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B

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Table des matières

B.Être marqué au B.

C’est avoir quelque défaut corporel dont le nom commence par la lettre B; être bancal, ou bègue, ou bigle, ou boiteux, ou borgne, ou bossu.

Il faut se défier des gens marqués au B.

Cave a signatis. Les gens marqués au B se trouvant exposés, chaque jour, à des railleries, ont ordinairement le caractère aigri par la contrariété qu’ils en éprouvent et l’esprit excité par le besoin d’y riposter. Ainsi, ils deviennent doublement redoutables. De là l’opinion qu’il faut se défier d’eux, opinion qui a été presque toujours exagérée par une espèce de superstition. Chez les Romains, les défauts corporels étaient regardés comme des signes de mauvais augure et de méchanceté. On en voit la preuve dans ces deux vers de Martial (liv. XII, épigr. 54):

Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine læsus, Rem magnam præstas, Zoile, si bonus es.

Avec cette crinière rousse, ce visage noir, ce pied boiteux et cet œil unique, tu es un vrai phénomène, Zoile, si tu es bon.

Chez les Hébreux, le Lévitique excluait de l’autel les aveugles, les bossus, les manchots, les boiteux, les borgnes, les galeux, les teigneux, les nez trop longs et les nez trop courts.

Ne savoir ni A ni B.

Les Latins, pour désigner un homme tout à fait ignorant, se servaient du proverbe suivant qu’ils avaient reçu des Grecs: Nec litteras didicit nec natare. Il ne sait ni lire ni nager. Ce qui fait voir qu’à Rome, ainsi qu’à Athènes, la natation était jugée tellement utile, qu’on l’enseignait aux enfants avec le même soin que la lecture. L’empereur Auguste ne voulut pas qu’un autre que lui montrât à nager à ses petits-fils; et Trajan fut loué par son panégyriste comme très habile nageur.

On n’a pas plutôt dit A qu’il faut dire B.

On n’a pas plutôt dit ou fait une chose qu’on est entraîné à en dire ou à en faire une autre pour satisfaire à l’exigence d’autrui. Une concession ne va presque jamais seule.

Ce proverbe est aussi allemand: Wer A sagt muss auch B sagen.

Quelqu’un a dit: Si j’avouais que mon ami est borgne, on voudrait me faire avouer qu’il est aveugle.

BABOUIN.Baiser le babouin.

C’était autrefois l’usage, dit Richelet, de tracer avec du charbon sur la porte ou sur le mur d’un corps de garde certaine figure grotesque qui représentait d’ordinaire un babouin (espèce de gros singe dont la queue est très courte et le museau très allongé), et lorsqu’un soldat avait commis quelque faute, il était condamné par ses camarades à baiser cette figure. Ce qui donna lieu à l’expression proverbiale Baiser le babouin, c’est-à-dire faire des soumissions honteuses et forcées.

Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre mère qui est plus sage que vous.

C’est ce qu’on dit à un jeune étourdi qui veut se mêler de la conversation des personnes âgées ou qui tient des propos déplacés. Ici le mot babouin, dérivé du latin babus, babuinus, signifie bambin.

Nos vieux parémiographes attribuent à ce proverbe l’origine suivante, qui a tout l’air d’un conte fait après coup.

Une jeune villageoise, atteinte du mal secret qui fait mourir les bergères, allait, soir et matin, se prosterner devant une image de Vénus tenant par la main son fils Cupidon, et là, dans l’effusion de son ame, elle priait presque à haute voix la déesse qui prend pitié des cœurs en peine d’opérer sa guérison, en lui faisant épouser un beau jeune homme qu’elle aimait. Certain espiègle caché derrière l’autel, l’ayant entendue, voulut s’amuser à ses dépens, et s’écria malignement: Ce beau jeune homme n’est pas pour vous. La suppliante ingénue crut que ces mots étaient partis de la bouche de Cupidon, et elle répliqua d’un ton de dépit: Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre mère qui est plus sage que vous.

BADAUD.Badaud de Paris.

Le père Labbe a émis sur ce sobriquet des conjectures vraiment curieuses. On doute, dit-il, si c’est pour avoir été battus au dos par les Normands, ou pour avoir bien battu et frotté leur dos, ou bien à cause de l’ancienne porte Baudaye ou Badaye, que les Parisiens ont été appelés badauds. Un autre étymologiste prétend qu’ils ont dû cette dénomination, dérivée du mot celtique badawr, batelier, à leur goût pour la navigation; car il y avait chez eux une corporation de bateliers connus, au commencement du cinquième siècle, sous le titre de Mercatores aquæ parisiaci, Marchands parisiens par eau, dont l’institution remontait peut-être au delà du temps de Jules César, et dont les Romains s’étaient avantageusement servis pour le transport des vivres et des munitions de guerre.—Le Mercure de France (25 avril 1779) donne l’explication suivante: «Rabelais rapporte (liv. V, ch. 1) que Platon comparait les niais et les ignorants à des gens nourris dans des navires, d’où, comme si l’on était enfermé dans un baril, on ne voit le monde que par un trou. De ce nombre sont les badauds de Paris en Badaudois, par rapport à la cité de Paris, laquelle, étant dans une île de la figure d’un bateau, a donné lieu aux habitants de prendre une nef pour armoiries de leur ville. Comme ils ne quittent pas légèrement leurs foyers, rien de plus naturel que le sobriquet de badauds qu’on leur a appliqué par allusion au bateau des armoiries de Paris.»

Bien des lecteurs penseront peut-être qu’ils feraient un acte de badauderie en attachant quelque importance à ces étymologies, et ils seront de l’avis de Voltaire, que, si l’on a qualifié de badaud le peuple parisien plus volontiers qu’un autre, c’est uniquement parce qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan ou un charretier dont la charrette sera renversée sans qu’ils lui aident à la relever. Il est libre à chacun d’attribuer à tel motif qu’il jugera convenable la préférence accordée aux badauds de Paris sur les badauds de tous les autres lieux.

Remarquons, en terminant cet article, que la badauderie des Parisiens a été très bien peinte dans le petit livre qui est intitulé: Voyage de Paris à Saint-Cloud par mer et par terre.

BAGUE.Avoir une belle bague au doigt.

C’est posséder une belle propriété dont on peut se défaire aisément avec avantage; c’est occuper un emploi qui rapporte de bons honoraires sans assujettir à un grand travail.—Cette expression est un reste de l’usage observé autrefois en France, pour mettre en possession les acquéreurs et les donataires, et nommé l’investiture de l’anneau, parce qu’un anneau sur lequel les parties contractantes avaient juré était remis au nouveau propriétaire comme un titre spécial de la propriété. Afin de constater l’ancienneté de cet usage, qui avait lieu particulièrement pour lu saisine du fief ecclésiastique, je citerai l’acte de fondation du monastère de Myssy, nommé depuis Saint-Maximin, aujourd’hui Saint-Mesmin-sur-Loiret, qui fut donné à Euspice et à son neveu Maximin par Clovis, en 497, un an après la bataille Tolbiac. Le texte porte: Per annulum tradidimus; nous avons livré par l’anneau. C’est la première fondation de ce genre qu’ait faite un monarque franc.

On employait autrefois une autre expression proverbiale qui avait quelque rapport au même usage: Laisser l’anneau à la porte, c’est-à-dire faire l’abandonnement de sa maison et de ses biens.

Bagues sauves.

On dit d’une personne qui sort heureusement d’une affaire ou d’un péril, qu’elle en sort bagues sauves. Ce qui est pris de la formule militaire Sortir vie et bagues sauves, qu’on emploie dans les capitulations pour garantir à une garnison qu’en évacuant la place elle sera à l’abri de toute attaque et conservera ses bagues ou bagages.

BAGUETTE.Commander à la baguette.

C’est commander d’une manière hautaine et dure. Être servi à la baguette, c’est être servi avec respect et promptitude. Ces façons de parler font apparemment allusion à la baguette magique dont la vertu ne connaît point d’obstacle. Cependant quelques parémiographes pensent qu’elles ont rapport à la baguette des huissiers ou des écuyers.

BAHUTIER.Ressembler aux bahutiers qui font plus de bruit que de besogne.

