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CHAPITRE III.
Richesse de l’Italie au quinzième siècle.–Valeur de l’argent. Luxe et bienfaisance.–Cérémonies et fêtes.–Le costume italien.

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Table des matières

L’Italie de la Renaissance était le pays le plus riche de l’Europe. Aux ressources de ce sol inépuisable qui fournissait en abondance le blé, l’huile, le vin, le soufre, l’alun, les marbres de Carrare, toutes sortes de métaux, à la production du bétail, de la laine, de la soie, de la soie surtout, s’ajoutaient les bénéfices incalculables de l’industrie, du commerce et de la banque. Venise et Gênes servaient d’entrepôts à l’Orient. Florence possédait des comptoirs dans toutes les cités étrangères, depuis Bruges jusqu’au Caire. Partout, nous dit un historien, sur les côtes de la mer Noire, en Afrique, en Espagne, dans les pays du Nord, le commerce italien rassemblait les matières premières nécessaires à l’industrie, et ce même commerce les distribuait ensuite au loin, après qu’un travail italien en avait augmenté la valeur. Le même auteur ajoute qu’au quinzième siècle le capital productif de l’Italie égalait probablement celui de tous les autres États européens réunis.

Il n’est pas facile de se rendre compte, au moyen de chiffres, de l’importance de ces ressources, dont une si grande partie devait profiter aux sciences et aux arts. Les produits du sol, les objets manufacturés, la main-d’œuvre n’ont pas augmenté depuis lors d’une manière uniforme. Prendre pour base des évaluations le prix du blé, comme l’a fait le comte Cibrario dans un ouvrage classique, comme continuent à le faire plusieurs économistes, me semble en vérité un plaisant point de repère. L’expérience des trente dernières années prouve surabondamment avec quelle irrégularité se produisent la hausse et la baisse sur les matières les plus nécessaires à l’existence. Alors que le prix du pain est resté stationnaire, ou à peu près, combien d’autres denrées n’ont pas doublé, voire triplé! Prétendre établir, pour l’époque dont nous nous occupons, une proportion mathématique serait une entreprise téméraire. Il faudra que le lecteur se contente d’une simple approximation.


Monnaies italiennes du quinzième siècle.

La diversité des monnaies employées au quinzième siècle n’est pas faite pour simplifier le problème. A chaque instant, dans la même ville, la valeur du florin varie d’un quart, voire d’un tiers. A Florence, le fiorino d’oro vaut six livres six deniers, le fiorino di suggello seulement quatre livres. A Rome, le ducat représente tantôt55, tantôt60, tantôt 72bolonais.

Cependant, en écartant un certain nombre de cas embarrassants, on trouve qu’en règle générale la valeur du florin, ducat ou sequin d’or, est uniforme dans les différentes parties de l’Italie. Les florins de Rome, de Florence, de Milan, de Venise, que nous avons examinés au Cabinet de France, offrent sensiblement le même poids, soit3grammes et demi pour le florin simple, 7pour le florin double; il en est de même du ducat de Gênes, ou genovino d’oro. Ils correspondent à l’écu d’ or au soleil, dont un exemplaire du temps de Charles VIII, également conservé au Cabinet des médailles, représente une valeur presque identique (3gr. 49). A ne nous attacher qu’au poids du métal, le florin équivaudrait donc à une dizaine de francs de notre monnaie; mais pour nous rendre compte de la valeur qu’il représentait au quinzième siècle,–autant qu’il est possible de préciser en pareille matière, –il faut, d’après les numismates les plus autorisés, multiplier par cinq, calcul qui assigne au florin, sequin ou ducat une valeurd’environcinquante francs, au prix actuel de l’or.

