Читать книгу Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles - Charles Anglada - Страница 4
INTRODUCTION
ОглавлениеUne opinion très-répandue parmi les médecins, admet l’invariabilité de la pathologie.
Toutes les maladies qui ont existé ou qui éclatent autour de nous sont rapportées à des types arrêtés et préconçus, et doivent rentrer bon gré mal gré dans les cadres établis par les nosologistes.
L’histoire et l’observation protestent à l’envi contre ce préjugé, et voici ce qu’elles enseignent:
A des maladies qui ont disparu et dont on ne retrouve le souvenir que dans les archives de la science, succèdent d’autres maladies, inconnues de la génération contemporaine, et qui viennent, pour la première fois, faire valoir leurs titres.
En d’autres termes, il y a des maladies éteintes et des maladies nouvelles.
Je connais la ténacité des préventions de doctrine, et je n’ose espérer que ce livre soit pour mes lecteurs, comme il l’est pour moi, la démonstration du grand fait pathologique que j’énonce. Quoi qu’il advienne, je n’ai pas cessé en l’écrivant de m’appliquer cette réflexion de La Bruyère: «Il faut chercher surtout à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments: c’est une trop grande entreprise[3].»
Pour poser nettement les termes de la question, écartons dès à présent un malentendu qui pourrait en fausser le sens.
Les maladies se forment de deux manières: par réaction et par affection. La confusion de ces modes pathogéniques a été le vice radical de la doctrine de Broussais.
Les maladies réactives sont celles dont le premier phénomène est un acte morbide qui répond immédiatement à une impression malfaisante venue du dehors. Leurs symptômes varient au gré des agents qui les provoquent et sont en rapport, sauf exceptions, avec la nature de l’impression ressentie et l’étendue du dommage qui en a été la suite. Enfin, ils sont liés si intimement à leur cause initiale, qu’il dépend de nous de les produire à volonté, sous la réserve des contingences vitales.
Par opposition, les maladies affectives représentent un état morbide général préparé de longue main, et qui tient sous sa dépendance les localisations éventuelles. Leur origine la plus commune est dans des causes obscures, insaisissables. On ne peut déterminer leur rapport avec les influences morbides ordinaires. Il faut donc que l’activité vivante ait en elle-même la raison suffisante du changement qui s’est opéré dans l’état normal des fonctions et des organes. C’est ce qu’on exprime en disant que ces maladies sont spontanées, ou réductibles à une modification insolite de la vie hygide, sans le concours apparent d’une cause extérieure.
Un grand nombre d’affections spontanées sont spécifiques (speciem facere). Leur nature est incompréhensible et se refuse à toute théorie rationnelle. On en a la notion empirique sans pouvoir s’en faire l’idée. Ces maladies traduisent le plus haut degré de l’individualité morbide, et le cachet original qu’elles portent les distingue nettement de toutes les autres. Elles sont incommutables, ce qui signifie qu’elles ne peuvent se transformer en une autre maladie. Leurs traits essentiels persistent malgré les modificateurs externes. Quoi qu’on en ait dit dans ces derniers temps, elles peuvent se passer de provocations spécifiques, puisqu’on les voit souvent apparaître sans qu’on parvienne à découvrir l’action préalable d’un stimulus approprié.
Le dogme de la spontanéité est en flagrante contradiction avec la doctrine qui place dans le monde extérieur l’origine de tous nos maux. On a tenté de le discréditer en l’accusant d’établir l’existence de maladies sans cause!
Il faut être bien pauvre d’arguments sérieux pour prêter une absurdité pareille à une doctrine antipathique.
Quand nous disons qu’une maladie est spontanée, nous ne prétendons pas affirmer, pour tous les cas et d’une manière absolue, qu’aucun facteur externe n’a pris part à sa production. La vie, telle qu’elle nous apparaît dans sa manifestation organique, implique une relation plus ou moins intime entre le mécanisme qu’elle met en jeu et certains agents modificateurs. Mais il reste toujours vrai qu’on chercherait vainement dans les agressions extérieures la cause prochaine des maladies affectives. Dans les cas mêmes où une provocation appréciable n’aurait pas été étrangère au fait pathologique, elle n’aurait pu agir que conjointement avec des modes internes préexistants, dont l’organisme garde le secret.
Les retours périodiques des accès de fièvre, les reprises intermittentes des attaques de goutte, ne sont pas plus l’effet d’une stimulation venue du dehors que les révolutions des âges et les phases successives de la gestation.
On saisira mieux, après quelques exemples, l’importance de la distinction que je viens d’établir.
La découverte de la poudre à canon, qui a amené une grande révolution dans l’art de la guerre, a transformé les blessures et les mutilations du champ de bataille. Devant les plaies par armes à feu, l’art, pris d’abord au dépourvu, a dû éclairer son inexpérience par un long apprentissage. Des instruments appropriés à leur nouvelle destination ont grossi l’arsenal du chirurgien d’armée. Des livres signés des noms les plus illustres ont rédigé le code de cette partie de la thérapeutique. L’observation a réduit à leur valeur une foule de préjugés que le caractère insolite de ces désordres avait paru justifier d’abord, et la pratique a su mettre à profit le redressement de ces théories surannées. Voilà donc un groupe remarquable de maladies réactives qui n’ont pris place dans la science qu’à dater du XIVe siècle.
L’introduction de la vapeur dans l’industrie, en multipliant les machines, a créé pour les ouvriers de nouveaux dangers dont leur imprudence proverbiale les rend trop souvent victimes. Les instruments qu’anime l’aveugle action du moteur déchirent, emportent, broient une portion de chair, un membre, parfois le corps tout entier. Les plaies par arrachement partiel, sauf quelques exceptions dont il est aisé de se rendre compte, sont suivies le plus souvent d’une réaction formidable qui éclate surtout quand l’amputation a été imprudemment différée. Quel que soit d’ailleurs le caractère commun et prévu des phénomènes consécutifs, on doit reconnaître que le mode de formation de ces plaies appartient en propre aux mobiles adoptés par l’industrie moderne. Chez les anciens, la main de l’homme accomplissait l’œuvre échue de nos jours aux puissances mécaniques, et les occasions de remédier à de pareils désordres devaient au moins être bien rares. Celse n’en fait même pas mention dans sa chirurgie.
Ces faits, dont on pourrait grossir le nombre, montrent la mobilité des réactions traumatiques qui intéressent la structure et l’intégrité des organes, et qui sont plus spécialement du ressort de la chirurgie. Mais la même observation s’applique aux maladies réactives que leurs caractères rattachent de plus près à la médecine interne, et qui tiennent une si grande place dans l’histoire des professions.
Ramazzini a touché à ce sujet. Mais une œuvre pareille se compose d’éléments changeants et mobiles qui en exigent la révision fréquente. Si la marche de la civilisation emporte certaines maladies professionnelles, elle ne tarde pas à les remplacer par d’autres, et l’hygiène trouve toujours sur ses pas de nouveaux problèmes: Uno avulso, non deficit alter[4].
Naguère encore toutes les statistiques attribuaient aux doreurs sur métaux un triste privilége dans le martyrologe de l’industrie. L’ingénieuse application de la galvanoplastie a supprimé la maladie mercurielle avec son hideux cortége de symptômes dont la mort était l’inévitable terme.
Tout le monde a entendu parler des accidents formidables et notamment des nécroses des os maxillaires provenant de l’action des vapeurs phosphorées qui se dégageaient dans les ateliers où se fabriquent les allumettes. Ces accidents prenaient des proportions menaçantes, et il était urgent d’assainir une industrie qui mettait incessamment en péril la santé et la vie des ouvriers[5].
La chimie, qui n’est jamais en défaut, s’est chargée de remplir l’indication, et le phosphore rouge a remplacé un poison redoutable par un agent inoffensif. Quand ce procédé, dégagé de quelques entraves qu’il faut encore respecter, aura conquis dans la pratique le monopole que lui assigne l’intérêt bien compris de la salubrité publique, cette étrange forme de réaction qui traduisait l’empoisonnement lent par le phosphore blanc, ne sera plus qu’un souvenir perdu dans les archives de l’hygiène industrielle. Nous aurons vu, en quelques années, naître et mourir une maladie dont on ne retrouve aucune trace dans le passé.
S’il n’existait que des maladies réactives, je ne me serais pas mis en frais d’arguments pour démontrer leurs variations. Tout le monde est d’accord sur ce point. Le rapport qui relie l’impression malfaisante aux actes morbides consécutifs s’impose par son évidence.
Mais on cesse de s’entendre quand on transporte la question dans le domaine des maladies par cause interne. Comme on a décidé, en principe, que le cadre nosologique ouvert à ces maladies est immuable, et qu’il a subi, sans addition ni retranchement, l’épreuve des siècles, s’il s’en présente une dont l’aspect semble révéler la nouveauté, on la confond, sans plus d’examen, avec celle qui s’en rapproche le plus par ses affinités symptomatiques. On lui en donne même le nom, sans se demander si on n’engage pas étourdiment l’avenir, et si les progrès de l’observation, éclairée par une analyse plus exacte, ne réservent pas un éclatant démenti à cette homonymie prématurée. Lorsque je parlerai de la grande épidémie du XIXe siècle, je montrerai que la qualification qu’on s’est hâté de lui assigner, d’après quelques similitudes superficielles, n’a pas peu contribué à entretenir, sur son origine et sa nature, de fausses idées qui n’ont pas encore cessé d’avoir cours. Je cite cet exemple récent parce qu’il s’offre le premier à ma pensée. Mais j’aurai l’occasion de reprocher la même faute aux médecins de tous les temps qui ont décoré du nom de peste les épidémies inconnues dont l’apparition est venue les surprendre.