C’est-à-dire faire beaucoup d’embarras et peu d’ouvrage, parce que les bahutiers, après avoir cogné un clou, donnent plusieurs coups de marteau qui semblent inutiles, avant d’en cogner un second.

BAIE.Donner à quelqu’un des baies.

C’est le tromper, lui en faire accroire. Estienne Pasquier pense que cette locution est venue de la Farce de Patelin dans laquelle le berger Agnelet, cité en justice par son maître qui l’accuse d’avoir égorgé ses moutons, fait l’imbécile, d’après le conseil de l’avocat, et ne répond que par des bée bée ou bêlements au juge qui l’interroge et à l’avocat lui-même, lorsque celui-ci lui demande son paiement. Ménage n’adopte pas cette explication, trouvant plus naturel de dériver le mot baie (tromperie) de l’italien baia, qui a la même signification.

M. Ch. Nodier observe que le mot baie est mal orthographié, et que la lettre i devrait y être remplacée par la lettre y, car il est la racine de notre ancien verbe bayer. Un homme à qui l’on donne des bayes, dit-il, est un homme sujet à s’ébahir de peu de chose.

BAILLER.La bailler belle à quelqu’un.

On pense généralement que le pronom la, par lequel commence cette phrase proverbiale, représente le substantif bourde (défaite, mensonge, raillerie), qui est sous-entendu, et que le verbe bailler doit se prendre comme synonyme de donner. Mais M. Charles Nodier croit que ce verbe a usurpé la place de bayer (tromper); je le crois aussi, et je regarde le mot belle (voyez ce mot) comme employé adverbialement pour bel ou bellement. Un fait qui me paraît le prouver, c’est que nos anciens auteurs ont dit bailler belle, sans substantif ni pronom. Cette manière de s’exprimer se trouve dans la Farce de Patelin et dans les pièces de Luynes, où je lis (pag. 401): C’est baille-luy belle et du tout rien; c’est-à-dire, ce sont des promesses sans effet.

Je ne prétends pas, toutefois, qu’il faille revenir à écrire bayer belle au lieu de bailler belle. La locution la bailler belle ou la donner belle est aujourd’hui la seule admise et la seule rationnelle avec l’emploi du pronom.

BÂILLEUR.Un bon bâilleur en fait bâiller deux.

Oscitante uno deindè oscitat et alter.

Ce proverbe, dont on se sert pour exprimer la contagion du mauvais exemple, doit être fort ancien. Socrate (Charmid.) dit que ses doutes se sont communiqués à Critias avec la même facilité que les bâillements se communiquent.

BAISE-MAIN.A belles baise-mains.

On dit faire une chose, recevoir une grâce à belles baise-mains, pour signifier avec soumission et reconnaissance. Baise-mains n’est féminin que dans cette expression adverbiale, venue de la coutume de rendre hommage à une personne, soit en lui baisant la main, soit en se baisant la main.

Cette coutume, très ancienne et presque universellement répandue, a été également partagée entre la religion et la société. Dans l’antiquité la plus reculée, on saluait le soleil, la lune et les étoiles en portant la main à la bouche. Job assure qu’il n’a point donné dans cette superstition: Si vidi solem cùm fulgeret aut lunam incedentem clarè, et osculatus sum manum meam ore meo.

On lit dans l’Écriture: «Je me suis réservé, dit le Seigneur, sept mille hommes qui n’ont point fléchi les genoux devant Baal, et qui ne l’ont point adoré en baisant la main.»

Salomon rapporte que les flatteurs et les suppliants de son temps ne cessaient point de baiser les mains de leurs patrons jusqu’à ce qu’ils en eussent obtenu les faveurs qu’ils désiraient. Priam baisait les mains d’Achille, teintes du sang de son fils Hector, pour le conjurer de lui rendre le corps de ce malheureux fils.

Les Romains adoraient les dieux en portant la main droite à la bouche: In adorando, dit Pline, dexteram ad osculum referimus. Ils fesaient de même, dans les premiers temps de la république, pour témoigner leur respect; mais ce n’étaient que des subalternes qui agissaient ainsi à l’égard des supérieurs; les personnes libres se donnaient simplement la main ou s’embrassaient. L’amour de la liberté alla si loin, dans la suite, que les soldats mêmes ne rendaient pas volontiers ce devoir à leurs généraux, et l’on regarda comme quelque chose d’extraordinaire la démarche des soldats de l’armée de Caton, qui allèrent tous lui baiser la main, lorsqu’il fut obligé de quitter le commandement. Plus tard, ils devinrent moins délicats: la grande considération dont jouirent les tribuns, les consuls et les dictateurs, porta les particuliers à vivre avec eux d’une manière plus respectueuse; au lieu de les embrasser comme auparavant, ils étaient trop heureux de leur baiser la main, et c’est ce qu’ils appelaient accedere ad manum. Sous les empereurs, cette conduite devint un devoir essentiel, même pour les grands dignitaires, car les courtisans d’un rang inférieur devaient se contenter d’adorer la pourpre, ce qu’ils faisaient en se mettant à genoux pour toucher la robe impériale avec la main droite qu’ils portaient ensuite à leur bouche; mais cet honneur devint avec le temps le partage exclusif des consuls et des premiers officiers de l’état. Il ne fut permis aux autres de saluer l’empereur que de loin, en portant la main à la bouche de la même manière que dans l’adoration des dieux. Dioclétien fut le premier qui se fit baiser les pieds.

Fernand Cortez trouva l’usage des baise-mains établi au Mexique, où plus de mille seigneurs vinrent le saluer, en touchant la terre avec leurs mains qu’ils portaient ensuite à la bouche.

En France, les courtisans étaient admis à l’honneur de baiser la main du roi, les vassaux baisaient celle de leur suzerain, et les fidèles baisaient celle du prêtre, lorsqu’ils allaient à l’offrande, ce qui a fait désigner l’offrande par le nom de baise-main. Cette dernière pratique a été remplacée par le baisement de la patène; les deux autres n’existent plus. On regarde aujourd’hui comme une trop grande familiarité ou comme une trop grande bassesse de baiser la main de ceux avec qui on est en société. Aussi Je vous baise les mains, qui était autrefois une expression de civilité, n’est plus qu’une formule ironique.

BAISER.Le baiser est un fruit qu’il faut cueillir sur l’arbre.

Proverbe galant et spirituel qu’on adresse à une femme qui envoie des baisers avec la main. Ces baisers sont appelés baisers d’été, parce que, n’ayant rien d’échauffant, ils conviennent très bien à la chaude saison; et c’est ce que paraît indiquer le souffle dont on les accompagne ordinairement.

Les baisers sont retournés.

C’est ce que disent les femmes du peuple à quelque malotru pour lui signifier que ce n’est pas à leur visage, mais à un autre endroit qu’elles lui permettront d’appliquer ses lèvres. Je ne me souviens pas si Jean della Casa, archevêque de Bénévent, a indiqué spécialement cet endroit dans son fameux chapitre sur les baisers qu’on peut prendre honnêtement sur diverses parties du corps; mais Owen l’a désigné dans une charade dont le mot est os-culum, et dont voici les deux derniers vers:

Syllaba prima meo debetur tota marito Sume tibi reliquas, non ero dura, duas.

La première syllabe est toute à mon époux;

Prenez, je le veux bien, les deux autres pour vous.

BALAI.Avoir rôti le balai.

Ceux qui fréquentaient le sabbat devaient s’y rendre avec un balai dont ils tenaient la tête entre les mains et le manche entre les jambes, ce qui les fit appeler à la Ferté-Milon chevaucheurs de ramon, et à Verberie chevaucheurs d’escouvette (ramon et escouvette sont deux vieux mots qui signifient balai). Tous les nouveaux admis au sabbat étaient dressés à ce manége. Edoctus quisque, dit Gaguin, scopam sumere et inter femora equitis instar ponere. Une fois passés maîtres en sorcellerie, ils pouvaient aller à l’assemblée infernale sur un cheval, sur un âne ou sur un bouc. Quelquefois même ils n’avaient pas besoin de monture; il leur suffisait de se frotter de certain onguent ou de prononcer certaines paroles dont la vertu toute seule les y transportait, en les faisant passer par les tuyaux des cheminées; mais avant de jouir de ce privilége vraiment magique, il fallait qu’ils eussent bien chevauché sur le balai. Lorsque le balai avait fait le service exigé, il était rôti, c’est-à-dire brûlé dans le grand brasier destiné à faire bouillir la grande chaudière des maléfices, et le sorcier à qui il appartenait se dévouait par cet acte symbolique à la géhenne des feux éternels pour ne plus être séparé de Satan, son seigneur et maître. Telle est l’idée que la crédulité superstitieuse du moyen âge attachait à la combustion du balai. Il est tout naturel qu’elle ait donné naissance à l’expression proverbiale dont on se sert en parlant d’un homme ou d’une femme qu’on accuse grossièrement d’avoir mené une vie fort déréglée.

