis des fouilles d’Herculanum et de Pompéia; et l’on peut en conclure que jamais descendant de noble race n’a offert une ressemblance de famille aussi frappante que celle qui existe entre Arlequin et ses aïeux.

Les sannions conservèrent toujours le privilége d’amuser les maîtres du monde, et ce privilége ne fut pas même suspendu par les guerres civiles qui désolèrent Rome, comme s’il eût dû servir de compensation à tant de désastres. Dans la suite, un tyran qui ne voulait laisser aucune consolation à ses sujets, Tibère, entreprit vainement de le faire cesser, en bannissant des acteurs si chéris; il se vit obligé de les rappeler pour apaiser la multitude prête à se révolter. Les peuples tiennent encore plus à leurs amusements qu’à leurs droits politiques, et il n’y a point de révolution qui puisse les leur enlever entièrement. Les beaux sermons de saint Jérôme, de saint Augustin, de Tertullien, de Lactance et de quelques autres pères de l’Église, n’eurent pas le pouvoir d’affaiblir le goût du public pour les jeux mimiques, en les présentant comme incompatibles avec les mœurs chrétiennes. Lorsque les hordes du Nord fondirent sur l’Italie, l’empire éternel disparut, mais les sannions restèrent. Leur gaieté pourtant sembla s’être perdue parmi les ruines. Ils ne consacrèrent point aux plaisirs des vainqueurs un talent que ces barbares étaient sans doute indignes d’apprécier, et ils se contentèrent de reparaître dans les réjouissances annuelles du carnaval et dans les farces du moyen âge. La comedia dell’arte vint enfin les relever de cette décadence et les réhabiliter dans une partie de leurs anciennes fonctions. Ils prirent alors le nom de zanni, qu’ils portent encore en Italie, et qui est évidemment le même que celui de sannions. Ils revêtirent aussi l’habit de trente-six couleurs, affecté à ce genre de comédie, qui représente des corporations individualisées, chaque losange servant à marquer une corporation. Ce que j’ai dit plus haut de l’emploi de cette bigarrure allégorique dans les fables atellanes prouve qu’elle n’est pas de l’invention des modernes; il est probable que son origine remonte aux Égyptiens. Le dieu Monde chez ce peuple, dit Porphyre, était figuré debout et revêtu des épaules aux pieds d’un magnifique manteau nuancé de mille couleurs[13]. Ce manteau était l’emblème de la nature; l’habit d’Arlequin est l’emblème de la société.

ARMES.Se battre à armes égales.

Les armes dont on se servait dans les anciens duels devaient être parfaitement égales. C’étaient des épées qu’on nommait jumelles, parce qu’on les renfermait dans le même fourreau.

Il n’est pas de plus belles armes que les armes de vilain.

Armes se prend ici pour armoiries. «Ces glorieuses marques, dit Mézeray, n’appartenaient autrefois qu’aux vrais gentilshommes, c’est-à-dire, à ceux qui étaient tels par des services militaires; et elles fesaient l’une des plus illustres parties de la succession dans leurs maisons. Aujourd’hui tout le monde en porte; les plus roturiers en sont les plus curieux. Ceux qui sont de profession contraire à celle des armes ne parlent que de leurs armoiries. Ils font passer des rébus de la vile populace, des allusions grossières sur leurs noms, des chiffres de marchands, des enseignes de boutiques et des outils d’artisans, dans les escus, à l’ombre des couronnes, des timbres, des cimiers et des supports; ils ont, par une hardiesse insupportable, choisi les pièces les plus illustres, et donné sujet de dire qu’il n’est point de plus belles armes que les armes de vilain.» (Abrégé chronol. de l’Hist. de France, t. II, p. 493, in-12. Paris, 1676.)

Ce proverbe a son application au figuré, en parlant d’une personne qui fait un pompeux étalage de qualités feintes ou affectées.

ARMOIRIES.Les armoiries des gueux.