On n’a que des données incertaines sur la richesse des différents États de l’Italie au quinzième siècle. Cette époque, si profondément artiste, était évidemment brouillée avec la comptabilité, la statistique et diverses autres sciences exactes. Rien de plus difficile que de lui arracher une vue d’ensemble. On devra se contenter de l’aperçu suivant, composé selon toute vraisemblance en1455, et indiquant le revenu approximatif de chaque Etat:

Le roi de France (revenus en 1414 : 2 millions) ; revenus en 1455 : 1,000,000 ducats.
Le roi d’Angleterre (2 millions, avant les guerres) ; » 700,000 –
Le roi d’Espagne (1410 : 3 millions), en 1455 : 800,000 ducats.
Le duc de Bourgogne (1400 : 3 millions), » 900,000 –
Le duc de Savoie, » 150,000 –
Le marquis de Montferrat, » 100,000 –
Le comte François, duc de Milan, » 500,000 –
La seigneurie de Venise (en 1423 : 1,001,000), » 800,000 –
Le marquis de Ferrare (en 1423 : 700,000), » 150,000 –
Le marquis de Mantoue, » 100,000 –
Bologne (1424 : 400,000), » 200,000 –
Florence (1423 : 400,000), » 200,000 –
Le pape, » 400,000 –
Gênes, » 180,000 –
Le roi de Naples, avec la Sicile, » 310,000 –

L’équilibre des budgets, de nombreux faits nous autorisent à l’affirmer, était essentiellement instable. La moindre expédition engloutit les revenus de plusieurs années. Mais la facilité avec laquelle on s’endette n’a d’égale que la facilité avec laquelle on se relève. En1466, Galéas-Marie sollicite de la république florentine un emprunt de60,000florins; en1474le même prince montre au roi de Danemark son trésor de Pavie contenant la somme énorme de deux millions en or. A Rome, à presque chaque conclave, quelque économe que se soit montré l’ancien pape, le sacré collège est forcé d’emprunter sur gages pour faire face aux dépenses les plus urgentes. Les joyaux, tel est, en pareille circonstance, le grand livre de la dette publique. Les plus puissants princes n’hésitent pas, à la première occurrence, à déposer les diamants de la couronne chez des usuriers attitrés. Ludovic le More met en gage d’un seul coup pour environ150,000ducats de pierres précieuses, sur lesquelles on lui prête la moitié de cette somme. Innocent VIII laisse longtemps entre les mains des Médicis, contre un prêt d’une vingtaine de mille ducats, la tiare pontificale. Quant à Charles VIII, il emprunte, –ce sont les expressions des chroniqueurs,–les diamants de ses alliées la duchesse de Savoie et la marquise de Monferrat, mais il ne peut en tirer que24,000ducats en tout.

Les joyaux constituaient donc, aux yeux des souverains du quinzième siècle, une réserve en cas de besoin: c’est ce qui explique tant d’achats que l’on est tenté de traiter de folies. Ne voyons-nous pas, au siècle dernier encore, un aventurier fameux, de nationalité italienne, acquérir en toute occasion des pierreries, pour les emporter en voyage en guise de lettres de change ou de numéraire?


La Paix et la Guerre. Couverture d’un registre des administrateurs financiers de la ville de Sienne, année1468.

A chaque instant, avons-nous dit, des guerres, voire de simples expéditions, viennent bouleverser l’économie des budgets les mieux établis. En 1401, Florence, dont les revenus ne semblent pas s’être élevés à cette époque à plus de300,000florins, verse200,000florins à Robert de Bavière pour l’aider dans son entreprise contre le duc de Milan; en1405, elle acquiert, moyennant la même somme, la citadelle de Pise; en1472, elle ouvre un crédit de 100,000florins pour la reprise de la ville de Volterra, qui ne lui payait cependant qu’une redevance d’un millier de florins. Pie II s’imposa des sacrifices bien autrement considérables lors de la guerre napolitaine; elle lui coûta plus de900,000ducats.

Dans son Trattato del governo e exercitio délia militia (1477), Orso Orsini, duc d’Ascoli, nous fournit des détails intéressants sur les frais d’entretien d’une armée composée de12,000chevaux, de6,000fantassins, de 500 ouvriers du génie, de50 chariots traînés par100paires de bœufs avec 100charretiers, enfin de100charrettes portant100gros canons et autant de moyens: la dépense totale, d’après son calcul, s’élève à470,000ducats par an.