Si je me suis clairement exprimé, on a compris que les maladies réactives, qui paraissent et se retirent avec leurs provocations déterminées, ne peuvent être celles dont j’ai entrepris l’étude chronologique. Comme elles sont sous la dépendance de leurs causes, elles ne doivent offrir qu’un ensemble de phénomènes relativement très-restreint, et qui ne varient, en quelque sorte, que par leur degré. Si l’on en découvre de nouvelles espèces, il est permis d’assurer qu’elles ne s’éloigneront guère des types reconnus.
Mais il en est tout autrement pour les maladies affectives; leur source est intarissable. Tant que l’espèce humaine habitera ce monde, on pourra s’attendre à en voir surgir de nouvelles dans le vrai sens du mot; et elles ne se distingueront pas par de simples nuances, mais bien par la spécificité incomparable de leur nature. C’est dans la génération de ces maladies que l’activité interne révèle une fécondité dont on ne peut fixer les bornes. L’histoire, en attestant l’apparition successive de graves affections qui nous sont restées fidèles, laisse entrevoir à l’avenir les mêmes éventualités.
La distinction nosologique que je viens d’établir ne sera pas acceptée sans objection. Rapprochée de ces grands mots: affection, spontanéité, spécificité, qui sonnent mal aux oreilles de la science du jour, elle effarouchera peut-être quelques lecteurs qui craindront de me suivre dans les espaces imaginaires. Qu’ils me permettent de les rassurer.
Quelle que soit l’interprétation théorique qu’on adopte et la formule qui l’exprime, il est impossible de contester que les maladies réactives ne diffèrent sensiblement, par leur pathogénie ostensible, de celles que je nomme affectives et spontanées. L’état présent de la science interdit de les confondre. La maladie chronique produite par l’action longtemps continuée d’un poison n’obéit pas, dans sa généalogie, à la même loi que la maladie chronique connue sous le nom de diathèse. La question est du même ordre que celle qui a tant agité la pyrétologie et qui n’a pas cessé d’être grosse de tempêtes. La fièvre traumatique qui succède à l’emploi de l’instrument tranchant; la fièvre symptomatique provoquée par une lésion organique bien définie, ne sont pas identiques à la fièvre qui paraît indépendante de toute altération matérielle et qu’on appelle pour ce motif essentielle. Provisoirement on est bien obligé d’imposer silence à des répugnances de doctrines et d’accepter une distinction aussi évidente, quitte à attendre des perfectionnements de la science la lumière qui lui manque.
Je ne demande pas pour le moment d’autre concession, et je m’imagine que, dans ces termes, elle ne paraîtra pas exorbitante.
Il n’y aura donc d’équivoque pour personne quand je dirai que les maladies dont je viens démontrer l’extinction et la nouveauté dans la succession des âges, appartiennent à l’ordre des maladies affectives, dont la cause échappe à nos sens et à nos moyens d’analyse. Quelles que soient, sur ce point, les prétentions des systèmes en vogue, on peut les défier de déterminer, sans hypothèse, les conditions essentielles de leur développement[6].
A priori, et sur les simples indications de l’analogie, l’existence des maladies nouvelles est trop vraisemblable pour n’être pas réelle. L’expérience vient à son tour confirmer cette prévision en donnant à ce fait la portée d’une loi générale.
A moins d’admettre avec la légende, que les maladies sont tombées un beau jour sur la terre comme une avalanche, il faut bien reconnaître qu’elles n’ont pu être que l’œuvre des siècles. La raison affirme qu’à l’origine toutes les maladies de cause interne sont nées spontanément. On a beau reléguer dans la nuit du passé le plus lointain, la génération première des maladies nouvelles, il faudra bien convenir qu’à leur avénement elles ont eu leur raison d’être. Par quel artifice de dialectique parviendrait-on à interdire ces éventualités au présent et à l’avenir?
Il est sans doute des maladies contemporaines de l’espèce humaine, et qui l’ont toujours accompagnée, soit à l’état sporadique, soit sous forme épidémique. Ces maladies sont inhérentes à notre nature, et dérivent des rapports nécessaires de l’organisme avec le milieu ambiant. De ce nombre sont les maladies catarrhales, inflammatoires, bilieuses, auxquelles on peut joindre les typhus d’origine infectionnelle.
Mais les maladies qui tiennent à des causes obscures et lentement actives, celles dont on caractérise d’un mot l’individualité profonde en disant qu’elles sont spécifiques, ne se sont incorporées à l’humanité qu’après une longue élaboration.
Certainement la goutte, le scrofulisme, la tuberculose, l’herpétisme et autres entités morbides analogues n’ont point été inscrites à la même date dans la vie des sociétés. Le temps a été un élément indispensable à leur prise de possession définitive.
Les médecins qui rejettent par une fin de non-recevoir absolue la nouveauté de certaines maladies n’ont jamais pris la peine de réfléchir aux considérations suivantes qui, par des voies diverses, conduisent à la même conclusion.
Les influences nosogéniques changent avec les pays, et il est des contrées qui ont le monopole exclusif de certaines endémies. La Plique de Pologne, le Bouton d’Alep, le Sibbens d’Écosse, la Radézyge de Norwége, la Lèpre d’Égypte, le Pian d’Amérique, le Yaws des côtes de Guinée, le Tara de Sibérie, le Waren de Westphalie, la Fégarite d’Espagne, le Mal de la Rose des Asturies, le Ginklose d’Islande, le Noma de Suède, la Chilolace d’Irlande, représentent autant d’espèces morbides qui ne trouvent les conditions de leur développement que dans le concours indéterminé de certaines influences topographiques. L’histoire des voyages élargit tous les jours le cercle de cette observation, et on n’exagère pas en disant que certaines régions ont leur pathologie comme elles ont leur faune et leur flore[7].
Puisque les faits médicaux varient au gré des circonscriptions géographiques, et qu’un simple déplacement nous impose des études nouvelles, quel ne doit pas être, à cet égard, le pouvoir des grandes révolutions terrestres dont la géologie révèle l’accomplissement après en avoir suivi la marche pas à pas. Les découvertes modernes démontrent en effet que la physionomie mobile du globe ne reste jamais la même. Les transformations qu’il a subies dans la succession des siècles sont si extraordinaires qu’on serait tenté de faire des réserves, si les preuves qu’on en donne n’étaient pas mathématiquement déduites[8]. Je demande s’il est possible d’admettre que l’humanité témoin de ces gigantesques ébranlements n’en ait pas ressenti le contre-coup? Pourquoi les maladies qui sont, après tout, des phénomènes naturels, échapperaient-elles à cette loi universelle de mutation dont les effets sont si éclatants?
Le genre de vie des peuples, leurs coutumes, leurs mœurs, leurs habitudes, leurs goûts, leurs conditions sociales se modifient inévitablement, et s’usent, en quelque sorte, par leur durée même. Quand tout se renouvelle ou se transforme autour d’elle, comment la pathologie aurait-elle le privilége de l’immobilité?
L’exemple suivant qui a été souvent cité, se rattache, dans la sphère restreinte d’un fait spécial, à une observation plus générale.
Hippocrate assure, dans un de ses aphorismes, que les femmes n’ont pas la goutte, avant la ménopause. «Mulier podagra non laborat, nisi ipsam menstrua deficiant[9].»
Sénèque, qui avait été frappé de cette remarque, signale au contraire la fréquence de la goutte chez les femmes de son temps, et il en accuse vertement leurs mœurs dissolues. Livrées à tous les vices, à toutes les débauches des hommes, les femmes avaient perdu l’ancien privilége de leur sexe. «Beneficium sexus sui vitiis perdiderunt; et quia fœminam exuerunt, damnatæ sunt morbis virilibus[10].»
Sénèque partageait l’opinion des médecins qui caractérisaient sommairement l’étiologie de la goutte en la disant fille de Bacchus et de Vénus. Cette vieille croyance est venue jusqu’à nous sans changer de formule; il n’en faudrait peut-être reprendre que l’interprétation trop absolue[11]. Une seule chose m’intéresse pour le moment, c’est l’apparition imprévue dans la vie de la femme d’une maladie diathésique qui a vaincu ses dispositions réfractaires. Aujourd’hui le sexe a reconquis l’immunité relative que lui attribuait l’aphorisme hippocratique. Les statistiques les plus récentes sont unanimes. Faut-il s’en prendre à l’adoucissement des mœurs? Je ne demande pas mieux que d’accepter cette explication[12].
L’histoire de la médecine met en relief une observation qui atteste hautement l’influence du temps sur le système des maladies.
Certaines affections abandonnent petit à petit les lieux où elles semblaient établies, et ne sortent plus de leur retraite. D’autres s’amendent sur place et se dépouillent de certains symptômes graves qui les accompagnaient dans l’origine.
La lèpre qui avait désolé, sans désemparer, une longue période du moyen âge, s’est confinée dans son foyer lointain. Au XIIIe siècle on comptait, en France, deux mille léproseries, et Mathieu Pâris nous apprend qu’il en existait dix-neuf mille en Europe. Il n’en reste plus que le souvenir historique, et quelques ruines éparses dont le nom populaire rappelle encore l’ancienne destination[13].
La peste, toujours suspendue sur les peuples, a préludé à sa retraite par des invasions partielles, et le calme qui a suivi tant d’orages semble l’augure d’un avenir meilleur. Rentrée dans la Basse-Égypte, premier foyer de son endémie, elle paraît avoir perdu cette force d’expansion qui la déchaînait sur le monde.
Loin de moi la pensée d’atténuer l’efficacité prophylactique de nos institutions sanitaires, et de méconnaître l’heureuse influence de la transformation hygiénique de nos villes. Mais je déclare, qu’à mon avis, ce n’est pas là que réside le secret tout entier. Si la peste a renoncé à ses vieilles habitudes, c’est qu’elle subit à son tour la loi générale qui préside à l’amendement des maladies les plus graves, après un règne de longue durée.
La syphilis, sauf quelques réminiscences accidentelles, imputables aux conditions des sujets, n’est plus ce qu’elle était au temps de Jean de Vigo et de Bérenger de Carpi. Le tableau qu’elle présente aujourd’hui semble mettre en suspicion la véracité de ses premiers témoins.