Lorsqu’un pauvre fait l’important, qu’il a l’air de trancher du grand seigneur, on lui conseille de prendre les armoiries des gueux. Ces armoiries sont deux carottes de tabac en croix avec ces mots autour: Dieu vous bénisse.

On dit aussi: Le blason des gueux.

ART.L’art est de cacher l’art.

Le grand art de l’homme fin, dit Montaigne, est de ne le point paraître: où est l’apparence de la finesse, l’effet n’y est plus.

En littérature, toute la perfection de l’art consiste, suivant la remarque de Fénelon, à montrer si naïvement la simple nature qu’on le prenne pour elle.

Quand l’art ne laisse aucune trace dans un ouvrage, le lecteur s’imagine qu’il aurait pu le faire lui-même, et ce sentiment d’un amour-propre qui se flatte le rend singulièrement indulgent envers l’auteur. Ce n’est pas tout, quand l’art ne se montre pas, le plaisir de le deviner est laissé aux lecteurs, et ceux qui sont faits pour deviner savent gré à l’auteur de leur avoir ménagé ce plaisir.

ARTICHAUT.Faire d’une rose un artichaut.

C’est faire d’une belle chose une laide, d’une bonne une mauvaise. On dit aussi dans le même sens, Faire d’une pendule un tourne-broche.

Allusion à l’histoire d’un barbouilleur chargé de peindre une rose pour enseigne sur la porte d’un cabaret; il mit tant de vert-de-gris dans le fond de ses mélanges, que les teintes légères du rouge furent absorbées, et la rose en séchant devint un artichaut.

ASPERGES.En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire des asperges.

Cette expression proverbiale et comique, employée par Rabelais (liv. V, ch. 7), est traduite de l’expression latine: Citiùs quàm asparagi coquuntur. Érasme, qui la rapporte dans ses Adages, observe qu’elle était familière à l’empereur Auguste.

ASSEZ.Il n’y a point assez, s’il n’y a trop.

Ce proverbe, qu’on exprimait autrefois d’une manière abrégée qui prêtait à l’équivoque, Assez n’y a, si trop n’y a, renferme une observation morale d’une grande vérité: c’est qu’on forme sans cesse des désirs immodérés. Les grands enfants, qu’on appelle les hommes, ressemblent à ce petit enfant gâté qui, invité à fixer lui-même le nombre des hochets qui devaient lui être donnés, ne répondait que par ces mots: Donnez-m’en trop.

Sénèque écrivait à Lucilius (épit. 119): Quod naturæ satis est homini non est; inventus est qui concupisceret aliquid post omnia. Ce qui suffit à la nature ne suffit point à l’homme; il s’en est trouvé un (Alexandre-le-Grand) qui, maître de tout, désirait quelque chose de plus que tout.

Les Yolofs, habitants de la Sénégambie occidentale, disent: Rien ne peut suffire à l’homme que ce qu’il n’a pas.

Beaumarchais a très spirituellement enchéri sur notre proverbe, lorsqu’il a mis dans la bouche de son Figaro, parlant de l’amour, ce mot charmant qui est aussi devenu proverbe: Trop n’est pas assez.

ASSIETTE.Deux gloutons ne s’accordent point en une même assiette.

Pas plus que deux chiens après un os. Ce proverbe est du temps où plusieurs personnes mangeaient à la même assiette. Les Espagnols disent: A dos pardales, en una espiga, nunca ay liga. Entre deux moineaux à un épi, il n’y a jamais de ligue.

Faire l’assiette.

On disait autrefois l’assiette d’une table, pour l’ordre dans lequel on devait y être assis; et faire l’assiette ou ordonner l’assiette, c’était désigner la place de chaque convive. Cette expression, qui n’est plus d’usage, se trouve dans la traduction des Symposiaques de Plutarque par Amyot; il serait bon de la rétablir, car elle épargnerait une périphrase. L’assiette se disait aussi pour le service.

ASTROLOGUE.Il n’est pas grand astrologue.