Cette origine a été indiquée par Regnier, lorsqu’il a dit dans sa plaisante description des meubles d’une courtisane, satire 11:

Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,

Un balet pour brusler en allant au sabbat.

Moisant de Brieux a donné une autre origine que je vais rapporter, parce qu’on y trouve la preuve que rôtir a été employé dans le sens de brûler. «Rôtir le balai, dit-il, signifiait autrefois brûler un fagot en compagnie, entrer en goguette au point de rôtir le balai faute d’autre bois.»

BALLE.Enfant de la balle.

On appelle ainsi proprement l’enfant d’un maître de jeu de paume, et figurément celui qui est élevé dans la profession de son père.

La balle cherche le joueur.

L’occasion se présente d’elle-même à celui qui sait en profiter. On dit aussi, dans le même sens, Au bon joueur la balle.

Prendre la balle au bond.

Saisir adroitement une occasion.

Renvoyer la balle à quelqu’un.

Se décharger sur quelqu’un d’un soin, d’un travail, riposter vivement.

A vous la balle.

Cela vous regarde.

Toutes ces expressions sont des métaphores prises du jeu de paume, qui était un des principaux exercices de nos bons aïeux.

De balle.

Cette expression, jointe à un substantif, sert à marquer le mépris, comme dans marquis de balle, juge de balle, musicien de balle, rimeur de balle. En ce cas, la métaphore n’est point tirée du jeu de paume, mais de la profession de ces marchands forains appelés porte-balles, qui mettent dans une balle leurs marchandises presque toujours d’assez mauvais aloi. De balle signifie la même chose que de pacotille.

BAN.Convoquer le ban et l’arrière-ban.

Cette expression s’emploie figurément en parlant d’une personne qui s’adresse à tous ceux dont elle peut espérer du secours ou quelque appui pour le succès d’une affaire.

«Quand les rois, dit M. de Chateaubriand, sémonnaient, pour le service du fief militaire, leurs vassaux directs, les ducs, comtes, barons, chevaliers, chatelains, cela s’appelait le ban; quand ils sémonnaient leurs vassaux directs et leurs vassaux indirects, c’est-à-dire les seigneurs et les vassaux des seigneurs, les possesseurs d’arrière-fiefs, cela s’appelait l’arrière-ban. Ce mot est composé de deux mots de l’ancienne langue, har, camp, et ban, appel; d’où le mot de basse latinité heribarinum. Il n’est pas vrai que l’arrière-ban soit le réitératif de ban

BANNIÈRE.Aller au-devant de quelqu’un avec la croix et la bannière.

C’est ainsi que le clergé de Rome allait au-devant de l’exarque ou représentant de l’empereur, pour lui rendre hommage; ce cérémonial fut observé par le pape Adrien Ier, lorsque Charlemagne fit son entrée à Rome, comme l’atteste le passage suivant du Liber Pontificalis (t. III, part. 1, p. 185): Obviam illi ejus sanctitas dirigens venerabiles cruces, id est signa, sicut mos est ad exarchum aut patricium suscipiendum, eum cum insigni honore suscipi fecit. On fesait les mêmes honneurs aux rois et aux princes dans les villes et les villages où ils passaient. «Quant le roy (saint Louis) arriva en Aire, dit Joinville, ceulx de la cité le vindrent recevoir jusques à la rive de la mer, o (avec) leurs processions à trez grant joye.» Les seigneurs dans leurs fiefs étaient reçus d’une semblable manière. C’est de cet usage qu’est venue notre expression proverbiale dont on se sert pour marquer une réception fort honorable.

Il faut l’aller chercher avec la croix et la bannière.

Se dit d’une personne qui se fait attendre, et cette façon de parler est fondée sur un ancien usage observé dans quelques chapitres, notamment dans celui des chanoines de Bayeux. Lorsqu’un de ces pieux fainéants ne se rendait pas aux vigiles, appelées depuis matines, qu’on chantait dans la nuit, quelques-uns de ses confrères étaient députés vers lui processionnellement, avec la croix et la bannière, comme pour faire une réprimande à sa paresse. Cet usage durait encore, dit-on, en 1640.

Faire de pennon bannière.

Le pennon était l’enseigne d’un gentilhomme bachelier qui avait sous lui vingt hommes d’armes; la bannière était l’enseigne d’un gentilhomme banneret qui commandait à cinquante hommes d’armes. Le pennon se terminait en queue, et la bannière avait une forme carrée. Quand le bachelier passait banneret, la cérémonie consistait à couper la queue de son pennon qui devenait ainsi sa bannière. De là l’expression héraldique Faire de pennon bannière, qui est passée en proverbe pour dire, s’élever en grade, être promu d’une dignité à une dignité supérieure.

Cent ans bannière, cent ans civière.

C’est-à-dire que les grandes maisons finissent par déchoir. On les a comparées aux pyramides dont la vaste masse se termine en petite pointe. La bannière était autrefois l’attribut des hauts seigneurs. On appelait maison bannière, chevalier bannière, la maison et le chevalier qui avaient un nombre de vassaux suffisant pour lever bannière, et l’on donnait par opposition le nom de civière à un noble sans fief et du dernier ordre, comme on le voit dans ces deux vers extraits de l’histoire des archevêques de Brême:

Erat dacus nobilis sanguine regali Ex matre, sed genitor miles civeralis.

Les Espagnols se servent du proverbe suivant: Abaxanse los adarves y alcance los muladares. Les murs s’abaissent et les fumiers se haussent. C’est-à-dire les grands deviennent petits et les petits deviennent grands.

Irus et est subito qui modo cresus erat. (Ovid.)

Platon disait: Il n’est point de roi qui ne soit descendu de quelque esclave; il n’est point d’esclave qui ne soit descendu de quelque roi.

BANQUET.Banquet de diables.

Repas où il n’y a point de sel. On dit, dans le même sens, Souper de sorciers, et ces deux expressions ont une origine commune; elles sont dérivées d’une croyance superstitieuse qui attribuait aux diables et aux sorciers la plus forte horreur pour le sel, attendu que le sel est le symbole de l’éternité, et qu’étant exempt de corruption il peut en préserver toutes choses. C’est ce que dit Morésin dans son curieux ouvrage intitulé Papatus (p. 154): Salem abhorrere constat diabolum et ratione optimâ nititur, quia sal æternitatis est et immortalitatis signum neque putredine neque corruptione infestatur unquam sed ipse ab his omnia vindicat.

BAPTISÉ.N’attendez rien de bon d’un homme mal baptisé.

C’est une superstition bien ancienne qu’il y a des noms heureux et des noms malheureux, et que la destinée de chaque individu est pour ainsi dire écrite dans celui qu’il porte. Cette superstition était fort accréditée chez les Romains, qui cherchaient ordinairement à connaître par un présage appelé Omen nominis, si les personnes auxquelles on confiait la direction de quelque affaire, soit publique, soit privée, rempliraient leur mission avec succès. Ils détestaient les noms dont la signification rappelait quelque chose de triste ou de désagréable, et quand ils levaient des troupes, le consul devait prendre soin que les premiers noms inscrits sur le contrôle fussent de bon augure, comme ceux de Valérius, Victor, Faustus, etc. S’il ne se trouvait personne qui les portât, on les inscrivait toujours, après les avoir prêtés à des soldats imaginaires. Nos pères croyaient aussi à la fatalité des noms, et l’histoire en offre plus d’une preuve. On sait qu’on augura mal de la paix conclue à Saint-Germain-en-Laye, entre les calvinistes et les catholiques, deux ans avant la Saint-Barthélemy, et nommée paix boiteuse et mal assise, parce que M. de Biron, qui était boiteux, et M. de Mesmes, seigneur de Malassise, s’en étaient mêlés.