Rendons au traitement spécifique la part légitime qu’il peut revendiquer; mais n’oublions pas aussi que les virus dégénèrent lentement par la multiplicité de leurs transmissions successives. Si quelques circonstances accidentelles viennent réveiller leur vigueur, la règle n’est pas ébranlée par ces déviations apparentes. L’expérience directe a pris sur le fait cet affaiblissement graduel, et de là est venu l’art de ranimer l’activité défaillante du vaccin en le reprenant à sa source[14].
Il fut un temps où le scorbut menaçait d’absorber la pathologie. «Une maladie est nouvelle, disait à ce propos Malebranche en veine d’ironie. Elle fait des ravages qui surprennent le monde. Cela imprime des traces si profondes dans le cerveau, que cette maladie est toujours présente à l’esprit. Si cette maladie est appelée, par exemple, le scorbut, toutes les maladies seront le scorbut. Le scorbut est nouveau, toutes les maladies nouvelles seront le scorbut. Le scorbut est accompagné d’une douzaine de symptômes dont il y en a beaucoup de communs à d’autres maladies: cela n’importe. S’il arrive qu’un malade ait quelques-uns de ces symptômes, il sera malade du scorbut, et on ne pensera pas seulement aux maladies qui ont les mêmes symptômes[15].»
Ce passage de Malebranche devrait être médité par ceux qui assistent à l’avénement des maladies nouvelles. Bordeu, à qui j’en ai emprunté la citation, remarque que le philosophe avait deviné juste. Au XVIIIe siècle, Bontékoë attribuait toutes les maladies au scorbut. «Nous avons vu, dit Bordeu, régner sur cette maladie un délire épidémique. Tout le monde voulait avoir le scorbut. On le voyait partout... Aujourd’hui l’on ne craint plus, le dirai-je, ou l’on n’aime plus tant le scorbut[16].»
De tout cela il résulte que le scorbut considéré comme une affection nouvelle, avait pris des proportions effrayantes, et déteignait sur une foule de maladies. De nos jours il ne réclame ses anciens droits que dans de courtes et locales apparitions. Proclamons hautement l’ascendant des perfectionnements de l’hygiène, et surtout de l’hygiène navale qui a poursuivi, avec tant de persévérance et de sagacité, le compagnon obstiné des expéditions maritimes. Mais pour expliquer l’éclipse presque totale d’une maladie aussi répandue, il faut que le génie de l’homme ait été secondé par la coopération du temps; et l’élément qui nous échappe, dans cette prophylaxie complexe, n’est peut-être pas le moins puissant.
Si quelques maladies semblent être rentrées dans des limites plus ou moins restreintes d’extension et d’intensité, il en est d’autres qui n’ont laissé que le souvenir de leur règne. De ce nombre sont, comme j’essaierai de le démontrer plus tard, la peste d’Athènes, la maladie cardiaque de l’antiquité, la peste noire du XIVe siècle. La suette anglaise s’est aussi éteinte depuis trois cents ans, et j’avertis, par anticipation, que la suette que nous observons, n’en est qu’une pâle copie symptomatique, qui cache sous cette menteuse homonymie, une différence radicale de nature.
Entre les maladies disparues et les maladies amendées, il en est d’autres qui ont eu des alternatives de douceur et de malignité, de rémission et de recrudescence, sans qu’on puisse en donner une explication satisfaisante.
Les Grecs et les Romains ont gardé le silence sur les catarrhes épidémiques, et on n’est pas mieux renseigné par les Arabes et les médecins du moyen âge. Il est permis de croire que ces maladies, destinées, par leur nature même, à ne pas se séparer de l’homme, n’avaient pas, jusque-là, dépassé le cercle de la sporadicité, ou tout au moins que leurs expansions épidémiques étaient trop rares, trop resserrées et trop bénignes pour fixer sérieusement l’attention des praticiens et mériter une mention réservée.
A partir du XVe siècle, elles agrandissent tellement leur sphère d’activité qu’on les voit à plusieurs reprises envahir le monde entier, mais avec un caractère de gravité très-variable, suivant les stations qu’elles occupent.
«En 1414, dit Félibien, il régna un vent de bise si contagieux qu’il causa une maladie presque générale qu’on appeloit coqueluche, le tac ou le horion. C’estoit une espèce de rhume qui causa un tel enrouement, que le Parlement et le Chastelet furent obligez d’interrompre leurs séances. On dormoit peu et l’on souffroit de grandes douleurs à la teste, aux reins et par tout le reste du corps. Mais le mal ne fut mortel que pour les vieilles gens de toute condition[17].»
Ce contraste remarquable entre la généralisation de la maladie et son peu de gravité a été noté aussi par Sauval, qui nous a transmis le même récit. D’après lui «plus de cent mille personnes en furent attaquées, et cependant personne n’en mourut[18].»
Treize ans après (1427) une épidémie catarrhale régna à Strasbourg où elle fut des plus meurtrières. Oséas Schadœus nous apprend que la grande cloche de la cathédrale qui sonnait pour tous les enterrements, se fêla à force d’être mise en branle[19].
M. Bœrsch, qui emprunte ce détail au chroniqueur, explique cette excessive mortalité par l’intensité et la durée des intempéries antécédentes, par le dégagement d’émanations délétères, après une grande inondation; mais surtout par cette circonstance que la maladie se montrait pour la première fois à Strasbourg, ce qui est généralement une cause puissante d’aggravation.
Plusieurs épidémies de même nature ont été observées au XVIe siècle. Si certaines d’entre elles se sont fait remarquer par leur bénignité, il en est une qui fit un grand nombre de victimes. C’est celle dont Mézeray nous a laissé la description sous le nom de coqueluche[20].
Les épidémies catarrhales n’ont rien perdu de leur fréquence en venant jusqu’à nous. La grippe (car c’est le nom qui a prévalu) a fait, en peu d’années, plusieurs apparitions. Mais, malgré l’universalité de sa diffusion, elle s’est montrée assez douce pour justifier l’espoir d’une décroissance graduelle[21].
L’influence que la marche du temps exerce sur les maladies est encore attestée de nos jours par les progrès de la diphthérite.
Nul doute que les anciens n’en aient connu et mentionné certaines formes; mais elle n’éclatait pas épidémiquement et la rareté de ses cas sporadiques la dissimulait à l’observation.
Au commencement du siècle actuel, cette redoutable maladie fondit tout à coup sur la France, la Hollande, l’Angleterre et une grande partie de l’Europe. On sait qu’en 1807, à l’occasion d’un douloureux événement, Napoléon Ier fit mettre au concours la question du croup: de nombreux et importants travaux répondirent à cet appel et enrichirent cette branche de la littérature médicale assez pauvre à cette époque.
Les épidémies de croup se multiplièrent, et l’enfance fut décimée pendant plusieurs années sur notre continent. Le fléau porta même ses ravages dans des contrées lointaines. Mais le moment vint où il parut perdre ses forces; ses atteintes furent plus rares et moins meurtrières et l’on eût dit qu’il annonçait sa prochaine disparition.
A Montpellier et dans son ressort médical, les praticiens les plus répandus se souvenaient à peine d’avoir vu quelques cas de croup, et chaque nouvelle attaque était une sorte d’événement public qui semait la terreur dans les familles.
Depuis un certain nombre d’années, la diphthérite, sous toutes ses formes et à tous ses degrés, a pris un nouvel élan, et il a bien fallu se rendre à l’évidence après quelques hésitations intéressées. Le croup est devenu si commun qu’il trahit le règne d’une constitution stationnaire. Ce n’est plus l’enfance qui lui est exclusivement prédestinée; il a franchi la barrière et ne respecte aucun âge. M. de Kergaradec a pu dire que l’angine couenneuse et le croup en particulier «figurent au premier rang dans les rapports annuels présentés à l’Académie de médecine, soit pour le nombre des cas, soit pour la léthalité[22].»
En somme, on peut affirmer que si la diphthérite n’est pas nouvelle, son extension et son développement sont une nouveauté trop certaine. Sa contagion autrefois méconnue ou vaguement indiquée, non sans protestation, a acquis la notoriété d’un fait vulgaire que personne ne conteste. Des catastrophes récentes ne laissent plus de doutes. Le médecin qui affronte tant de dangers dans l’exercice de son art, sait aujourd’hui qu’en traitant les malades atteints de diphthérite, il ne doit négliger aucune des précautions compatibles avec l’accomplissement consciencieux de ses devoirs.
De tout ce qui précède, il faut bien conclure que le cours du temps qui modifie si puissamment la constitution des maladies, doit amener forcément des combinaisons imprévues d’influences morbides, capables d’engendrer des affections insolites comme leurs causes.
On peut, après tout, vérifier ce fait sans se condamner à de longues recherches dans les vieilles archives de la science. Quand on suit pas à pas la marche de la pathologie, on découvre à tout moment des maladies dont la physionomie imprévue déroute la pratique usuelle.
Quel est le médecin qui ne pourrait pas extraire de ses notes des observations analogues à celles que je vais rapporter?
«Il vient d’éclater (1849) dans les montagnes du Guipuscoa, en Espagne, une terrible maladie analogue à l’épidémie observée en Pologne, il y a quelques années, sous le nom de peste noire. Cette maladie, qui paraît plus virulente que la fièvre jaune et la peste, est appelée Clignotte parce que les malades sont emportés dans un clin d’œil[23].
»A l’invasion, se montrent des pustules jaunes, verdâtres, aux jarrets, aux avant-bras, à la nuque. En quelques heures, elles sont devenues autant d’ulcères d’où s’échappent, avec une odeur infecte, des myriades de corpuscules microscopiques animés, qui se répandent comme une lave incandescente sur toute la surface du corps dont ils soulèvent l’épiderme pour s’y loger. Au bout de trois heures d’atroces souffrances, le corps du sujet présente l’aspect d’une immense vessie gonflée de liquide, et la fièvre aidant, le malade ne tarde pas à succomber. Deux heures après, la putréfaction est complète, et l’inhumation doit être hâtée pour que le cadavre ne soit pas dévoré par les masses d’insectes qui le couvrent.