C’est-à-dire, il manque d’esprit, de prévoyance, d’habileté. Nos bons aïeux avaient foi à l’astrologie, et ils regardaient les astrologues comme des hommes du plus grand génie. (Voyez l’expression Faire la pluie et le beau temps.)

C’est un grand astrologue, il devine les fêtes quand elles sont venues.

Expression ironique, en parlant de quelqu’un qui manque de perspicacité.

ATTENDRE.Tout vient à point à qui sait attendre.

Pour dire que les affaires ont un point de maturité qu’il faut attendre et qu’il est dangereux de prévenir. «La science des occasions et des temps, dit Bossuet, est la principale partie des affaires. Il faudrait transcrire toutes les histoires saintes et profanes pour savoir ce que peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps. Précipiter ses affaires, c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de s’empresser dans l’exécution de ses desseins, parce qu’elle dépend des occasions.»

Omnibus hora certa est, et tempus suum cuilibet cæpto sub cœlis. (Ecclésiast., ch. 3, v. 1). Il y a pour tout un moment fixé, et chaque entreprise a son temps marqué sous les cieux.

Il ne faut pas se faire attendre ni arriver trop tôt.

On est impoli quand on se fait attendre, et gênant quand on arrive trop tôt.

Ne t’attends qu’à toi-même.

C’est-à-dire, ne compte pas sur la protection ou sur le secours d’autrui. La meilleure protection, les meilleurs secours que tu puisses avoir, il faut les chercher en toi-même; tu les trouveras dans ta bonne conduite, dans ton travail, dans ton économie, etc. C’est l’adage des Grecs: Si tu veux du bien, tire-le de toi-même. «Faites-vous, s’il se peut, dit Vauvenargues, une destinée qui ne dépende point de la bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez des honneurs, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d’amis fidèles, ni de protecteurs, ni d’admirateurs. Soyez donc d’abord par vous-même, si vous voulez acquérir les étrangers. Ce n’est point à une ame courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul caprice d’autrui; c’est à son travail à lui faire une destinée digne d’elle.»

ATTENTE.L’attente tourmente.

Spes quæ differtur affligit animam. (Salomon, Parab., cap. 13, v. 12.) L’espérance différée afflige l’ame.

L’attente est douce, dit Montaigne, mais elle s’aigrit comme le lait.

Montesquieu appelle l’attente une chaîne qui lie tous nos plaisirs.

AUNE.Au bout de l’aune faut (manque) le drap.

Au propre, quelque grande que soit une pièce de drap, on en voit le bout à force de l’auner; au figuré, quelque étendue que soit une ressource, on l’épuise à force d’en user. Il n’y a rien dont on ne trouve la fin.

Les Grecs exprimaient la même idée par un tour de paradoxe passé dans la langue latine en ces termes: Quidquid extremum breve.

Savoir ce qu’en vaut l’aune.

Se dit d’une chose dont on a fait l’expérience à ses dépens.

Il ne faut pas mesurer les autres à son aune.

Il ne faut pas juger d’autrui par soi-même.

Les hommes ne se mesurent pas à l’aune.

Il ne faut pas juger du mérite des hommes par la taille.

AUTEL.Il en prendrait sur l’autel.

Cette expression, dont on se sert pour caractériser un homme avide du bien d’autrui, et, en général, toute personne que rien n’arrête quand il s’agit de se procurer des jouissances, est un emprunt que nous avons fait aux Latins, qui disaient dans le même sens, Edere de patellâ, comme on le voit dans cette phrase de Cicéron: Atqui reperias asotos ita non religiosos ut edant de patellâ. (De finib. bonor et malor, lib. II.) Il y a des libertins si peu scrupuleux, qu’ils mangeraient dans le plat du sacrifice. Le mot patella signifie une espèce de vase où l’on mettait quelque partie réservée d’une victime, ainsi que les viandes offertes aux dieux pénates nommés, pour cette raison, patellarii.