La solde des mercenaires était généralement assez élevée. A Milan, en 1473, un simple arbalétrier recevait6florins par mois; un chef d’escouade, 7florins. A Venise, en1483, on promit à René de Lorraine17ducats 2/3par mois, pour chaque lance composée de six hommes à cheval et en outre 10,000ducats par an pour la table du prince. En sa qualité de capitaine général de la république florentine, le duc Hercule de Ferrare avait droit à60,000florins par an en temps de guerre, 40,000en temps de paix . Frédéric d’Urbin touchait une subvention annuelle de100,000 ducats, comme gonfalonier de l’Église; tel était également le chiffre de la subvention accordée à Mathias Corvin par la république de Venise pour l’aider dans la guerre contre les Turcs.

Nous possédons moins de données sur les frais de l’administration civile, sur les traitements des fonctionnaires, les indemnités allouées aux ambassadeurs, le rapport entre le rendement des impôts et les frais de perception. Le casuel, à coup sûr, entre pour une forte part dans tous ces calculs. Notons que dès cette époque les gouvernements italiens, si habiles dans l’art de pressurer leurs sujets, encouragent la loterie, ce jeu de hasard, dangereux entre tous, qui n’a cessé jusqu’à nos jours d’exercer ses ravages dans la Péninsule. En1468, on organise à Milan ce que le décret ducal appelle «il partito de la fortuna», avec des lots de5à 500 livres impériales. Le produit de l’opération est destiné à l’édification du «Broletto» ou marché aux grains.

Les dépenses personnelles des souverains n’avaient naturellement d’autres limites que leur fantaisie ou leurs ressources. Borso d’Este passe pour avoir dépensé plus de400,000ducats en cadeaux de toute sorte. Néanmoins, à sa mort, le trésor ducal contenait un demi-million de ducats. Les papes Paul II et Sixte IV consacrèrent chacun une centaine de mille ducats à l’acquisition d’une tiare. Le luxe était d’ailleurs fort variable à la cour pontificale. Sous Pie II, les dépenses de table quotidiennes ne s’élevaient, pour la cour, composée de270à280personnes, qu’à6ou8ducats, soit 3à400francs. Il est vrai qu’un lièvre ne coûtait que10bolonais, une couple de pigeons7bolonais, un veau un ducat et demi. Alexandre VI se distinguait également par sa sobriété . Par contre le cardinal Pierre Riario, le neveu favori de Sixte IV, dissipa en moins de deux ans la somme énorme de260,000ducats.

Pour un cardinal, le minimum des dépenses obligatoires était évalué à 4,000ducats. Plusieurs fois le pape dut s’engager à parfaire les ressources de ceux qui n’arrivaient pas à ce revenu. Mais on comptait beaucoup de membres du sacré collège qui avaient20, 25, et jusqu’à40,000 ducats de revenu (les cardinaux de Saint-Pierre ès Liens, de Ferrare, Galeotto della Rovere, etc.). Les ressources des archevêques et évêques étaient d’ordinaire beaucoup moins considérables. Sous saint Antonin, l’archevêché de Florence ne rapportait que 1, 500 ducats, et encore le saint ne dépensait-il que le tiers de cette somme.

En général, avec une dizaine de mille ducats par an on pouvait mener le train d’un prince. Lorsque les frères de Galéas Sforza furent exilés, ils reçurent chacun une pension de12,000ducats. Une pension de8,000 ducats suffit à l’ancienne reine de Chypre, Catherine Cornaro, pour vivre brillamment dans le château d’Asolo, que lui avait assigné la République de Venise.

Le chiffre des dots (on sait que les filles étaient souvent exclues de l’héritage paternel, dans la bourgeoisie aussi bien que dans les familles souveraines) s’accorde assez bien avec ce que nous savons des ressources des différents États. A Mantoue, lorsque le comte Évrard de Wurtemberg épousa, en1474, Barbe de Gonzague, cette princesse lui apporta25,000 ducats, dont12,000en numéraire, 4,000en bons sur le Fondaco dei Tedeschi, à Venise, 4,000en bijoux et vêtements, et le reste en argenterie et tapisseries; tel fut aussi, à un millier de ducats près, le chiffre de la dot de Claire de Gonzague, mariée en1481à Gilbert de Bourbon, duc de Montpensier. Seulement, cette fois, le trousseau figura dans le total pour une somme de6,000ducats.