»Dans deux villages de quatre à cinq cents habitants chacun, cent vingt-deux personnes de tout âge et de tout sexe avaient succombé dans les trois jours qui ont suivi l’apparition du fléau.»
Il va sans dire que je laisse au journal dont je l’extrais la responsabilité de ce récit.
Il y a une vingtaine d’années que les médecins qui pratiquent en Écosse, ont observé une maladie nouvelle pour ce pays. Elle se manifeste par une fièvre à exacerbation, de la jaunisse et quelques autres symptômes de la fièvre ardente bilieuse des pays chauds, avec ce caractère particulier que sa faculté contagieuse a été vérifiée. Parmi les suites de cette pyrexie et à des époques plus ou moins distantes du début, figure une ophthalmie inflammatoire qui envahit principalement les parties internes de l’œil et notamment la rétine, ce qui amène nécessairement un grand trouble dans la vue. La douleur que suscite cette localisation portée à un certain degré, suffit pour interdire le sommeil. D’après le professeur Mackenzie, cette maladie aurait aussi envahi l’Irlande et régné à Dublin[24].
Voici une autre observation du même genre:
Une épidémie singulière[25] commence (1846) à paraître et à s’étendre dans toute la vallée de l’Isère, depuis le Dauphiné jusqu’à la Tarentaise. C’est une fièvre qui saisit instantanément les habitants et se manifeste par des douleurs de reins, des maux de tête et de cœur, accompagnés de vomissements. Cette maladie ne paraît pas jusqu’ici offrir de caractère pernicieux, et l’on ne cite encore aucun cas grave. Elle frappe la plus grande partie de la population ouvrière de nos campagnes. Dans la commune des Molettes, on cite un hameau où, sur quatre cents habitants, cent soixante sont atteints de cette fièvre. Aucun n’a succombé; mais ils restent longtemps dans un grand état de faiblesse.
Ces exemples de maladies nouvelles, ou tout au moins inconnues aux pays qu’elles surprennent, ont été rapprochés par le hasard de mes lectures. On en trouverait un grand nombre d’analogues, en parcourant attentivement les recueils de médecine. J’ai cru devoir en citer pour mémoire quelques-uns des plus saillants.
En 1578, une maladie sans précédents éclata à Brunn, dans la Moravie. Après quelques prodromes généraux, on voyait survenir une violente inflammation sur les parties où, conformément à la pratique en vogue, on avait appliqué des ventouses. Il s’y formait des abcès de mauvaise nature, dégénérant en ulcères sanieux environnés de pustules, dont l’ouverture donnait passage à une humeur claire, séreuse, purulente et corrosive. Alors toute la portion du derme, comprise dans la circonférence de la ventouse, tombait en lambeaux putrides et laissait à sa place un ulcère phagédénique. Chez quelques-uns, tout le corps se couvrait de pustules qui rendaient le visage difforme et horrible. Les progrès de la maladie amenaient des douleurs ostéocopes très-aiguës qui s’exaspéraient pendant la nuit. Le peuple crut à l’empoisonnement des bains et accusa les barbiers qui avaient appliqué les ventouses, d’avoir employé, à dessein, pour les scarifications, des instruments enduits de venin. Rien ne confirma, du reste, la conjecture qui, à défaut de tout autre explication plausible, rapporta cette maladie à la syphilis[26].
En 1729, régna à Tubingue et dans les environs, une maladie étrange, à laquelle Élie Camérarius, qui en fut témoin, avoue ne pouvoir trouver de place dans la nosologie.
Les malades éprouvaient d’abord une lassitude extraordinaire. Les yeux s’obscurcissaient et se couvraient comme d’un nuage. Il survenait de la stupeur et bientôt un tremblement universel, violent et opiniâtre, avec anxiété et oppression. Cet état durait sept ou huit semaines, sans insomnie ni perte d’appétit.
La maladie se jugeait souvent par une toux violente avec expectoration de matières fétides. Aucune fièvre manifeste ne l’accompagnait. Un coryza prolongé, une sueur copieuse ou une diarrhée abondante, étaient autant de crises salutaires. Aucune hypothèse ne put jeter le moindre jour sur son étiologie[27].
En 1752, les praticiens de Nérac virent, pour la première fois, une maladie épidémique, qui rappelait, par ses principaux symptômes, le Pian d’Amérique, d’où le nom de Pian de Nérac qui lui est donné par les auteurs. Le corps entier se couvrait, peu à peu, de pustules, qui devenaient confluentes et ne formaient qu’une seule croûte. Elles dégénéraient en ulcères profonds qui dénudaient les os, et amenaient la mort. Ou ignore absolument l’origine et la nature de cette maladie[28].
Revenons à l’observation contemporaine et nous serons témoins, à notre tour, de faits du même ordre dont l’histoire de la médecine devra conserver le souvenir.
En 1828, éclate à Paris une maladie qui surprend les médecins par son aspect insolite.
C’est en juin qu’apparaissent les premiers cas, peu nombreux d’abord, mais bientôt multipliés avec toutes les allures du progrès épidémique. Le 3 septembre, dans la caserne de Lourcine, sur 700 hommes, 560 sont atteints. La maladie s’amende pendant l’hiver, et reprend son développement primitif au mois de mars de l’année suivante. Dans la caserne de la Courtille, récemment restaurée et assainie, 200 hommes sur 500 sont attaqués en quatre jours. Enfin, après avoir suivi une décroissance graduelle, l’épidémie paraît complétement éteinte dans le rude hiver de 1829 à 1830. Pendant deux ans on a encore occasion d’observer quelques cas retardataires; depuis lors, il n’en reste plus de traces.
Le tableau symptomatique était mobile et varié. Le premier phénomène, ou du moins celui sur lequel les malades appelaient tout d’abord l’attention, consistait en une sensation d’engourdissement et de fourmillement des mains et des pieds, prenant même quelquefois le caractère d’élancement. Ces douleurs, bornées aux pieds et aux poignets, s’irradiaient rarement le long des jambes et des bras. Elles s’accompagnaient d’un sentiment de froid, suivi d’une chaleur brûlante, ou bien d’un état d’hyperesthésie si prononcé que les malades ne pouvaient supporter le moindre attouchement. Cet état allait, dans certains cas, jusqu’à la contracture et la paralysie des membres qui n’en continuaient pas moins à être le siége de fusées douloureuses et de tressaillements.
Les fonctions digestives manifestaient les troubles les plus divers, depuis la simple inappétence, jusqu’aux vomissements, aux coliques, et au dévoiement. Dans les cas graves, les matières des déjections étaient sanglantes. Ces symptômes étaient à peine marqués chez un certain nombre de malades.
Dès le début, la peau était le siége d’un œdème qui constituait parfois une véritable anasarque, mais qui se bornait, le plus souvent, à certaines parties limitées, telles que la face, les lèvres, les joues, les pieds, les mains.
Dans le cours de la maladie, l’enveloppe tégumentaire des mains et des pieds se colorait d’une rougeur érythémateuse, qui passait assez souvent au brun ou au noirâtre sur certains points. A cela se joignaient des éruptions de divers genres, papules, boutons rouges, pustules, phlyctènes, taches cuivrées, furoncles. On les observait surtout autour des pieds et des mains. Ces parties, baignées d’une sueur locale, éprouvaient une desquamation épidermique qui avivait leur rougeur et accroissait leur sensibilité.
Ces symptômes dont les divers groupes étaient plus ou moins accentués, suivant les conditions individuelles, se succédaient sans fièvre, ou avec un mouvement fébrile très-modéré, jusqu’au moment où les troubles digestifs atteignaient leur plus haut degré. L’insomnie provoquée par les douleurs était souvent très-rebelle.
La marche de la maladie variait comme sa durée. Chez les uns, elle se terminait en quelques semaines; chez d’autres, elle se prolongeait pendant plusieurs mois. Mais elle était rarement mortelle, et ne fut guère fatale qu’à quelques vieillards ou aux sujets dont la santé était délabrée.
Les rares occasions que les médecins ont eues de compléter l’étude de cette curieuse affection par les recherches cadavériques, n’ont révélé aucun désordre qui pût expliquer les symptômes observés pendant la vie.
A l’apparition de cette épidémie, les premières préoccupations se portèrent sur son étiologie. Ni l’alimentation qu’on soupçonna d’abord et qui semblait à priori devoir en donner l’explication, ni l’altération de l’air attribuée à l’encombrement des lieux où les cas s’étaient multipliés, ne parurent s’adapter convenablement aux exigences de la question. Les faits interprétés d’après ces données se montraient trop contradictoires pour qu’on pût en tirer les éléments d’une pathogénie décisive.
Devant ce nouvel hôte, qui venait pour la première fois réclamer son entrée dans la nosologie, on dut s’enquérir des maladies connues qui s’en rapprochaient par des similitudes suffisantes. On ne manqua pas de signaler quelques analogies symptomatiques avec les maladies céréales qui ont, à diverses reprises, envahi certaines contrées. Mais ces conjectures, qu’on essayait moins peut-être par conviction que pour ne pas rester muet, ont été réduites à leur véritable valeur par l’observation attentive et sincère du fait morbide général. Il a été impossible de retrouver, dans l’épidémie de 1828, les maladies analogues qui avaient pris les devants dans l’histoire des maladies populaires. Il a bien fallu reconnaître que cette épidémie était toute nouvelle et que les annales de l’art n’en présentent pas d’autre exemple. Telle fut la conclusion à laquelle fut amené M. le docteur Genest, un des premiers historiens de cette épidémie, après de consciencieuses recherches d’érudition. C’est l’opinion qui a prévalu dans le monde médical et à laquelle Requin s’empressa de souscrire[29].