Il faut que le prêtre vive de l’autel.

On fesait autrefois une distinction entre l’église et l’autel, en donnant le nom d’église aux revenus fixes du clergé, et le nom d’autel aux offrandes des fidèles, parce que ces offrandes étaient ordinairement déposées sur l’autel. Le premier lot appartenait à des feudataires ecclésiastiques, et le second à des vicaires ou desservants. Quelques évêques prétendirent être maîtres de l’autel aussi bien que de l’église, comme on le voit dans une lettre de saint Abbon, qui les en blâme beaucoup; et cet acte de cupidité peu évangélique fit naître le proverbe comme une juste réclamation.

On dit: Il faut que le prêtre vive de l’autel, pour signifier qu’il doit avoir un salaire qui le laisse sans inquiétude sur les besoins de la vie; mais, suivant une remarque de Gusman d’Alfarache, il faut qu’il vive de l’autel pour servir à l’autel, et non pas qu’il serve à l’autel pour vivre de l’autel.

Le proverbe s’emploie aussi, par extension, pour exprimer qu’une personne qui exerce une profession honorable doit y trouver un honnête profit.

AVALEUR.Avaleur de charrettes ferrées.

C’est-à-dire fanfaron, faux brave.

On lit dans la satire Ménippée: «Douze ou quinze mille fendeurs de nazeaux et mangeurs de charrettes ferrées.» Cette expression proverbiale n’est pas nouvelle; car Athénée a dit (Deipnosoph., liv. VI): C’est un mangeur de lances et de catapultes.

AVARE.L’avare et le cochon ne sont bons qu’après leur mort.

L’assimilation de l’avare et du cochon donne à ce proverbe quelque chose de spirituel et de piquant, qui le rend préférable au proverbe latin que P. Syrus a renfermé dans ce vers:

Avarus, nisi cum moritur, nil recte facit. L’avare ne fait qu’une bonne chose, c’est de mourir.

A père avare, enfant prodigue.

Le fils d’un avare se voyant exposé à beaucoup de privations, se fait escompter par des usuriers la riche succession qu’il attend, et comme il a pris en horreur l’avarice de son père, il se jette dans l’excès contraire.

L’observation qui sert de fondement à ce proverbe se trouve dans l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 13-14): Est infirmitas pessima quam vidi sub sole, divitiæ conservatæ in malum domini sui: pereunt enim in afflictione pessimâ. Generavit filium qui in summâ egestate erit. Il y a une maladie bien fâcheuse que j’ai vue sous le soleil, des richesses conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède: il les voit périr dans une extrême affliction. Il a mis au monde un fils qui sera réduit à la dernière misère.—A père pilleur, fils gaspilleur.

AVARICE.Quand tous vices sont vieux, avarice est encore jeune.

L’âge et les réflexions, dit Massillon, guérissent d’ordinaire les autres passions, au lieu que l’avarice semble se ranimer et prendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Ainsi l’âge rajeunit, pour ainsi dire, cette indigne passion. Elle se nourrit et s’enflamme par les remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. Plus la mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor.

Avarice passe nature.

L’avare se prive des commodités de la vie; il est mal logé, mal vêtu, mal nourri; il souffre du froid et du chaud, et il endure la faim pour satisfaire une passion plus forte en lui que nature, une passion qui lui fait jeter ses entrailles hors de lui, selon l’expression énergique de l’Ecclésiaste.

Un proverbe anglais compare l’avare au chien placé dans la roue d’un tourne-broche: A covetous man like a dog in a wheel, roasts meat for others.

L’avarice est comme le feu, plus on y met de bois, plus il brûle.

Cette comparaison proverbiale se trouve dans le Traité des Bienfaits, par Sénèque (liv. II, ch. 27): Multò concitatior est avaritia in magnarum opum congestu collocata, ut flammæ acrior vis est quo ex majore incendio emicuit. Il en est de l’avarice comme du feu, dont la violence augmente en proportion des matières combustibles qui lui servent d’aliment.