M. A.-A. Monteil, dans son curieux Traité de matériaux manuscrits (t. II, p. 169), parle d’un manuscrit du dix-septième siècle, intitulé: Nomancie cabalistique, ou la science du nom et du surnom des personnes dont l’on veut connaître l’événement.

BAPTISTE.Tranquille comme Baptiste.

Se dit d’un homme qui montre de l’indolence et de l’apathie dans quelque circonstance où il devrait agir. C’est une allusion au rôle des niais qui, dans les anciennes farces, étaient désignés ordinairement par le nom de Baptiste.

BARAGOUIN.

Langage corrompu et inintelligible. Deux voyageurs bas-bretons, qui ne connaissaient d’autre idiome que celui de leur province, arrivèrent dans une ville où l’on ne parlait que français. Pressés de la faim et de la soif, ils eurent beau crier bara, qui veut dire pain, et gouin, qui veut dire vin, ils ne furent compris de personne, tant qu’ils ne s’avisèrent point d’indiquer par des gestes les objets de leur besoin; et cette aventure donna, dit-on, naissance au mot baragouin. Que l’anecdote soit vraie ou fausse, l’étymologie de baragouin n’en est pas moins, suivant Ménage, dans les mots bara et gouin ou guin, qui, dans le bas-breton dérivé du celtique, signifient pain et vin, deux choses dont on apprend d’abord les noms quand on étudie une langue étrangère. Dire de quelqu’un qu’il parle baragouin ou qu’il baragouine, c’est faire entendre qu’il ne sait de l’idiome dont il use que les mots de pain et de vin.

On trouve cette autre étymologie dans le Chevréana: «Baragouin vient de bar, qui signifie dehors, champ, campagne, et de gouin qui signifie gens. Ainsi, parler baragouin, c’est parler comme les gens du dehors et les étrangers.»

BARBE.Faire barbe de paille à Dieu.

Cette expression, dont on se sert pour marquer la conduite intéressée d’un hypocrite qui ne fait que de mauvaises offrandes à l’église, tout en ayant l’air d’en faire de bonnes, a été corrompue par la substitution de barbe à jarbe ou gerbe. On a dit primitivement faire jarbe de foarre à Dieu, en parlant d’un payeur de dîmes qui ne donnait que des gerbes où il y avait peu de grain et beaucoup de foarre, foerre, fouerre ou fuerre (mots dérivés de foderum, qui, dans la basse latinité, signifie paille longue de tout blé). Rabelais dit de Gargantua (liv. I, ch. 2): il faisait gerbe de feurre aux dieux.

Faire la barbe à quelqu’un.

C’est le braver; c’est lui faire affront, ou bien l’emporter sur lui, l’effacer en esprit, en talent, etc. Le cardinal de Richelieu disait, dans ce dernier sens, en parlant de son affidé, le père Joseph, surnommé l’éminence grise: «Je ne connais en Europe aucun ministre ni plénipotentiaire qui soit capable de faire la barbe à ce capucin, quoiqu’il y ait belle prise.» Cette expression figurée est venue de l’usage de porter la barbe longue et du déshonneur attaché à l’avoir rasée, comme on le verra dans l’article suivant que j’ai déjà publié dans le journal la Presse, du 27 octobre 1838. Tous les faits qu’il contient sont historiques; j’en préviens les lecteurs, afin que le mensonge de la forme sous laquelle je les ai présentés ne leur fasse point suspecter la vérité du fond.

POGONOLOGIE, DISCOURS SUR L’HISTOIRE DE LA BARBE.

Plusieurs savants, qui ont écrit de beaux et bons traités sur la barbe, en font remonter l’origine au sixième jour de la création. Ce ne fut point l’homme enfant que Dieu voulut faire. Adam, en sortant de ses mains, eut une grande barbe suspendue au menton, et il lui fut expressément recommandé, ainsi qu’à toute sa descendance masculine, de conserver avec soin ce glorieux attribut de la virilité, par ce précepte transmis de patriarche en patriarche et consigné depuis dans le Lévitique: Non radetis barbam. Il est même à remarquer que ce fut le seul des commandements divins que les hommes ne transgressèrent point avant le déluge; car dans l’énumération des crimes qui amenèrent ce grand cataclysme, il n’est pas question qu’ils se soient jamais fait raser. Quoi qu’il en soit, Noé et ses fils étaient prodigieusement barbus lorsqu’ils sortirent de l’arche, et les peuples qui naquirent d’eux mirent longtemps leur gloire à leur ressembler. Les Assyriens renoncèrent les premiers à cette noble coutume; mais qu’on ne s’imagine point que ce fut de gaieté de cœur: leur reine Sémiramis les y força. Il entrait dans sa politique, disent quelques historiens, de se déguiser en homme, afin de passer pour un homme aux yeux de ses sujets peu disposés à obéir à une femme; et comme son déguisement pouvait être aisément trahi par l’absence de la barbe, car on n’en avait point encore inventé de postiche, elle voulut effacer cette marque caractéristique qui empêchait de confondre les mentons des deux sexes, et elle fit tomber, en un jour, sous le fer de la tyrannie toutes les barbes de ses états.

C’est ainsi que s’opéra, par la volonté d’une reine ambitieuse, cette étrange révolution qui devait changer la face de tous les peuples; elle s’étendit rapidement de l’Assyrie jusqu’en Égypte, où elle trouva de puissants promoteurs parmi les prêtres. Ces prêtres novateurs introduisirent dans les temples de nouvelles effigies de dieux représentés chauves et rasés, et ils fascinèrent tellement les esprits par la superstition, que chaque Égyptien s’empressa de se débarrasser, non-seulement du poil du menton, mais de celui de tout le corps, comme d’une superfluité impure. Dès lors une loi religieuse assujettit la nation à une tonte générale, à l’instar d’un troupeau de moutons. Il faut pourtant observer qu’une pareille loi ne devint rigoureusement obligatoire que dans les circonstances où l’on était en deuil de la mort du bœuf Apis. Dans les autres cas, on pouvait rester velu en toute sûreté de conscience. Il suffisait d’avoir la précaution de se couper de très près la barbe, qu’il n’était pas permis de laisser pousser deux jours de suite, excepté lorsqu’un nouvel Apis avait paru.

Mais pendant que les Égyptiens traitaient la barbe avec tant de mépris, le ciel, sans cesse attentif à placer le bien à côté du mal, appela chez eux les Israélites qui savaient apprécier ce qu’elle valait. Ce peuple, quoique esclave de l’autre, ne cessa point de porter la barbe en présence de ses oppresseurs, et il est certain que sa persévérance à cet égard contribua beaucoup dans la suite à le soustraire à sa captivité; car, je vous le demande, Moïse et Aaron auraient-ils pu opérer sa délivrance s’ils eussent été des blancs-becs? Non, non; croyons-en le témoignage d’un docte rabbin qui nous assure que le Seigneur avait communiqué une vertu divine à leurs barbes, comme il attacha plus tard une force miraculeuse à la chevelure de Samson, et ne nous étonnons plus, après cela, qu’Israël, malgré l’inconstance de son caractère, ait toujours considéré la barbe, soit comme un gage de salut, soit comme un objet de religieuse vénération, et qu’il ait entrepris une guerre exterminatrice pour en venger l’honneur outragé. David mit à feu et à sang le pays des Ammonites qui avaient eu l’insolence de couper la moitié de la barbe à ses ambassadeurs. Jugez de ce qu’eût fait ce roi dans son indignation, s’ils eussent poussé le sacrilége jusqu’à la leur couper tout entière.