Cette maladie nouvelle réclamait un nom. Celui d’acrodynie, qui a été adopté, rappelle les douleurs des extrémités qui en étaient le symptôme le plus saillant et le plus commun. Il a cet avantage qu’il ne préjuge aucune théorie sur sa nature et qu’il survivra, sans inconvénient, au progrès de l’observation.
Depuis cette explosion, l’acrodynie a disparu, laissant la cause de sa retraite aussi mystérieuse que celle de son invasion, sans préjudice, bien entendu, pour ses retours possibles.
Il est une maladie qui, après s’être longtemps confinée dans certaines régions, a sourdement franchi ses limites et menace de ne plus rien respecter dans sa marche envahissante. Cette maladie, fatale surtout aux populations agricoles, est venue récemment imposer à la pathologie de nouvelles études, et à l’hygiène publique un de ses plus graves problèmes. Je veux parler de la pellagre.
L’intérêt de la question qu’elle soulève, le vide qu’elle avait laissé dans notre littérature médicale, son invasion progressive au milieu de nous, sa préférence pour une certaine classe, toutes ces circonstances, en un mot, ont provoqué de sérieuses recherches, qui ont produit des révélations inattendues. Dans la nombreuse succession des travaux remarquables qui ont obéi à l’appel de la science, il est juste de distinguer ceux de M. le docteur Théophile Roussel qui portent la double empreinte du savant et de l’écrivain[30].
Découverte en Espagne, au commencement du siècle dernier; en Italie, vers le milieu de ce même siècle; dans les Landes, en 1818; dans le Lauraguais, vers 1833, et depuis 1842, sur quelques points du centre de la France, la pellagre a pu exister longtemps, sans être clairement reconnue. Cette lenteur de l’observation est un trait de l’histoire des maladies nouvelles, et j’aurai occasion d’en multiplier les preuves; mais il paraît qu’on ne peut guère faire remonter la pellagre au delà du XVIIIe siècle.
La plupart des auteurs, malgré leurs dissentiments sur sa pathogénie, proclament sa nouveauté et reconnaissent qu’elle est sans analogue dans les nosographies.
Strambio assure que c’était l’opinion des médecins lombards. Gherardini, après l’avoir décrite, déclarait que «quiconque est au courant de l’histoire des maladies, doit conclure qu’elle n’a été connue d’aucun auteur.» Il avait attentivement compulsé les vieilles archives et n’y avait rien vu qui se rapprochât de la pellagre. D’après lui, les anciens n’auraient pas manqué de décrire une pareille maladie, s’ils avaient eu occasion de l’observer.
Strambio, Titius, Widemar, etc., qui répugnaient à la considérer comme nouvelle, ne dissimulaient pas leurs regrets de ne pouvoir appuyer leur sentiment sur quelques preuves écrites. Ils n’en persistaient pas moins à affirmer son antiquité, à l’aide de quelques suppositions accommodantes. Ses caractères, autrefois faiblement accentués et indécis, avaient pris récemment un relief plus saillant. La maladie avait en même temps, et probablement par les mêmes causes, redoublé de fréquence et de gravité. Ces diverses circonstances, disait-on, ont bien pu faire illusion aux médecins qui se sont crus en droit de reconnaître sa date moderne.
L’époque précise de l’apparition des maladies qui viennent prendre rang dans le cadre nosologique, est toujours obscure et vague, à moins qu’elles ne déploient l’appareil des maladies populaires. Appliquée à la pellagre, cette question chronologique change de conclusion, suivant la pathogénie qu’on en donne.
Si l’on adopte d’une manière absolue et exclusive l’étiologie céréale qui la rapporte à l’usage alimentaire du maïs verdéramé, hypothèse défendue avec tant de talent par M. Roussel, la pellagre ne peut évidemment avoir paru en Europe que postérieurement à l’introduction et à la culture de la plante exotique. Elle serait donc pour nous une forme nouvelle de maladie, appartenant à la classe des toxicohémies dont l’origine et le mode de développement dépendent des rapports de l’homme avec les modificateurs réprouvés par l’hygiène.
A la rigueur, il pourrait n’y avoir qu’une coïncidence fortuite entre la première importation du maïs dans notre hémisphère, et la révélation incontestée des premiers cas de pellagre. Chacun de ces faits serait nouveau, et il n’y aurait entre eux aucun rapport appréciable. La pellagre pourrait donc être, dans ce sens, une maladie récente, sans qu’on se crût autorisé pour cela, à la considérer comme l’effet direct de l’emploi du maïs.
Mais la pellagre est-elle décidément une maladie céréale? Il y a encore place pour bien des doutes, même après le séduisant plaidoyer de M. Roussel.
Que la plante américaine altérée soit douée d’une appropriation plus spéciale au résultat qu’on lui attribue, c’est ce qu’un grand nombre de faits rendent assez vraisemblable; mais son action préalable n’est point nécessaire à la génération de la pellagre, et dans les termes absolus qui l’expriment, cette étiologie soulève bien des difficultés qui attendent une réponse satisfaisante.
Je n’ignore pas que M. Roussel, qui est familier avec les principes fondamentaux de la causalité médicale, subordonne l’efficacité de l’intoxication maïdienne au concours de la misère et de toutes les souffrances de l’esprit et du corps que ce mot sous-entend. Je sais aussi que l’hérédité de la pellagre, qui paraît avérée, servirait de réplique à bien des objections. Sa contagiosité, qui n’est peut-être pas aussi gratuite qu’on a voulu le dire, serait encore un argument de quelque valeur. Le virus pellagreux remplacerait, à l’occasion, le microphyte sur les individus prédisposés.
J’avoue que, par analogie et après mûre réflexion, je crois pouvoir justifier le parti que je prends, en ouvrant à la pellagre le cadre des maladies nouvelles, qui, sans cause connue et à la suite d’une incubation plus ou moins longue, viennent grossir la liste de nos maux. Aucun texte précis ne dément cette conjecture, et bien des raisons sérieuses lui servent d’appui.
M. le docteur Billod adopte l’opinion contraire, au prix d’une pétition de principe que je crois opportun de rectifier.
«Bien, dit-il, que les premières observations de pellagre ne datent que de Cazal, il ne saurait être douteux que cette affection ait existé antérieurement, et même qu’elle remonte à l’origine du monde.
»Du moment, en effet, qu’elle est considérée comme un effet de l’insolation s’exerçant sur le corps affaibli par la misère ou par d’autres causes, il est impossible d’assigner à cet effet constant de causes constantes, d’autre date que celle du jour où l’influence solaire a commencé à s’exercer, et où la misère et autres causes débilitantes sont venus disposer le corps de l’homme à la subir. Ce qui revient à dire que l’insolation et la misère ayant été de tous les temps, il en est ainsi de la pellagre[31].»
Ce raisonnement suppose démontré ce qui est en question, et sa conclusion est nosologiquement inacceptable.
La pellagre, que Sauvages plaçait parmi les cachexies, est, sans contredit, une affection générale, totius substantiæ, comme disait Fernel. L’érythème concomitant n’en est qu’une manifestation locale. En dépit de quelques discordances descriptives, imputables à la diversité des points de vue où les auteurs se sont placés pour l’étudier, cette maladie se compose de trois groupes principaux de symptômes qui se montrent du côté de la peau, des centres nerveux et des organes digestifs. Le cachet qu’elle porte est inamovible pour tout médecin familier avec l’observation clinique: sa spécificité ne saurait être un moment douteuse.
Que l’insolation influence l’éruption de l’érythème, c’est ce que je n’ai pas l’intention de nier. Mais cette provocation ne peut être efficace que sur les sujets actuellement en proie au mode morbide pellagreux. A défaut, cette action ne produira qu’un érythème réactif, semblable à tous ceux qui ont même provenance; et l’on comprend que certaines conditions individuelles puissent lui donner quelques apparences du véritable érythème de la pellagre, quoiqu’il en diffère essentiellement par son origine externe.
Aujourd’hui, il est bien avéré et il était permis de le prédire, que les rayons solaires ne sont pas la condition sine qua non de l’éruption spécifique, puisqu’on l’a vue se former à l’abri de cette influence. Mais, dans tous les cas, quelle que soit l’énergie provocatrice qu’on prétende attribuer à l’insolation, il est bien certain que cette cause n’engendre pas l’affection pellagreuse interne qui, d’après Strambio, ne cesse pas de suivre son évolution naturelle, même chez les sujets qui évitent avec soin les ardeurs du soleil.
Je ne veux, quant à moi, affirmer qu’une chose, c’est que l’action solaire a provoqué, chez certains individus spécialement prédisposés, des dermatoses pellagroïdes, bien longtemps avant que la vraie pellagre se soit montrée avec ses localisations caractéristiques.
Je ne dirais rien d’une autre opinion émise sur la nature de la pellagre, si elle n’avait, en sa faveur, quelques autorités recommandables.
On a prétendu, en effet, que cette maladie n’était qu’un diminutif de la lèpre, et, à ce compte, son origine remonterait à l’antiquité la plus reculée. Cette hypothèse tombe devant le simple parallèle des symptômes actuels de la pellagre avec les symptômes anciens de la lèpre. Un diminutif pourrait se reconnaître à l’atténuation de ses manifestations extérieures, mais il ne présenterait pas une individualité originale aussi distincte.
La lèpre est d’un grand secours dans certains moments d’embarras. Quand la syphilis apparut pour la première fois, il ne manqua pas de médecins pour prétendre qu’elle était une dégénérescence ou une émanation de la lèpre dont on constatait l’effacement sous ses formes primitives. Aujourd’hui c’est à la pellagre que reviendrait cette survivance héréditaire. Ces deux opinions se détruisent mutuellement; ni l’une ni l’autre n’ont obtenu la sanction de l’observation clinique.