Ovide, avant Sénèque, avait également comparé au feu la faim dévorante d’Erisichton, symbole frappant de l’avarice. (Métamorph., liv. VIII, fab. 11.)

Avarice de temps seule est louable.

Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit, en parlant du temps: Cujus solius honesta est avaritia.

AVENIR.Nul ne sait ce que lui garde l’avenir.

C’est un proverbe qui se trouve parmi ceux de Salomon (ch. 27, v. 1): Ignoras quid superventura pariet dies. Tu ignores ce que produira le jour de demain. C’est aussi un proverbe latin, dont Varron fit le titre d’une de ses satires: Nescis quid vesper serus trahat. Tu ne sais pas les événements que peut amener le soir.

M. Dussault rapporte, dans un article du Journal des Débats, que la chevalière d’Éon avait coutume de dire: On ne sait pas ce qu’il y a de caché dans la matrice de la Providence. Si l’axiome n’est pas nouveau, l’expression est assurément neuve.

Il ne faut pas se fier sur l’avenir.

Il ne faut pas que les espérances que l’on fonde sur l’avenir fassent négliger les soins du présent. Fontenelle disait: «Nous tenons le présent dans nos mains; mais l’avenir est une espèce de charlatan qui, en nous éblouissant les yeux, nous l’escamote. Pourquoi souffrir que des espérances vaines ou douteuses nous enlèvent des jouissances certaines!»

Les Basques ont ce proverbe: Gueroa alderdi; l’avenir est perclus de la moitié de ses membres, pour signifier, je crois, que l’avenir qu’on a en vue n’arrive presque jamais, ou que, s’il arrive, il n’est ni tel qu’on le désire, ni tel qu’on le craint. «Il est des millions de millions d’avenirs possibles, dit M. de Chateaubriand. De tous ces avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé qui n’apparaîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant et une chimère.»

Quid brevi fortes jaculamur ævo Multa? (Horace, od. 16, lib. II.) Pourquoi, si loin de nous, lancer dans l’avenir L’espoir d’une existence aussi prompte à finir?

Bien fou qui s’inquiète de l’avenir.

Ce proverbe ne doit pas s’entendre à la lettre, car il signifierait qu’il est sage de négliger les soins de l’avenir, de laisser au hasard la disposition de notre vie, et de ne pas pourvoir à l’intervalle qu’il y a entre nous et la mort; ce qui offrirait une maxime déraisonnable, ce qui assimilerait ta prudence à la folie. Il signifie simplement qu’il ne faut point se livrer à des prévoyances inquiètes de l’avenir, parce qu’elles détruisent la sécurité du présent et ne laissent aucune paix à l’homme.

Il ne faut point, dit Bossuet, avoir une prévoyance pleine de souci et d’inquiétude, qui nous trouble dans la bonne fortune; mais il faut avoir une prévoyance pleine de précaution, qui empêche que la mauvaise fortune ne nous prenne au dépourvu.

Par le passé l’on connaît l’avenir.

Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Sophocle: L’homme sage juge de l’avenir par le passé. Les Espagnols disent: Por el hilo sacarás el ovillo, y por lo pasado lo no venido. Par le fil tu tireras le peloton, et par le passé l’avenir.

Rien n’est tel que l’expérience du passé pour découvrir l’avenir; car l’avenir reproduit le passé, n’est qu’un passé qui recommence, suivant l’expression de M. Nodier. Quidquid jàm fuit, nunc est; et quod futurum est, jàm fuit (Ecclésiaste, ch. 3, v. 15). Tout ce qui est déjà arrivé arrive encore maintenant; et les événements futurs ont déjà existé. Pour bien juger de l’avenir, il importe donc de consulter le passé. Voulez-vous savoir, s’écrie Bossuet, ce qui fera du bien ou du mal aux siècles futurs? Regardez ce qui en a fait aux siècles passés: il n’y a rien de meilleur que les choses éprouvées.