C’était alors l’époque brillante de la barbe. Quel éclat elle répandit depuis les rives du Jourdain jusqu’aux bords de l’Eurotas! Nommerait-on une gloire qui ait été séparée de la sienne? La barbe obtint des Grecs enthousiastes les honneurs de l’apothéose. Elle flotta majestueusement sur la poitrine de leurs dieux, comme un attribut de la puissance céleste. Elle s’arrondit avec grâce autour du menton de Vénus, adorée dans l’île de Chypre sous le nom de Vénus barbue; elle fut consacrée à la miséricorde, en mémoire de l’usage des suppliants qui pressaient dans leurs mains pieuses la barbe de ceux dont ils cherchaient à émouvoir la compassion; elle figura dans plusieurs lois au même titre que les choses saintes et inviolables; elle para les héros, plus redoutables avec elle, d’un lustre non moins beau que celui des trophées; elle devint même une décoration glorieuse décernée aux veuves argiennes qui, sous la conduite de la noble Télésilla, avaient vengé le meurtre de leurs maris, en chassant de leur ville les armées réunies des deux rois de Sparte, Démarate et Cléomène. Le décret rendu à ce sujet établissait que ces veuves, en se remariant, auraient le droit de porter une barbe feinte au menton, quand elles entreraient dans la couche nuptiale. Ce décret, cité par Plutarque, est assurément un des plus remarquables qui aient jamais été faits. Il suffirait seul pour prouver combien les Grecs étaient plus sages que nous dans le choix des insignes qu’ils accordaient à la valeur. Ces insignes, ils les prenaient parmi les attributs de la virilité, tandis que nous allons les chercher parmi les ornements des femmes. Nous n’offrons que des rubans à nos héros; ils donnaient des barbes à leurs héroïnes.

Parcourez les fastes de la Grèce, vous n’y trouverez point d’événement célèbre où la barbe n’ait été mêlée. On pourrait démontrer que l’influence de la barbe fut une des premières causes de la civilisation, des beaux-arts et de la philosophie, qui jetèrent tant de splendeur sur cette contrée favorisée du ciel. La barbe, compagne inséparable des législateurs et des rages, relevait admirablement leur dignité et leur prêtait cet ascendant qui subjuguait les hommes; la barbe se jouait parmi les cordes de la lyre des poëtes jaloux de chanter ses louanges; la barbe était le signe caractéristique des philosophes, dont le mérite se mesurait sur sa longueur. Y eut-il jamais sous le soleil rien de plus magnifique et de plus respectable que les barbes de Minos, de Nestor, de Musée, d’Homère, de Lycurgue, de Pythagore, de Thalès, de Solon, d’Anacréon, de Miltiade, d’Aristide, de Thémistocle, de Périclès, d’Hippocrate, de Socrate, de Platon, etc., etc., etc.? On disait avec raison: Tant vaut la barbe, tant vaut l’homme; et il est à remarquer que pendant le temps où cet adage fut en honneur, la Grèce occupa le premier rang parmi les nations. On peut même croire qu’elle n’en aurait point été dépossédée, si elle n’eût pas adopté la sotte coutume de se raser. Ce qu’il y a d’incontestable, c’est que son asservissement par les Macédoniens date de cette innovation, introduite, à ce que dit Athénée, par un mauvais citoyen dont le nom s’est perdu dans le sobriquet flétrissant de korsès, qui signifie tondu ou rasé.... Réfléchissez à cet événement, peuples de la terre, et gardez-vous bien de faire repasser vos rasoirs!!!

Oui, c’est un fait digne de la plus sérieuse considération, que la barbe se montra constamment auprès du berceau des empires, et le rasoir auprès de leur tombeau. L’histoire universelle, qui offre tant de contradictions sur d’autres points, n’a jamais varié sur celui-ci. Je pourrais en rapporter mille preuves irréfragables, mais il serait trop long de les chercher au milieu des matières diverses qu’elle embrasse, matières dont la totalité, suivant l’abbé Langlet, ne formerait pas moins de trente mille volumes de mille pages chacun. Je prierai mes bénévoles lecteurs de m’en croire sur parole, et je me bornerai à leur citer l’exemple des Romains. Ce grand peuple portait la barbe lorsqu’il expulsa les Tarquins, et l’on sait que, dans la suite, les sénateurs aimèrent mieux se faire massacrer sur leurs chaises curules que de la laisser profaner par les mains des Gaulois. L’attachement qu’elle inspirait, accru par un trait si sublime, dura quatre siècles et demi. Ce ne fut que vers l’an de Rome 454, que des barbiers pénétrèrent dans cette ville, arrivés de Sicile, à la suite de Ticinus Ménas. Des barbiers! quel cortége pour un consul! les ombres héroïques des vieux Romains en frémirent d’indignation dans leurs sépulcres, mais leurs enfants dégénérés applaudirent à la nouveauté insensée, et livrèrent avec empressement l’honneur de leurs mentons au tranchant du rasoir qui jusque-là n’avait été employé dans Rome qu’à couper un caillou[15]. Cependant, afin de détourner le courroux des dieux barbus de l’Olympe, qu’une telle conduite ne pouvait manquer d’irriter, ils eurent soin de leur consacrer les poils abattus. Cet acte religieux du dépôt de la barbe, officium barbæ positæ, fut renouvelé depuis par tous ceux qui se firent raser pour la première fois, et chacun se piqua d’y joindre autant de luxe et de magnificence que son rang le lui permettait. Les historiens nous apprennent que Néron, en pareille circonstance, monta les cent degrés du clivus sacer (colline sacrée), à l’instar d’un triomphateur, pour aller déposer au Capitole, sur l’autel de Jupiter, les premiers poils de sa barbe, enfermés dans un vase d’or orné de perles du plus grand prix. Espérait-on compenser la perte de la barbe par un appareil pompeux? Il eût été bien plus avantageux de la conserver au menton que de la faire figurer auprès des dépouilles opimes. C’est ce que pensèrent plusieurs empereurs, et ils s’efforcèrent de la rétablir. Les plus célèbres de ces réformateurs furent Adrien et Julien, surtout ce dernier, qui signala son avénement au trône en chassant mille barbiers du palais impérial, et qui accabla les misopogons[16] des traits de la satire. L’empire alors brilla d’un reflet de son antique splendeur; mais, hélas! ce n’était que l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre. Les misopogons et les barbiers reparurent, et, peu de temps après, les soldats du Nord, qui portaient de longues barbes, vinrent soumettre les Romains rasés.

Tantæ molis erat romanam radere gentem!

Les Francs, qu’on vit s’élever parmi ces conquérants et fonder une monarchie qui ne tarda pas à dominer sur les autres, les Francs, passionnés d’abord pour les seules moustaches, comprirent bientôt que ce relief incomplet ne pouvait suffire à leur figure martiale. Ils laissèrent croître leur barbe, et avec elle crût leur pouvoir. Elle devint chez eux, aussi bien que la chevelure, un attribut de la liberté, et il n’y eut presque point de relations sociales ni d’affaires importantes où elle ne fut appelée à jouer un rôle. S’agissait-il, par exemple, d’attacher à des contrats de vente ou de donation un caractère spécial de validité, les vendeurs ou les donateurs offraient trois ou quatre poils de leur barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs, ou aux donataires. Voulait-on témoigner des égards ou de l’affection à quelqu’un, s’engager à le protéger, le recevoir en adoption, lui accorder une investiture; tous ces actes se confirmaient par l’attouchement de la barbe, qui les rendait plus sacrés. Les traités politiques même étaient sanctionnés par ce moyen. Aimoin rapporte que Clovis, voulant conclure une alliance avec Alaric, roi des Visigoths, lui envoya des ambassadeurs pour le prier de venir toucher sa barbe. On croit que cet attouchement se fesait tantôt avec les mains et tantôt avec des ciseaux; mais, en ce cas, le fer n’avait pas une action destructive. Il ne tranchait que l’extrémité des poils pour leur donner une forme régulière. Celui qui était chargé de cette opération, où l’on retrouve quelques traits de ressemblance avec la cérémonie du dépôt de la barbe alors en usage chez plusieurs peuples chrétiens, prenait le titre et les obligations de parrain ou père adoptif. Il se fesait suppléer quelquefois par un prêtre qui récitait des prières dont les formules existent dans le Sacramentaire de saint Grégoire. Les poils coupés étaient enveloppés dans de la cire sur laquelle on imprimait l’image du Christ, et ils étaient remis ensuite au parrain qui les déposait dans un lieu consacré, comme une dépouille vouée à Dieu. Cette destination religieuse des rognures de la barbe était bien préférable à celle que les Grecs, les Romains et les Lombards du même temps donnaient à la barbe entière, en l’envoyant en présent, lorsqu’ils voulaient offrir des gages précieux d’estime et de dévouement que Paul Diacre appelle les assurances d’une amitié inviolable. Les Francs tenaient trop à leur barbe pour en faire cadeau à un homme, quel qu’il fût; d’ailleurs c’était pour eux une espèce d’infamie d’avoir la barbe tout à fait coupée, et la peine la plus terrible que Dagobert put infliger à Sadragrésil, duc d’Aquitaine, après l’avoir fait fustiger, fut de ne pas lui laisser un poil au menton.