J’attends donc encore des éclaircissements, malgré la multiplicité et le mérite des travaux inspirés par la pellagre. Jusque-là je persisterai à la considérer comme une maladie nouvelle, ignorée des anciens, et qui, après avoir respecté longtemps les limites de son endémie primitive, s’est enfin propagée au loin, sans qu’on puisse prévoir les bornes de son extension future.
J’arrête ici la revue un peu confuse des faits que je viens de réunir. Ils suffiront, je pense, pour prouver qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura toujours des maladies indépendantes de l’étiologie vulgaire, et dont l’apparition montre à l’œuvre une faculté primordiale de la vie.
Mais la question générale, décidée en principe par l’affirmative, prend de vastes proportions quand on veut la suivre dans les détails. Un travail qui aurait la prétention d’épuiser le sujet, dépasserait la mesure de mon temps et de mes forces. Mes visées sont moins ambitieuses.
J’aurai rempli, j’espère, les promesses de mon titre en donnant à la doctrine des maladies éteintes et nouvelles l’énorme grossissement du génie épidémique à son plus haut degré d’expansion et d’énergie. C’est dans ces limites que se renferme mon programme.
Ecoutons d’abord un homme à qui ce sujet a dicté d’éloquentes paroles:
«Il est des races d’animaux et de végétaux qui n’existent plus dans leur forme primitive; et chaque jour, l’art, l’éducation, la civilisation transforment les végétaux et les animaux qui vivent autour de nous. Pourquoi n’en serait-il pas de même des maladies? Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies historiques, comme il y a des animaux et des végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il pas naître, sous l’influence de circonstances passagères, des maladies nouvelles et passagères, comme il naît des variétés nouvelles d’animaux et de plantes? C’est peut-être là l’histoire d’un grand nombre d’épidémies et de contagions[32].»
L’observation confirme pleinement ces pressentiments de l’analogie.
«Il semble, dit M. Littré, que les peuples, dans le mouvement et le progrès de leur vie, soulèvent, sans s’en douter, des agents hostiles qui leur apportent la mort et la désolation. Ils sont, dans leur sourd et aveugle travail..... comme les mineurs qui poursuivent le sillon qu’ils sont chargés d’exploiter, tantôt déchaînant les eaux souterraines qui les noient, tantôt ouvrant un passage aux gaz méphitiques qui les asphyxient ou les brûlent, et tantôt, enfin, provoquant des éboulements de terrain qui les ensevelissent dans leurs décombres[33].»
Le tableau que représente ce langage figuré est frappant de vérité. L’histoire déroule, en effet, à nos regards la succession séculaire de grands phénomènes pathologiques, véritables trombes de l’ordre médical, dont l’explosion soudaine et terrible marque d’une funèbre empreinte certaines périodes prédestinées de l’évolution des peuples. La science qui serait indifférente au spectacle de ces événements extraordinaires, se condamnerait gratuitement à rester incomplète. Ce n’est pas par le simple attrait de la curiosité que leur étude se recommande, mais aussi par les matériaux précieux qu’elle prépare aux découvertes de l’avenir. Les épidémies sont de grands foyers lumineux qui éclairent les problèmes les plus obscurs de la pathologie, et il n’est pas permis de mesurer d’avance l’étendue des services qu’on peut attendre de leur histoire. Parmi ces faits, il en est que la marche du temps ne ramènera peut-être plus; on serait sans excuse, si on les laissait dormir dans la poussière du passé.
Telle était, il y a près de vingt siècles, la conviction de Plutarque lorsqu’il soumettait la même question à un débat sérieux. Il demande, en effet, s’il est possible qu’il s’engendre de nouvelles maladies, et sa réponse est nettement affirmative[34].
L’illustre écrivain met en scène un médecin qui défend l’opinion contraire, en présence d’un cercle nombreux, et il prend à son tour la parole pour la réfuter, alléguant, comme preuve, que la ladrerie et la rage n’étaient connues que depuis Asclépiades.
Les assistants se récrient, ne pouvant se persuader «que la nature, en telles choses, fust, dedans le corps humain, comme dedans une ville, amatrice et inventrice de nouvelletés.»
Plutarque rétorque un à un les arguments très-sérieux qu’il met dans la bouche de son interlocuteur. Un de ses principaux motifs figure parmi ceux que je ferai valoir moi-même: c’est que Thucydide a regardé la peste d’Athènes comme une maladie nouvelle, vu que les animaux ne touchaient pas aux cadavres.
Je n’ai pas besoin de dire que, dans la forme comme dans le fond, l’argumentation de Plutarque se ressent de la science de son temps. Mais sa conclusion très-explicite pourrait être acceptée aujourd’hui dans les termes qui l’expriment: «Sans aller plus loin que nous-même, dit-il, le changement de la façon de vivre est suffisante cause pour pouvoir engendrer des maladies[35].»
Cette observation révélée à la sagacité de Plutarque par quelques rapprochements historiques, a grandi sous la plume de quelques écrivains médicaux qui en ont compris la portée et approfondi l’étude.
Frappé de la récente apparition de certaines fièvres éruptives, Ingrassias n’hésite pas à poser comme une loi générale l’extinction et la nouveauté des maladies à travers les siècles:
«Multos enim novos et veteribus prorsum ignotos morbos nostra ætas experitur; quemadmodum contra, priscis quidem plurimi accidere consueverunt, hodierno tempore penitus incogniti[36].»
Telle est aussi l’opinion du savant Makittrick:
«Morbi insoliti et humano generi antea incogniti in historia medica sese offerunt. Horum nonnulli revera fugaces cum à causis minus constantibus pendeant, post perniciem temporaneam hominibus illatam, nunquam forsan redituri, penitus evanuerunt; dum alii, semel oborti, infestare perstiterunt, et semper forte perstabunt[37].»
Parmi les auteurs qui ont tiré la même conclusion de leurs lectures, je puis citer encore Fouquet[38], Berthe[39] et Sprengel[40].
Les médecins allemands ont apporté un riche contingent à cet ordre de recherches.
Je mets au premier rang Godefroy Gruner dont l’immense érudition s’allie à une connaissance approfondie des faits médicaux de tous les temps et de tous les lieux. Dans l’ordre d’idées dont je m’occupe, son livre intitulé: Morborum antiquitates[41], est une œuvre à part dont on doit également louer le plan et l’exécution.
La succession de Gruner, si je puis ainsi dire, est échue à son compatriote, M. Charles Hecker, savant professeur de Berlin, dont je redirai plus d’une fois le nom. Personne n’a élucidé avec une plus fructueuse persévérance tous ces problèmes d’archéologie médicale, et son passage dans cette carrière si peu suivie y laissera une trace profonde et durable. La valeur des emprunts que je lui ai faits justifiera le sentiment d’estime et de reconnaissance anticipée que m’avait inspiré la lecture de ses œuvres.
Depuis quelques années, les travaux de M. Hecker, hautement appréciés par un groupe de médecins français, épris comme lui de ces belles études, ont provoqué une heureuse émulation.
En 1836, M. Charles Bœrsch présenta à la Faculté de médecine de Strasbourg une dissertation inaugurale qui mérite d’être distinguée dans l’élite des écrits de ce genre.
Ce travail renferme de belles pages sur la question des grandes épidémies nouvelles et éteintes. On voit que l’auteur avait tout ce qu’il faut pour traiter, ex professo, un sujet qui ne se mêlait qu’incidemment à la question spéciale dont il poursuivait l’examen[42].
M. le professeur Fuster a exposé ce point de doctrine dans un des chapitres les plus substantiels de son livre[43]. Le parallèle des grandes et des petites épidémies y est établi sur sa véritable base; et on ne peut aujourd’hui aborder le même sujet, sans prendre conseil de ce travail.
Enfin, M. Littré, en écrivant sa traduction d’Hippocrate[44], véritable monument élevé à l’honneur de la médecine française, a saisi avec empressement toutes les occasions d’interpréter les rapports de la pathologie ancienne avec celle de notre temps, et ses arguments tiennent en réserve de précieuses indications pour ceux qui voudront suivre le sillon qu’il a tracé. Le même auteur a publié, en 1836, un article qui contient en substance tout ce que la science possède de plus important sur les grandes épidémies. Si ce travail, moins esclave des exigences du recueil qui en a eu les prémices, avait reçu tous les développements que l’auteur était, mieux que personne, en état de lui donner, je déclare, sans fausse modestie, que je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire le présent livre[45].
Il résulte de cet aperçu bibliographique que je n’ai pas manqué de modèles, lorsque j’ai entrepris moi-même les recherches dont j’offre le produit au public médical. Mais il faut reconnaître qu’en France ce terrain a été peu cultivé, et le mérite des travaux que nous possédons en ce genre est un motif de plus de regretter leur petit nombre et leur concision. On n’en compte aucun qui puisse prendre le titre que j’ai choisi. C’est la seule priorité à laquelle on me pardonnera de prétendre.
Il est opportun, avant d’aller plus loin, de rectifier une fois pour toutes un vice de langage très-commun, qui n’a pas peu contribué à perpétuer la confusion des maladies populaires les plus opposées par leur nature.
Le mot peste (pestis des Latins, λοίμος des Grecs) est un terme générique sous lequel on a longtemps compris toutes les épidémies très-graves. Galien, commentant un passage d’Hippocrate, distingue l’épidémie et la peste. La première est celle dont les cas se multiplient, dans un pays et un temps donnés; la peste est une épidémie très-pernicieuse dont la mort est la terminaison ordinaire[46]. Dans ce sens, la grippe serait simplement une épidémie, et le choléra moderne prendrait le nom de peste.
Tite-Live mentionnant une maladie qui avait régné à Rome et dans les environs, la qualifie de pestilentielle, ajoutant qu’elle se prolongea longtemps sans devenir mortelle.
Lancisi, interprétant ce passage, ne reconnaît pas une véritable peste à cette bénignité insolite; et il juge en conséquence qu’il s’agissait probablement de fièvres paludéennes[47].