AVERTI.Un homme averti en vaut deux.

Un homme qui a pris ses précautions, qui se tient sur ses gardes, est doublement fort. Quelques auteurs ont altéré ce proverbe, en écrivant: Un bon averti en vaut deux.

Qui dit averti, dit muni.

Muni se prend ici dans le sens de fortifié.

Le proverbe anglais qui correspond au nôtre est: Fore-warned, fore-armed. Averti d’avance, armé d’avance.

AVEUGLE.Être réduit à chanter la chanson de l’aveugle.

C’est-à-dire, être réduit à la misère. Voltaire, après avoir employé cette expression, parle de la chanson de l’aveugle, dont il cite ce couplet, qu’il a refait à sa manière:

Dieu, qui fait tout pour le mieux,

M’a fait une grande grâce:

Il m’a crevé les deux yeux

Et réduit à la besace.

Nous verrons, dit l’aveugle.

Dicton qui trouve son application lorsqu’une personne ignorante, ou sans connaissance de la chose dont il s’agit, s’ingère de donner des avis.

C’est un aveugle qui juge des couleurs.

Ce proverbe, qui ne paraît susceptible d’aucune exception, en a eu pourtant plusieurs assez remarquables. Il s’est rencontré des aveugles qui ont su très bien distinguer les couleurs au simple toucher, comme on peut le voir dans le Journal des Savants, du 3 septembre 1685.

Voici comment le fait s’explique: les couleurs, dit le père Regnault dans ses Entretiens physiques, ne sont dans les objets colorés que des tissus de parties propres à diriger vers nos yeux plus ou moins de rayons efficaces, avec des vibrations plus ou moins fortes. Il ne faut qu’une nouvelle tissure de parties pour offrir à la vue une couleur nouvelle. Le marbre noir réduit en poudre blanchit, et l’écrevisse en cuisant passe du vert au rouge, etc. Il y a sur une montagne de la Chine une statue qui présente un phénomène de la même espèce: elle se colore diversement suivant les diverses variations de l’atmosphère, et elle marque ainsi le temps comme un baromètre. Ce changement dans les couleurs n’arrive qu’autant que les corps acquièrent une nouvelle disposition de parties; et comme un tact bien exercé suffit pour faire reconnaître et apprécier cette nouvelle disposition, il s’ensuit qu’il n’est pas impossible à un aveugle de juger des couleurs.—Malgré cela, on appliquera toujours très bien le proverbe à un homme qui juge des choses sans les connaître.

AVIS.Autant de têtes, autant d’avis.

Quot capita tot sensus.

Il n’y a peut-être pas dans le monde deux opinions absoluā ment les mêmes. Comme le microscope nous fait voir des différences entre des choses qui semblent n’en offrir aucune, entre deux gouttes d’eau, par exemple, un examen attentif peut nous en faire reconnaître entre des opinions que nous jugeons identiques. M. Delaville a dit, dans son Folliculaire, avec autant de raison que d’esprit:

Les gens du même avis ne sont jamais d’accord.

Une pareille divergence tient à beaucoup de causes. Voici les principales: la raison humaine a diverses faces, et ne se présente pas du même côté à toute sorte d’esprits. La manière de juger, dit Bernardin de Saint-Pierre, diffère, dans chaque individu, suivant sa religion, sa nation, son état, son tempérament, son sexe, son âge, la saison de l’année, l’heure même du jour, et surtout d’après l’éducation, qui donne la première et la dernière teinture à nos jugements. Les impressions que chacun reçoit des objets, quoique ces objets restent les mêmes, varient à l’infini, comme le remarque Suard, suivant la disposition où chacun se trouve, et nos jugements sont moins l’expression de la nature des choses que de l’état de notre âme En outre, les mots dont on se sert pour énoncer les jugements étant souvent impropres, mal définis et mal compris, les font paraître encore plus discordants.