Il existait alors une indissoluble union entre le diadème et la barbe, et l’on sait que la première formalité pour opérer la déchéance des rois consistait à leur raser la tête et le visage. Charlemagne eut grand soin d’ordonner, dans ses Capitulaires, qu’aucun de ses descendants ne fût exposé à cet outrage régicide, et certes une telle précaution était très digne du grand homme qui fesait trembler tout l’Occident devant sa barbe, surtout lorsqu’il jurait par sa barbe et par saint Denis. Les paladins qui, sous son règne, se signalèrent par tant d’exploits, attachaient la plus grande gloire à conserver intact le poil de leur menton, et à couper celui des mentons de leurs adversaires. Un de ces paladins portait sur ses épaules, comme un trophée, un manteau tissu de ce poil moissonné par son glaive; un autre couchait sur un lit d’honneur dont les matelas en étaient garnis, et cela était mille fois plus beau que de reposer sur des lauriers. Mais on doutera peut-être de la vérité de ces deux traits, parce qu’ils ne sont consignés que dans des livres de chevalerie. Et quand même ils auraient été imaginés à plaisir, ce que je suis bien loin de penser, ils serviraient du moins à prouver de quelle haute considération la barbe jouissait en ces temps héroïques. Ses honneurs et ses prérogatives se maintinrent jusqu’au douzième siècle. Il faut dire pourtant que, dans cet intervalle, la manière de la porter subit diverses modifications. Tantôt on la façonna en triangle, tantôt en losange et tantôt en trapèze, selon les lois de la plus exacte géométrie; quelquefois on l’arrangea de telle sorte que la face humaine eut l’apparence de celle d’un bouc. On lui donna aussi la forme d’un hérisson: dans ce dernier cas, elle était confondue avec les moustaches et taillée pour faire une bordure circulaire à la bouche. Enfin, on l’amoindrit considérablement, afin qu’elle échappât aux bulles d’interdiction lancées contre elle par le pape Grégoire VII. Cet implacable ennemi de toutes les puissances de la terre ne pouvait ménager la barbe; mais devait-il être égaré par la haine qu’il lui portait jusqu’à devenir l’imitateur du plus grand adversaire de la papauté, de Photius, patriarche de Constantinople, qui s’était séparé de l’Église romaine, et avait excommunié la barbe du pape Nicolas Ier?[17] Quel étrange spectacle que celui d’un pontife prenant pour modèle un eunuque schismatique! Cependant ses violentes persécutions n’eurent pas tout leur effet. Les ecclésiastiques qui par état renonçaient aux pompes du monde, furent les seuls qui se firent raser entièrement. Un archevêque de Rouen trouva mauvais que les séculiers, malgré les défenses de Grégoire, conservassent un privilége que n’avait plus le clergé. Il fulmina des mandements contre ce reste de barbe et ordonna de l’abolir sous peine d’excommunication. Les dévots obéirent; les autres furent indignés: on se disputa, on s’arma des deux côtés, et l’on vit naître une guerre civile de la barbe. Enfin, Louis VII, dit le Jeune, docile aux volontés sacerdotales, se fit raser publiquement par Pierre Lombard, évêque de Paris, malgré les représentations d’Éléonore, sa femme, qui s’écria, dans son dépit, qu’elle avait cru épouser un roi, et qu’elle n’avait épousé qu’un moine. Les courtisans, toujours singes du prince, imitèrent Louis, et l’on n’aperçut plus que des mentons pelés. C’est alors que commença à se former une corporation de barbiers qui choisirent, dans la suite, saint Louis pour leur patron, sans doute à cause de la faveur spéciale que ce monarque avait accordée à son barbier Labrosse, indigne parvenu, qui fut pendu sous le successeur de son maître.

Une des plus belles actions de Philippe de Valois fut de restaurer la barbe. Sous son règne, on poussa le luxe jusqu’à la parfumer, à l’orner de paillettes d’or et à la galonner, c’est-à-dire à y suspendre des glands dorés nommés galands, ce qui, d’après certain étymologiste dont je cite l’opinion sans l’adopter, pourrait bien avoir introduit le terme de galanterie, car, dit-il, les dames se montraient jalouses de caresser des barbes si bien arrangées. Ce noble usage cessa dans le siècle suivant. Les barbiers redevinrent nombreux et puissants. On sait la grande fortune d’Olivier-le-Daim, barbier de Louis XI; on sait aussi comment il expia son élévation. Ce misérable fut pendu comme l’avait été Labrosse, et tous les deux l’avaient bien mérité.

François Ier, qui aspirait à tous les genres de gloire, n’oublia pas celle de la barbe, honteusement négligée après Philippe de Valois. Les détracteurs de ce roi chevalier ont prétendu qu’il ne laissait croître la sienne que pour regagner en poils ce qu’il avait perdu en cheveux, depuis qu’un tison lancé d’une fenêtre par le capitaine de Lorge, comte de Montgommery, lui avait endommagé le crâne; mais il est certain qu’il agit ainsi par un autre motif. Il sentait toute la valeur de la barbe, et, ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il fit vendre le droit de la porter. Une ordonnance rendue par lui, en 1533, envoyait ramer sur les galères les Bohémiens, les vilains, et tous ceux qui oseraient la porter sans y être autorisés et sans payer la redevance imposée. Il est vrai que la barbe dont il est question n’était pas une barbe roturière. Elle était une prérogative du costume de cour, et elle équivalait à un titre de noblesse.

Sous Henri IV, on vit paraître des barbes de toutes les espèces. Il y en avait de façonnées en toupet, en éventail, en feuille d’artichaut, en queue d’hirondelle. Mais aucune d’elles ne valait la barbe grise du bon Béarnais sur laquelle le vent de l’adversité avait soufflé. O la plus vénérable des barbes! maudite soit la langue qui ne proférera pas tes louanges!

Quel dommage qu’un aussi grand roi que Louis XIV n’ait pas eu pour la barbe les mêmes égards que pour la perruque! C’est un des plus grands reproches qu’on puisse lui adresser.

Tel fut le sort de la barbe chez les principales nations. Il serait trop long de raconter celui qu’elle éprouva chez les autres. Je dirai cependant qu’aucun peuple n’eut jamais pour elle un plus grand amour que les Espagnols et les Portugais. C’était une passion qui conservait quelquefois sa force après le trépas. Je n’exagère point. Voici ce que don Sébastien de Cobarruvias raconte à ce sujet: «Cid Rai-Dios, gentilhomme castillan, étant mort, un juif, qui le haïssait, se glissa furtivement dans la chambre où le corps reposait sur un lit de parade. Il se mettait déjà en posture de lui tirer la barbe, lorsque le corps se leva soudain, et dégaînant à moitié son épée qui se trouvait près de lui, causa une telle frayeur au juif qu’il s’enfuit comme s’il eût eu cinq cents diables à ses trousses. Le corps se remit ensuite sur le lit comme auparavant.»

La barbe avait alors autant de prix que l’or et les diamants. Un moyen sûr de se procurer de l’argent était d’emprunter sur sa barbe ou sur ses moustaches, comme fit le grand Albukerque. Une telle hypothèque offerte aux prêteurs les plus intraitables fesait sur eux l’effet d’un talisman. Oh! pourquoi sa vertu n’est-elle plus la même aujourd’hui? Ces maudits barbiers ont tout gâté. Ce sont eux sans doute qui, pour engager tout le monde à se faire raser, ont inventé le dicton: Prêter sur la barbe d’un capucin, c’est-à-dire prêter sans garantie; mais les barbiers passeront, je l’espère, et la barbe restera. Déjà son règne a recommencé parmi nous, et ce qui présage qu’il sera glorieux, c’est qu’il a été ramené par la jeune France. Honneur à ces incomparables jeunes gens qui ont si bien préludé à la restauration de la barbe par la guerre contre les perruques! quelle gloire pour eux d’être barbus dans un siècle où les barbons n’ont point de barbe!