Il faut donc se méfier du mot peste qu’on lit dans les auteurs anciens, et qui a même été employé dans le sens figuré par les écrivains étrangers à la médecine, historiens, poëtes, orateurs. Ce n’est qu’à partir du VIe siècle que cette désignation a conquis le droit exclusif de représenter la peste d’Orient, inguinale ou bubonique.
Quoique la langue médicale soit devenue plus correcte, l’habitude est encore la plus forte, et il ne manque pas de médecins qui persistent invariablement à qualifier de peste toutes les grandes maladies populaires. Cette synonymie qui n’est excusable que dans le sens métaphorique, doit être sévèrement éconduite du vocabulaire orthodoxe, comme donnant, au point de vue historique et nosologique, une idée fausse de la nature des maladies qu’elle confond.
On connaît ce mot de Sydenham: La plupart des maladies aiguës viennent de Dieu, les maladies chroniques sont notre propre ouvrage. «Acutos dico, qui ut plurimum Deum habent auctorem, sicut chronici ipsos nos[48].»
Cette distinction pourrait être appliquée aux épidémies, divisées en deux grandes classes.
Les unes dépendent des vices de notre hygiène physique et morale, et nous devons, dans une certaine mesure, encourir la responsabilité de leur origine, de leur développement, de leur reproduction.
Les autres naissent par les seules forces de la nature, c’est-à-dire qu’aucune combinaison humaine ne peut en préparer et en provoquer l’explosion.
Celles-ci sont les grandes épidémies ou épidémies proprement dites.
Comme les anges exterminateurs des livres saints, elles s’abattent, quand l’heure a sonné, sur les réunions d’hommes et couchent dans la tombe des générations entières. Leur tâche accomplie, elles disparaissent sans qu’on puisse dire si leur retraite sera temporaire ou définitive.
Voici l’énumération sommaire des attributs caractéristiques que leur assigne l’observation.
Apparitions intermittentes à long terme, invasion soudaine, étiologie ignorée et sans rapport appréciable avec les causes communes, domination universelle, léthalité rebelle à tous les efforts de l’art, spécificité profonde, aspect étrange sans analogue parmi les maladies connues[49].
Tout est mystère dans ces fléaux extraordinaires, et c’est par là qu’ils se distinguent des petites épidémies. Celles-ci sont des maladies vulgaires, momentanément douées d’une force accidentelle de rayonnement. Leur source, leur extension et toutes les circonstances qui s’y rapportent, rentrent sous les lois communes de la pathologie. Je ne dirais pas la vérité tout entière, si je n’ajoutais qu’elles ont contracté certaines apparences insolites qui les rapprochent des grandes épidémies. Elles ont en effet dans leur constitution un je ne sais quoi qu’on s’accorde à désigner, faute de mieux, sous le nom d’élément épidémique.
Je n’ai point tracé, on peut m’en croire, un portrait de fantaisie des grandes maladies populaires. On en vérifiera la ressemblance quand je passerai en revue celles dont l’histoire nous a gardé le souvenir.
La première (car nos renseignements ne vont pas au delà), éclata au Ve siècle avant notre ère, et elle est restée célèbre sous le nom de peste d’Athènes. La dernière, fléau de notre temps, atteste, sous nos yeux mêmes, la réalité de ces épreuves terribles, infligées périodiquement à la famille humaine.
L’ensemble de ces épidémies représente un groupe nosologique qui, sous tous les rapports, mérite d’être étudié à part.
Je serai bref dans les notions générales qui vont suivre, et que j’aurai plus tard de nombreuses occasions de développer.
D’où proviennent les grandes épidémies? Cette question a servi de texte et de prétexte à bien des divagations arbitraires. L’imagination des auteurs, même les plus graves, n’a pas reculé devant des hypothèses bizarres ou extravagantes qu’on n’ose pas reproduire.
En désespoir de cause, on est allé chercher dans les régions sidérales ce qu’on ne trouvait pas autour de soi. L’action du soleil, de la lune, des conjonctions planétaires a été invoquée par l’astrologie ancienne qui a affiché si longtemps la prétention de résoudre le problème.
Peut-être faudrait-il un peu d’indulgence pour des folies qui se montrent encore dans ce siècle si justement fier de ses lumières. Les vieux astrologues n’ont-ils pas laissé des héritiers qui ont exhumé, au profit de l’étiologie cholérique, l’intervention de certaines planètes qui ne s’en doutent guère? Je sais bien que ce qui était, au moyen âge, un système publiquement enseigné dans les écoles, et défendu par de grands esprits comme une vérité démontrée, ne peut être aujourd’hui que la tentative isolée d’un cerveau creux en quête de ridicule. C’est notre invincible ignorance qui explique la force de reproduction de ces préjugés. Confions-nous, pour déchirer ce voile, aux promesses de l’avenir. Mais rendons hommage à la sagesse d’Hippocrate qui dédaignait les hypothèses et se renfermait dans sa formule du Quid divinum qu’on lui a tant reprochée parce qu’on ne l’a pas comprise.
Que gagne-t-on à mettre ces grandes maladies sous la dépendance d’un concours indéterminé d’influences telluriques, tant qu’on n’aura ni précisé leur nature et leur mode d’agir, ni surtout justifié de leur existence? Nul doute que la généralité de la cause ne s’accorde assez bien avec l’expansion sans limite de l’effet qu’on lui attribue. Mais ce n’en est pas moins une explication arbitraire qui échappe à tout moyen de vérification ou de contrôle.
M. Hecker défend avec chaleur l’étiologie cosmique qui attribue les épidémies aux grands troubles dans l’ordre physique. D’après lui, la coïncidence serait constante et trahirait un rapport de causalité.
Je veux bien admettre que dans les cas où ces influences déploient un certain degré d’intensité, leur intervention hâte ou favorise l’explosion d’une maladie imminente: mais je nie qu’elle ait le pouvoir de l’engendrer.
Une hypothèse qui invoque l’ascendant combiné des deux influences les plus générales et les plus actives qu’on puisse accuser de provoquer les épidémies, mérite d’être prise en considération, non pour lui reconnaître la valeur d’une vérité définitive, mais pour lui accorder une certaine part de probabilité scientifique. Cette théorie n’a pu être suggérée que par l’interprétation judicieuse des recherches et des rapprochements historiques que renferment les archives de la médecine.
D’après l’ensemble de ces données, M. le professeur Fuster a été porté à croire que le secret si vainement poursuivi des grandes épidémies pourrait bien être dans une combinaison indéterminée de causes cosmiques et d’influences morales et politiques[50]. Le concours de ces influences précéderait, d’après lui, avec une constance significative, l’explosion des grands fléaux populaires qui ont désolé le monde.
A l’appui de ce système, l’auteur s’est chargé de réunir les faits qui établissent la descendance légitime de ces maladies par rapport aux perturbations de l’ordre moral. Je ne le suivrai pas dans l’exposition habilement présentée de ces grandes crises. J’accorde volontiers que la coïncidence n’a jamais été en défaut depuis la peste d’Athènes jusqu’au choléra de notre temps.
Quant à la filiation qui relierait la génération des grandes épidémies aux influences cosmiques extraordinaires, M. Fuster en a emprunté les preuves à Noah Webster, physicien américain du commencement de ce siècle. Ce savant a réuni, depuis les temps historiques jusqu’en 1789, tous les documents relatifs à l’agitation désordonnée des éléments, tels que: éruptions volcaniques, tremblements de terre, comètes, météores ignés, chaleurs et froids excessifs, pluies et sécheresses insolites, tempêtes, apparitions de sauterelles, disettes, famines, etc. Après avoir rapproché les dates de ces phénomènes, des époques assignées à l’apparition des épidémies, il a vérifié que les deux faits n’ont jamais marché l’un sans l’autre, et il en conclut, un peu arbitrairement, que la production des épidémies est subordonnée à l’action de ces influences[51].
C’est par la conspiration de ces deux ordres de causes que M. Fuster essaie d’expliquer le mode de formation des grandes maladies populaires. L’auteur ne propose pourtant son système qu’avec réserve, et il serait le premier à reconnaître qu’il n’a pas prévenu toutes les objections. Je me contenterai de la suivante:
Quelle que soit la généralité d’action qu’on veuille bien attribuer à la double influence dont on suspecte les effets, elle ne saurait répondre à l’universalité des grandes épidémies. L’expérience prouve qu’elles ne se bornent pas à notre hémisphère, mais qu’elles se répandent, n’importe comment, dans toutes les parties du monde. Peut-on attribuer cette ubiquité à la combinaison des perturbations morales et météorologiques dont les causes doivent être si variables?
N’est-il pas évident d’ailleurs que cette étiologie laisse dans l’ombre un côté très-important de la question, puisqu’elle ne peut expliquer la spécificité originale des maladies qui en seraient le produit? Au VIe siècle, nous verrons éclater, à peu d’années de distance, la Peste inguinale, la Variole, la Rougeole. Est-il admissible que ces trois entités morbides, radicalement distinctes, soient l’œuvre de l’action combinée des mêmes facteurs?
En somme, l’hypothèse nouvelle proposée par M. Fuster serre le but de plus près, mais ne l’a pas encore atteint; et l’on peut se remettre à l’œuvre, en supposant que la solution désirée ne dépasse pas a tout jamais la portée de l’esprit humain.
Je ne viens pas, Dieu m’en garde, grossir le nombre de ces théories. Mais je me suis souvent demandé si ces causes qui exercent tant la sagacité des savants, ne proviendraient pas des mutations internes survenues dans les dispositions des masses, après une longue et inexplicable incubation. Ainsi éclateraient spontanément les affections populaires, comme on voit survenir la maladie sporadique chez un individu préparé à son atteinte.
L’étude des sociétés humaines, dans le temps et dans l’espace, démontre que chacune d’elles a son tempérament, son idiosyncrasie, sa constitution apparente, son activité intérieure, ou, pour parler comme Barthez, ses forces agissantes et ses forces radicales.