On donne à ces mots des sens doubles;

Et, faute de s’entendre, on se bat pour des riens.

Montaigne a bien raison, quand il dit que nos troubles

Sont presque tous grammairiens. (Fr. de Neufchateau.)

Un bon avis vaut un œil dans la main.

Un bon avis éclaire la conduite qu’on doit tenir; il dirige l’action comme l’œil dirige la main.

AVOCAT.Avocat de Ponce-Pilate.

Avocat sans cause. C’est, dit Moisant de Brieux, une misérable allusion à ces mots de Ponce-Pilate, dans l’Évangile: Ego nullam invenio... causam. Je ne trouve aucune cause.

Avocat du diable.

Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui parle en faveur des vices, qui soutient des opinions contraires aux doctrines de la foi, est venue de l’usage établi anciennement de disputer pour et contre, en public et même dans les églises, sur les objets les plus importants et les plus respectables de la religion. Celui qui défendait les mauvais principes était appelé avocat du diable.

Cette expression peut être venue tout aussi bien d’un autre usage qui consistait à citer le diable en justice pour lui demander réparation ou cessation de quelque mal dont on l’accusait d’être l’auteur, par exemple, du dégât fait dans la campagne par les mulots ou par les chenilles, qu’on excommuniait formellement, en ce cas. On lui fesait le procès suivant les règles de la jurisprudence, et on lui donnait un défenseur nommé d’office qui devenait pour lors à juste titre l’avocat du diable.

AVRIL.Poisson d’avril.

Tout le monde sait que le poisson d’avril est une fausse nouvelle qu’on fait accroire à quelqu’un, une course inutile qu’on lui fait faire le premier jour d’avril, qui est appelé, pour cette raison, la journée des dupes. Mais il est très peu de personnes qui sachent au juste ce qui a donné naissance à une telle mystification, et il semble que les étymologistes aient pris à tâche de la renouveler pour leurs lecteurs, en voulant en expliquer l’origine. Quelques-uns prétendent que la chose et le mot viennent de ce qu’un prince de Lorraine, que Louis XIII fesait garder à vue dans le château de Nancy, se sauva en traversant la Meurthe à la nage, le premier avril, ce qui fit dire aux Lorrains qu’on avait donné aux Français un poisson à garder; mais la chose et le mot existaient avant le règne de Louis XIII. D’autres les rapportent à la pêche qui commence au premier jour d’avril. Comme la pêche est alors presque toujours infructueuse, elle a donné lieu, suivant eux, à la coutume d’attrapper les gens simples et crédules, en leur offrant un appât qui leur échappe comme le poisson, en avril, échappe aux pêcheurs. Fleury de Bellingen pense que le poisson d’avril est une allusion aux courses que les Juifs, par manière d’insulte et de dérision, firent faire au Messie, à l’époque de sa passion, arrivée vers le commencement d’avril, en le renvoyant d’Anne à Caïphe, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, et d’Hérode à Pilate. Une telle origine paraît même assez vraisemblable, dans un temps de grossière piété comme le moyen âge, où l’on traduisait en spectacles et en divertissements, dans les rues comme sur les théâtres, les histoires de l’Ancien et du Nouveau Testament, le tout pour la plus grande gloire de Dieu et pour l’édification des fidèles. Cependant il est peu probable que le mot poisson ne soit autre que celui de passion corrompu par l’ignorance du vulgaire, ainsi que le prétend l’auteur cité. Il y a sur ce mot une seconde conjecture, d’après laquelle, bien loin d’avoir été introduit par altération, il l’aurait été par choix, en remplacement du nom de Christ, qui ne pouvait figurer dans un jeu à cause de la coutume religieuse de ne jamais le prononcer sans faire quelque démonstration de respect; et le choix aurait été d’autant plus naturel, que les chrétiens primitifs, obligés de couvrir leur doctrine d’un voile mystérieux pour se soustraire aux persécutions, avaient désigné le divin législateur par le terme grec ΊΧθϒ̄̃Σ (poisson), dans lequel se trouvent les initiales des cinq mots sacrés: Ίησοῦς, Χριστὸς, θεὸς, ϒίὸς, Σωτἠρ, Jésus, Christ, Dieu, Fils, Sauveur.