Mais ce n’est point assez. La réforme qu’ils ont faite en appelle une autre. Le costume actuel ne saurait convenir à la majesté de la barbe. Ils doivent le supprimer. Puissent-ils adopter celui de ces héros du moyen âge dont nous admirons les portraits dans ces précieuses tapisseries qui décoraient jadis les lambris des palais des rois et des châteaux des grands seigneurs! Oh! qu’il me tarde de voir luire ce jour heureux où les habits étriqués des fashionables seront remplacés par les magnifiques vêtements de Geoffroi le barbu et de Baudoin à la belle barbe!

BARBOUILLÉE.Se moquer de la barbouillée.

Se dit d’une personne qui débite des choses absurdes et ridicules, qui fait des propositions exagérées et extravagantes, ou d’une personne qui, ayant bien fait ses affaires, se moque de tout ce qui peut arriver et de tout ce qu’on peut dire et faire. C’est ainsi que cette locution se trouve expliquée dans le Dictionnaire de l’Académie. J’ajouterai qu’elle s’emploie aussi quelquefois pour signifier qu’on se moque de ses créanciers, et que cette acception en désigne l’origine. La barbouillée signifie proprement la cédule, ordinairement barbouillée, de l’huissier qui cite le débiteur en justice, ou le billet par lequel le débiteur s’est engagé à payer.

BARQUE.A barque désespérée Dieu fait trouver le port.

Là où les secours humains sont inutiles, éclate la protection de Dieu. Plus l’infortune est grande, disent les Allemands, plus Dieu est près, Je grosser die Noth deste naher Gott.

Les Grecs et les Latins avaient ce proverbe: Si Dieu le veut, tu navigueras sur une claie.

BARRES.

Les barres sont un jeu de course entre certaines limites, «lequel, dit Nicot, se joue par deux bandes, l’une front à front de l’autre, en plaine campagne, saillants de leurs rangs les uns sur les autres, file à file, pour tascher à se prendre prisonniers. Là où le premier qui attaque l’escarmouche est sous les barres de celuy de la bande opposite qui sort sur luy, et cestuy sous les barres de celuy qui de l’autre part saut (s’élance) en campagne sur luy, et ainsi les uns sur les autres, tant que les deux troupes soient entièrement meslées. Ayant par advanture tel jeu prins tel nom, parce que telles bandes estoient retenues de barres ou barrières qu’on leur ouvroit, quand il estoit proclamé qu’on laissast aller les vaillants joueurs que les Latins appellent carceres.» Ce jeu, qui est semblable à celui de la palestre, chez les Grecs et les Romains, a donné lieu à plusieurs expressions proverbiales.

Jouer aux barres.

Se chercher sans se joindre, parce qu’au jeu de barres on poursuit ceux qui fuient, et on fuit ceux qui poursuivent.

Avoir barres sur quelqu’un.

Avoir quelque avantage sur lui; comme le joueur de barres sur ceux de ses adversaires qui sont partis du camp avant lui.

Ne faire que toucher barres.

Ne point s’arrêter dans un endroit; à l’exemple du coureur qui, rentré au camp en repart aussitôt pour s’élancer à la poursuite de ceux devant lesquels il fuyait.

BASILIC.Regard de basilic.

C’est une ancienne croyance populaire, encore existante chez les paysans, que les vieux coqs pondent quelquefois un œuf qui éclot dans le fumier et produit une espèce particulière de basilic, reptile redoutable auquel on attribue le pouvoir de tuer par son seul regard quiconque s’y trouve exposé, et de se tuer lui-même quand il se voit dans une glace[18]. De là ces expressions proverbiales: Lancer des regards de basilic, et Faire des yeux de basilic à quelqu’un; c’est-à-dire des regards et des yeux enflammés de fureur qui donneraient la mort, s’ils le pouvaient, à la personne contre laquelle ils sont dirigés.

Les vieux coqs ne se mêlent pas de la procréation du basilic, et le basilic n’a pas la puissance destructive qu’on lui suppose. Les auteurs qui, dans un siècle d’ignorance, ont prétendu qu’il laissait échapper de ses rayons visuels un poison meurtrier, ne méritent aucune foi; ils ont extravagué, et Borel a extravagué plus qu’eux encore, lorsqu’il a parlé dans ses Centuries d’un individu de sa connaissance dont les regards avaient une maligné si pernicieuse, si terrible, qu’ils fesaient périr les petits enfants, desséchaient les mamelles des nourrices, les plantes et les fruits, corrodaient et perçaient toute espèce de verres. Quel embarras n’aurait pas éprouvé cet homme-basilic, s’il eût été obligé de porter des lunettes!

BASQUE.Courir comme un Basque.

Les Basques ont été toujours renommés pour leur agilité, et c’est parmi eux que les grands seigneurs choisissaient autrefois leurs coureurs.

Le tour du Basque.

On appelle ainsi le croc-en-jambe, parce que les Basques sont très habiles à faire ce tour de lutte en portant rapidement un pied sur le jarret d’un adversaire à qui ils appliquent en même temps un coup dans l’estomac, ce qui le jette aussitôt à la renverse.

BASSIN.Cracher au bassin ou au bassinet.

Contribuer malgré soi à quelque dépense.

On dit que cette locution est venue de ce qu’autrefois on se servait d’un bassin au lieu d’une bourse pour faire la quête dans les églises, ce qui se pratique encore dans quelques endroits; mais cette explication ne donne pas la raison du mot cracher employé dans le sens de donner de l’argent. En voici une autre:

Dans un vieux recueil de proverbes en figures au nombre de deux cents, dont quelques-unes représentent des circonstances de la vie des gueux, on voit le roi de Gueuserie, nommé Guillot ou grand Coësre, comme celui des bohémiens, présidant une assemblée publique de ses sujets. Il est revêtu d’un ample manteau en loques; il a pour trône le dos d’un coupeur de bourses sur lequel il est assis, pour sceptre un bâton noueux fait en forme de béquille, et pour diadème un chapeau entouré de coquillages. A ses pieds est un bassin de cuivre, et à son côté une estrade du haut de laquelle son archi-suppôt debout lit et explique une ordonnance qui oblige tous les gueux, excepté les principaux officiers, à payer une contribution à laquelle ils sont tenus. Chacun se prépare en rechignant à déposer dans le bassin sa quote-part de la somme demandée; et c’est ce qui s’appelle en terme d’argot cracher au bassin ou au bassinet, pour marquer sans doute qu’on éprouve autant de peine à tirer son argent de sa bourse qu’un catarrheux en éprouve à expectorer ses mucosités.

BASTILLE.Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille.

Prenez-moi ces abbés, ces fils de financiers

Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers,

Volant à toute main, ont mis dans leur famille

Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille.

(Regnier, sat. 13.)

Autant d’argent que le feu roi

En avait mis dans la Bastille.

(Maynard.)

Ce roi est Henri IV. Son trésor, gardé à la Bastille, se composait en 1604 de sept millions d’or, et en 1610 de quinze millions huit cent soixante-dix mille livres d’argent comptant serré dans les chambres voûtées, coffres et caques, outre dix millions qu’on en avait tirés pour bailler au trésorier de l’épargne. C’est textuellement ce que dit Sully dans ses mémoires. Cette richesse, qui n’était point destinée aux dépenses publiques, provenait de l’administration sage et économe de ce ministre, qui probablement l’avait déposée à la Bastille, parce qu’il était gouverneur de cette forteresse. Avant lui le trésor des rois de France avait été placé successivement au Temple, au Louvre et dans une tour de la cour du palais.

On trouve dans le roman de Gérard de Roussillon, une expression proverbiale très analogue à celle qui vient d’être expliquée: Il a volé plus d’avoir qu’il n’y en a dans Pavie. Allusion au trésor des rois lombards qui était dans cette ville.

BATEAU.Arriver en trois bateaux.