A Milan, les dots étaient naturellement beaucoup plus considérables. En1465, la fille de François Sforza apporta au duc de Calabre une dot de80,000ducats, dont un tiers en vêtements et en bijoux. En1493, Blanche-Marie, la nièce de Ludovic le More, remit à flot l’empereur Maximilien, grâce à un apport de400,000ducats en numéraire et de 100,000ducats en joyaux .

Parfois la dot était proportionnée, non à la fortune des parents, mais à la qualité de l’époux. Lucrèce Borgia reçut31,000ducats lors de son mariage avec le seigneur de Pesaro, 40,000lors de son mariage avec le prince don Alphonse de Naples, et300,000ducats lors de son mariage avec Alphonse de Ferrare. On remarquait dans son trousseau200chemises, dont plus d’une avait coûté jusqu’à100ducats, un costume de 20,000ducats, un chapeau de10,000. Son futur beau-père ne voulut pas être moins magnifique; il lui offrit pour70,000ducats de joyaux.

Si nous passons à l’examen des fortunes des particuliers, il nous sera difficile, pour tout le quinzième siècle, d’en rencontrer qui dépassent 250,000ducats. Les Médicis possédaient, en1428, 178,221florins «di suggello», en1440, 235, 137. Le patrimoine du patriarche d’Aquilée, Louis Scarampi, était évalué à200,000ducats d’or, celui du doge de Venise, Vendramin, à170,000, celui des Colleoni à216,000.

A Florence, 50 ducats de revenu étaient considérés comme suffisant strictement aux besoins d’un citoyen; avec100ou150 ducats on pouvait vivre à son aise, avec250 à300 ducats se permettre de certaines dépenses de luxe. Une touchante histoire racontée par Vespasiano confirme ce calcul: une dame florentine de haut rang, à laquelle il ne restait qu’environ50 ducats par an pour son entretien, celui de deux petits-fils, de deux petites-filles et de sa domestique, se vit forcée de se livrer à des travaux manuels pour compléter son modeste budget. Elle se mit courageusement à l’œuvre, aidée de ses deux petites-filles, et réussit, grâce à leurs efforts communs, à élever convenablement celles-ci et à leur assurer un mariage brillant. Ses petits-fils, de leur côté, purent recevoir une instruction solide, et comptèrent dans la suite parmi les premiers citoyens de Florence.

Quelle que fût la richesse des parents, les dots, à Florence du moins, ne dépassaient jamais3,000florins, et encore ce chiffre fut-il rarement atteint. La femme du Pogge, dont la famille passait pour être fort à son aise, ne lui apporta que Goo florins. La République, en mariant les filles de Donato Acciajuolo, mort au service de l’État, leur donna à chacune 800florins. Chez les Ruccellai, chez les Médicis même, les dots n’étaient que de2,000à2,500 florins. Seule, Maddalena, la fille de Laurent le Magnifique, reçut4,000florins.

Un des faits qui montrent le mieux quel esprit d’organisation présidait dès lors au fonctionnement de la commune et de l’Etat, ce fonctionnement si savant et si rationnel que J. Burckhardt appelle une œuvre d’art, c’est l’établissement d’une banque (les Italiens disent «un monte»), destinée, moyennant des versements plus ou moins élevés, à assurer aux filles une dot au moment de leur mariage. Les compagnies d’assurance sur la vie ne datent pas d’hier, on le voit.

Les favoris de la fortune pendant le quinzième siècle, ce sont les humanistes; avec eux seuls on n’ose pas marchander. Ne sont-ils pas les dispensateurs de la gloire, et la gloire n’est-elle pas la suprême passion d’une époque à laquelle la soudaine résurrection de souvenirs remontant à douze ou quinze siècles a montré comment, grâce à l’amitié d’un écrivain célèbre, le nom d’un Mécène peut braver l’oubli!

La carrière de l’enseignement est celle qu’affectionnaient tout particulièrement les humanistes, outre qu’elle cadrait le mieux avec leurs aspirations (ils étaient, ne l’oublions pas, érudits bien plus que poètes), elle leur assurait des avantages brillants. Ce mot magique d’enseignement avait dès lors le privilège de fléchir les gouvernements le plus portés à l’économie.