C’est dans l’ensemble de ces rapports et dans la proportion variable des facultés qu’ils traduisent, que réside la vie sociale, tantôt expansive et vigoureuse, tantôt énervée et languissante; ici réfractaire aux influences mauvaises, là fatalement condamnée à les ressentir.
Quand les populations sont profondément modifiées, elles offrent aux épidémies une proie plus facile, et c’est bien moins dans les agents extérieurs que dans l’activité intime de l’organisme qu’il faut en chercher la raison.
Mais je m’arrête parce que je m’aperçois que sous les apparences d’une explication, je m’en tiens strictement à l’expression des faits, et je m’empresse de passer à un autre point de vue.
La science est-elle parvenue à établir les lois qui régissent les explosions des épidémies nouvelles, leurs disparitions momentanées, leurs retours éventuels, leur extinction définitive? Je suis obligé de convenir que nous n’en sommes à peu près, sur ce point, qu’à la simple constatation des phénomènes. Or, l’observation ne nous apprend qu’une chose: c’est que ces grands fléaux sont heureusement rares et largement espacés dans la succession des siècles. C’est pour cela qu’on attend encore et qu’on attendra longtemps le Newton appelé à calculer les évolutions de ces étranges météores de l’ordre pathologique.
Sydenham pensait qu’une observation soutenue, à laquelle ne pourrait suffire la vie d’un homme, finirait par déterminer la marche de certaines maladies qui font le tour du globe et reviennent, avec les mêmes caractères, après un certain temps. Il les comparait aux comètes, et supposait qu’on fixerait aussi leur point d’arrivée et leur point de plus grand éloignement, suivant les temps et les lieux. Nous savons que cette conjecture du médecin anglais est loin encore d’être vérifiée dans les termes qui l’expriment.
Les chercheurs de causes finales ont émis l’idée que la vie collective des peuples se retrempe en quelque sorte dans ces violentes épurations; et que la civilisation, débarrassée, par ces ébranlements, des impuretés qui en retardent la marche, inaugure une ère nouvelle. Cette supposition, plus poétique que réelle, expliquerait au moins la rareté relative des grandes épidémies. Si elles s’étaient multipliées, comme les petites épidémies de l’ordre commun, ces prétendues épurations de notre espèce auraient bientôt abouti à sa destruction complète.
Que savons-nous sur le mode de propagation des épidémies? C’est ici que la féconde imagination des médecins s’est donné carrière. Mais ces hypothèses prématurées ont été promptement délaissées quand on les a surprises en pleine contradiction avec les faits. Je ne perdrai pas mon temps à reproduire cette insipide revue. J’aime mieux dire ce que nous apprend la simple observation, pure de tout alliage systématique.
Rien n’arrête la marche des grandes épidémies. Partout où elles se portent, elles frappent tous les âges, tous les sexes, tous les tempéraments, toutes les races, toutes les conditions sociales. On a remarqué cependant qu’elles sont plus fatales aux classes abruties par la débauche ou énervées par la misère.
Il est prouvé que ces maladies viennent de l’Orient à l’Occident, suivant le mouvement du système planétaire. C’est notre ignorance qui qualifie de caprices les inégalités bizarres de leur marche: autre inconnue à dégager!
Après avoir attribué leur extension au rayonnement d’un foyer infectionnel, imaginé pour les besoins de la cause, on a prétendu surprendre, dans la succession de leurs ravages, une filiation directe et continue qui relierait ensemble tous les cas morbides, comme les anneaux d’une chaîne.
Il est hors de doute que la contagion est leur compagne assidue, et quelques auteurs ont même voulu la leur associer comme un caractère inaliénable. La vérité est qu’elle ne remplit qu’un rôle secondaire dans le progrès de leur développement.
L’incohérence de la marche des grandes épidémies, les sauts et les bonds qui les transportent inopinément à des distances éloignées, sans toucher les intermédiaires, leurs retours sur les lieux qu’elles ont déjà visités, leur explosion instantanée sur les points opposés des cités populeuses: toutes ces considérations réunies rendent au génie épidémique, abstraction faite du mode virulent, sa complète indépendance. Dans leur course à travers le monde, ces fléaux cosmopolites se propagent par leur activité propre, en vertu d’une attribution primordiale.
Toute épidémie vraie porte avec elle un cachet dont elle ne se sépare jamais, et qui ne trompe pas l’œil exercé du médecin. Le groupe de symptômes qui la traduit est pathognomonique dans toute l’étendue du mot. Devant cette image indélébile, le diagnostic ne peut hésiter longtemps.
L’excessive gravité de ces symptômes est attestée par ce fait trop certain que l’art qui les combat avoue son impuissance absolue. Cette résistance aux méthodes et aux remèdes est un trait caractéristique.
Comment les épidémies cessent-elles? Quelle est la cause qui réduit graduellement le nombre et la léthalité des cas individuels, de telle sorte qu’on peut prédire le terme prochain de la maladie générale? Au moment où elle déploie toute sa fureur, on dirait qu’elle ne sera assouvie que lorsqu’elle aura épuisé toutes les victimes.
Jusqu’à ce jour (car rien ne garantit l’avenir), l’expérience est heureusement plus rassurante. Nous savons que les épidémies qui semblent avoir reçu la mission d’anéantir la race humaine, s’arrêtent devant une invisible barrière. Tout rentre enfin dans l’ordre accoutumé, et il ne reste de tant de désastres que les vides creusés par la mort, et le deuil des survivants qui pleurent leurs pertes.
Ce fait d’observation qui offre, par lui-même, un si haut intérêt, n’est pas facile à expliquer et a suggéré bien des hypothèses. Faut-il croire que le génie épidémique perd peu à peu son activité, à la manière d’un poison dont l’altération graduelle aurait atténué et détruit la vertu toxique? Seraient-ce les organismes qui finiraient par s’acclimater et supporteraient sans réagir des impressions irrésistibles dans l’origine? Est-ce dans une modification indéterminée de l’air qu’il faudrait rechercher ce secret? On sait combien cette étude est encore peu avancée malgré les efforts persévérants de la science, et je puis bien avouer que je ne suis pas complétement satisfait des vagues approximations qu’elle nous donne. Que d’espérances n’avait-on pas fondées, un moment, sur l’ozone et sa prétendue influence sur les épidémies! Que reste-t-il de ces travaux? Des résultats intéressants, sans application pratique.
Je ne pousserai pas plus loin ces considérations générales. Le moment est venu d’écrire l’histoire des grandes maladies populaires éteintes ou nouvelles, qui se reconnaissent à ce triple attribut: étrangeté des symptômes, domination universelle, léthalité indomptable. L’ordre de leur étude est naturellement indiqué par leur succession chronologique.
Voici les espèces que j’ai cru devoir comprendre dans ce groupe.
La peste d’Athènes, la peste Antonine, l’épidémie du règne de Gallus, la peste d’Orient, les fièvres éruptives nouvelles, la maladie gangréneuse du moyen âge, la peste noire du XIVe siècle, la suette anglaise, la syphilis, le choléra morbus de notre temps.
J’aurai l’occasion, chemin faisant, de mettre sous les yeux de mon lecteur quelques documents relatifs à certaines épidémies mentionnées par les vieux auteurs, qui nous ont laissé à deviner des énigmes nosologiques.
On s’étonnera peut-être de ne pas trouver dans l’énumération qu’on vient de lire, une épidémie qui a plusieurs fois parcouru le monde depuis le XVe siècle, sous les noms d’Influenza, Coquette, Petite-Poste, Follette, Tac, Horion, Grippe. Mon excuse sera facile.
La grippe n’est en réalité qu’une maladie vulgaire, connue de toute antiquité sous la dénomination de catarrhe. Depuis qu’elle a ostensiblement affecté la forme épidémique, elle s’est portée à plusieurs reprises dans toutes les parties du globe. Elle a donc de commun avec les grandes épidémies l’universalité de sa domination à un moment donné. Mais là se borne la similitude.
Sans doute, cette affection dont nous précisons nosologiquement la nature, renferme un élément qui nous échappe. «Nous ne connaissons le tout de rien,» a dit Montaigne. Mais nous pouvons la soumettre à l’analyse clinique et traiter avec assurance cette combinaison intime d’un double état nerveux et catarrhal. C’est ainsi que l’art dirigé par l’expérience peut se faire honneur de bien des succès qui lui sont interdits avec les grandes épidémies. Ce qu’il y a de nouveau dans la grippe, c’est son rayonnement illimité: mais elle est restée au fond ce qu’elle était sous les yeux d’Hippocrate.
M. le Dr Calmeil a décrit, avec toute l’autorité d’une science spéciale, les grandes épidémies de délire qui ont donné autrefois le navrant spectacle de toutes les défaillances de la raison humaine, de toutes les formes de la folie partielle, de toutes les perversions de la vie nerveuse[52].
C’est avec intention que j’ai gardé le silence sur cette classe de maladies. Outre que je ne pouvais songer à refaire ce qui avait été déjà si bien fait, il est évident que M. Calmeil ne prend pas ces mots: Grandes épidémies dans le sens que je leur donne. La démonomanie, la lycanthropie, la spectropathie, la chorémanie ou danse de Saint-Guy, le tarentisme, la théomanie convulsive, forment un groupe de névroses qui se séparent radicalement des épidémies vraies, non-seulement par leurs noms si expressifs, mais aussi par tous leurs attributs nosologiques. Quelle qu’ait été leur diffusion, on ne les a jamais qualifiées de pestes. C’est que leur origine doit être recherchée dans le monde des idées, et leur mode de propagation dans une faculté de l’instinct imitateur. Tantôt leur action porte sur l’intelligence et suscite les aberrations mentales les plus étranges. Tantôt elle retentit sur les appareils sensitifs et moteurs, et amène des troubles fonctionnels dont la gravité apparente reste étrangère à toute altération anatomique appréciable.
Cette brève indication préviendra, j’espère, le reproche que j’aurais pu encourir par une omission préméditée.