Cette expression proverbiale et comique, qu’on emploie en parlant d’une personne ou d’une chose dont on veut relever l’importance, est une allusion à l’usage de faire escorter par des vaisseaux de guerre un vaisseau de transport qui est richement chargé ou qui a quelque passager illustre à son bord. Elle se trouve dans le chapitre 16 du livre I de Rabelais, où il est parlé de la jument de Gargantua, amenée de Numidie en trois quarraques et ung brigantin. Elle se trouve aussi dans la fable de La Fontaine intitulée: le Léopard et le Singe qui gagnent de l’argent à la foire. Le singe dit au public qu’il harangue pour l’attirer à son spectacle:

Votre serviteur Gille,

Cousin et gendre de Bertrand,

Singe du pape en son vivant,

Tout fraîchement arrive en cette ville;

Arrive en trois bateaux exprès pour vous parler.

Le peuple dit aujourd’hui Arriver en quatre bateaux, dans une acception de reproche, en parlant d’une personne qui affiche des prétentions, se donne de grands airs, fait de l’embarras dans une société où elle paraît.

BÂTON.Être réduit au bâton blanc.

On prétend que cette expression est un allusion à l’ancien usage d’après lequel les soldats d’une garnison qui avait capitulé sortaient de la place avec un bâton à la main, c’est-à-dire avec un bois de lance dégarni de fer. Mais on se trompe certainement; car l’usage dont on parle ne fut introduit que parce que le bâton dépouillé de son écorce était un symbole de dénûment et de sujétion affecté particulièrement aux suppliants et aux prisonniers. On sait qu’aux termes de la loi salique, le meurtrier, obligé de quitter le pays lorsqu’il ne pouvait payer la composition, sortait de sa maison, en chemise, déceint, déchaux et bâton en main, palo in manu. Une disposition analogue se trouve dans cette formule des archives de Bade: Partir avec petit bâton et du bien faire l’abandon (Grimm., 133). On voit dans les Antiquités d’Anvers, par Gramaye, que les confrères de l’arc de la ville de Welda se présentèrent devant les statues des saints avec des baguettes blanches dans leurs mains en signe de dépendance. «Je ne plains pas les garçons, dit Luther: un garçon vit partout, pourvu qu’il sache travailler; mais le pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie avec un bâton blanc à la main.» (Mém. de Luther, par M. Michelet, II, p. 160.)

C’est une coutume en Hollande, que les servantes qui sont sans place courent les rues en portant des bâtons blancs.

Le tour du bâton.

On appelle ainsi les profits casuels et souvent illicites d’un emploi.

Cette expression vient, suivant Borel, des deux mots bas et ton, parce que lorsqu’on veut faire un gain injuste on ne le dit qu’à voix basse (d’un bas ton) à l’oreille des personnes qu’on met dans ses intérêts. Lamonnoye la tire du petit bâton avec lequel les joueurs de gobelets exécutent leurs tours de passe-passe. Moisant de Brieux pense qu’elle fait allusion au bâton des maîtres d’hôtel. Elle peut tout aussi bien faire allusion au bâton des huissiers, ou mieux encore au bâton des juges suppléants qui, toutes les fois qu’ils étaient appelés à remplacer les titulaires, dans le temps de la féodalité, grevaient les plaideurs de quelque dépense surérogatoire. Les seigneurs les y autorisaient pour se dispenser de les payer, et partageaient même avec eux. C’est ce qui rendait la justice seigneuriale beaucoup plus chère que la justice royale, et fesait dire que Justice coute moult souvent plus que ne vaut.

Faire sauter à quelqu’un le bâton.

L’obliger à faire quelque chose contre son gré.

Allusion à un amusement des bergers qui, faisant sortir le troupeau de la bergerie ou l’y faisant rentrer, se placent sur la porte avec un bâton élevé à une certaine hauteur, pour se donner le plaisir de le faire sauter à leurs bêtes.—On dit aussi Sauter le bâton dans le même sens que Franchir le pas, franchir l’obstacle.

Faire une chose à bâtons rompus.

On a regardé cette façon de parler comme une allusion aux exercices du tournoi où les chevaliers, dans les joûtes de plaisir, se servaient de lances mornées qui se nommaient bâtons rompus[19], tandis que dans les joûtes sérieuses, ils fesaient usage de lances acérées, deux manières de combattre qui différaient entre elles, comme l’escrime et le duel. Mais une telle explication fausserait l’idée qu’on attache à l’expression Faire une chose à bâtons rompus, qui ne signifie point faire une chose peu sérieusement et par manière de jeu, comme on l’imagine, mais bien, faire une chose après de fréquentes interruptions et à diverses reprises. Cette expression est une métaphore prise d’une batterie de tambour, qui consiste à faire jouer les bâtons ou baguettes alternativement et par intervalle, ce qui s’appelle rompre les bâtons. Elle est proprement le contraire de aller rondement, autre métaphore prise aussi d’une batterie de tambour qu’on nomme le roulement.

BAUME.Fleurer comme baume.

Exhaler une odeur agréable. On dit proverbialement et figurément, Cela fleure comme baume, en parlant d’une affaire qui paraît bonne et avantageuse.

Donner du baume de Galaad.

S’apitoyer sur le malheur au lieu de le secourir; donner de l’eau bénite de cour.

Cette expression est venue d’un vieux livre intitulé: Le Baume de Galaad, qui fut fait pour la consolation des malheureux.—Le pays de Galaad, en Judée, était la patrie du prophète Elie, dont les paroles avaient la vertu de guérir les maux, Cujus verba erant medicina; et il produisait tant d’essences balsamiques, qu’on disait proverbialement, Porter des parfums à Galaad, dans le même sens que Porter du blé en Egypte, du safran en Cicile, des roses à Prestum, des chouettes à Athènes, de l’eau à la mer, etc.

Autrefois on appelait aussi baume, ce qu’on appelle aujourd’hui pot-de-vin ou épingles, c’est-à-dire le cadeau fait à la suite d’un contrat. Dans le livre intitulé Droits et coutumes de Champagne que le roi Thiébaut établit, on lit: «Une somme d’argent déboursée par forme de baulme, à la suite du bail.» Cette signification du mot baume, fesait ressortir par opposition celle de baume de Galaad.

Les Italiens nomment plaisamment l’égoïste dont la bienfaisance ne consiste qu’en paroles; Amico da stranuti, Ami pour les éternuements, parce qu’on ne peut tirer de lui qu’un Dieu vous bénisse.

BAVETTE.Tailler des bavettes.

Babiller, bavarder.—Cette expression populaire est une espèce de calembourg où le mot bavette, qui signifie la partie haute d’un tablier destinée à couvrir la poitrine, se prend dans le sens de bavardage qu’il avait autrefois. Les femmes du peuple disent en se séparant après une longue causerie: Maintenant que nous avons taillé des bavettes, il faut aller les coudre; c’est-à-dire, maintenant que nous avons bavardé, il faut aller travailler.

BEAU.Cela doit être beau, car je n’y comprends rien.

Ainsi s’exprime le bel esprit Desmazures, dans une comédie de Destouches, et il ne fait que répéter ce que plusieurs philosophes ont dit avant lui très sérieusement.

Le poëte Lucrèce (De rerum naturâ, lib. 1) parle en ces termes d’Héraclite surnommé Skoteinòs, le ténébreux.

Clarus ob obscuram linguam magis inter inanes Quamde graves inter graios, qui vera requirunt. Omnia enim stolidi magis admirantur amantque Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt.

(C’est par l’obscurité de son langage qu’il s’attira la vénération des hommes superficiels, mais non pas des sages Grecs accoutumés à réfléchir; car la stupidité n’admire et n’aime que les opinions cachées sous des termes mystérieux.)

Montaigne, qui cite les vers de Lucrèce, fait les réflexions suivantes: «La difficulté est une monnoie que les savants emploient comme les joueurs de passe-passe, pour ne découvrir l’inanité de leur art, et de laquelle l’humaine bêtise se paye aisément..... On voit Aristote à bon escient se couvrir souvent d’obscurité si expresse et si inextricable, qu’on n’y peut rien choisir de son avis. Non Aristote seulement, mais la plupart des philosophes ont affecté la difficulté pour faire valoir la vanité du sujet, et amuser la curiosité de notre esprit. Epicure a évité la facilité» (c’est-à-dire d’être clair et facile à entendre). (Ess., liv. II, chap. 12.)

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales

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