L’explication de Fleury de Bellingen, ainsi rectifiée, s’accorderait assez bien avec l’opinion de ceux qui regardent le poisson d’avril comme une institution politique conçue par le clergé, à une époque où l’année commençait au mois d’avril et où l’imprimerie n’avait pas encore rendu communs l’art de lire et l’usage des calendriers; mais est-il certain que cette institution soit d’une date aussi ancienne? J’avoue que je n’ai pu découvrir aucun document qui le prouve, tandis que j’en ai trouvé plusieurs qui autorisent à penser le contraire. Par exemple, Gilbert Cousin (Gilbertus Cognatus), le seul des nombreux parémiographes du seizième siècle qui ait rapporté l’expression de poisson d’avril (aprilis piscis), ne lui a consacré qu’un article de trois lignes où l’on voit simplement que c’était une dénomination sous laquelle ses contemporains désignaient un proxénète, parce que le poisson dont cet infame entremetteur porte le nom[14] dans le langage du bas peuple est excellent à manger au mois d’avril. Or, il est très probable que si le jeu du poisson d’avril avait été connu du temps de Gilbert Cousin, celui-ci n’aurait pas manqué d’en parler, et il est permis de conclure de son silence et de celui des autres auteurs, que ce jeu n’eut point l’origine qu’on lui attribue. Tout porte à croire qu’il ne fut établi, ou du moins ne fut nommé comme nous le nommons maintenant, que vers la fin du seizième siècle, précisément lorsque l’année cessa de commencer en avril, conformément à une ordonnance que Charles IX rendit en 1564, et que le parlement n’enregistra qu’en 1567. Par suite d’un tel changement, les étrennes qui se donnaient en avril ou en janvier indifféremment, ayant été réservées pour le jour initial de ce dernier mois, on ne fit plus le premier avril que des félicitations de plaisanterie à ceux qui n’adoptaient qu’avec regret le nouveau régime; on s’amusa à les mystifier par des cadeaux simulés ou par des messages trompeurs, et comme au mois d’avril le soleil vient de quitter le signe zodiacal des poissons, on donna à ces simulacres le nom de poissons d’avril.

Le peuple alors était très familiarisé avec l’idée du zodiaque, parce que le zodiaque jouait un rôle important dans l’astrologie judiciaire, en faveur de laquelle existait un préjugé dominant, et parce qu’il était représenté sur le portail et dans les roses des principales églises, avec des bas-reliefs qui correspondaient à chacun de ses signes et indiquaient les travaux de chaque mois. Il faut observer que de tous les peuples chez qui le divertissement du premier avril est en usage, il n’y a que les Français qui l’aient désigné par le signe des poissons transporté en avril, si l’on excepte les Italiens, qui emploient quelquefois cette expression analogue, Pescar l’aprile; pêcher l’avril. Les Allemands disent: In den April schicken, envoyer dans l’avril; et les Anglais: To make april fool, faire un sot d’avril, ce qui leur est commun avec les Hollandais. Les Espagnols, qui font le jeu à la fête des Innocents, lui donnent le nom de cette fête.

Je terminerai cet article en rapportant un poisson d’avril des plus singuliers. L’électeur de Cologne, frère de l’électeur de Bavière, étant à Valenciennes, annonça qu’il prêcherait le premier avril. La foule fut prodigieuse à l’église. L’électeur monta en chaire, salua son auditoire, fit le signe de la croix, et s’écria d’une voix de tonnerre: Poisson d’avril! puis il descendit en riant, tandis que des trompettes et des cors de chasse fesaient un tintamarre digne de cette scène si peu d’accord avec la gravité ecclésiastique.

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales

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