Essayons de nous rendre compte, au moyen des chiffres, de la situation faite aux champions des idées nouvelles. Les traitements des professeurs étaient en rapport, d’une part avec leur notoriété personnelle, de l’autre avec l’intérêt des matières qu’ils enseignaient. Lauro Quirini ne recevait à Padoue, en1451, que40ducats par an, pour un cours de rhétorique et de morale, et Lucas Pacioli, en1477, 30ducats seulement à Pérouse, tandis que des professeurs de droit ou de médecine, disciplines particulièrement chères aux vieilles universités, touchaient jusqu’à1,000et2,000ducats, tout comme aujourd’hui, le mieux renté de tous les professeurs de l’université d’Oxford est celui de théologie, «of divinity». En thèse générale, la situation des humanistes ne cessa pas de s’améliorer pendant tout le quinzième siècle, pour décliner de nouveau au siècle suivant. On en jugera par quelques exemples: en1396, le célèbre Manuel Chrysoloras ne recevait, à Florence, que100florins par an; en1404, un maître non moins autorisé, Giovanni da Ravenna, 96ducats seulement, alors qu’une cinquantaine d’années plus tard Philelphe jouissait, à Milan, d’un traitement de700sequins (outre une habitation des plus confortables), et, à Rome, d’un traitement de 5à600florins, non compris200florins pour sa place de secrétaire apostolique. De pareilles ressources permettaient de mener un train de grand seigneur. Dès son retour de Constantinople, alors qu’il n’était encore qu’un débutant, Philelphe avait à son service deux domestiques mâles et quatre servantes. Plus tard, à l’époque même où il se plaignait le plus amèrement de sa détresse, l’humaniste avait six chevaux dans son écurie.

Outre leurs traitements de professeurs, les humanistes recevaient à tout instant de brillantes gratifications pour un panégrique, voire pour une simple dédicace. C’étaient des300, 400, 500 ducats qui tombaient d’un coup dans leur poche. Un exemple montrera combien ces favoris de la fortune étaient gâtés: Sixte IV ayant offert50 ducats seulement au Grec Théodore Gaza pour la dédicace d’une traduction, celui-ci jeta dans le Tibre ce cadeau dérisoire, et tous les humanistes de l’applaudir.

Tout ce qui touchait aux sciences et aux lettres avait le privilège de captiver au même degré la faveur publique. Il n’y eut bientôt plus de luxe plus ruineux que la formation d’une bibliothèque. Frédéric d’Urbin consacra 30,000ducats d’or à la sienne, et la République florentine, malgré sa parcimonie, dépensa d’un coup400ducats pour l’acquisition d’un vieux manuscrit orné d’argent et de perles et contenant les Évangiles. En se rattachant à un texte écrit, les œuvres d’art triplaient de valeur; on en vint à payer pour une miniature plus que pour un tableau.

Les médecins furent des premiers à profiter de leur assimilation aux hommes de science; attachés à la personne d’un prince, ils jouissaient de traitements presque aussi riches que les astrologues.

La situation des artistes était infiniment plus modeste; ils se voyaient partout sacrifiés aux humanistes. (Depuis, avouons-le, ils ont pris une brillante revanche!) Étaient-ils payés au mois, ils recevaient3, 6, 8, parfois 10ducats; Gentile da Fabriano fit seul exception; ses appointements mensuels, à la cour de Rome, s’élevaient à25ducats: il nous faudra aller jusqu’à Raphaël pour retrouver l’exemple d’une pareille munificence. Un des maîtres les plus fêtés du quinzième siècle, Fra Angelico, ne recevait que200ducats par an. Pour les ouvrages exécutés à forfait, la rémunération était d’ordinaire plus convenable, surtout lorsqu’il s’agissait de retables ou de bannières. En1454, le retable commandé à Piero della Francesca, par l’église Saint-Augustin de Borgo San Sepolcro, sa ville natale, lui fut payé320florins. La Cène dont Frédéric d’Urbin confia l’exécution à Justus de Gand (1474) coûta300 florins pour la main-d’œuvre, plus40florins, 33bolonais et demi pour l’or du fond. Par contre, Filippino Lippi s’engagea, en1487, pour la modique somme de 300 ducats, tout compris, à décorer de fresques monumentales la chapelle Strozzi à Santa Maria Novella.

Nous sommes loin, on le voit, des honoraires splendides payés par les Léon X et les François Ier (Benvenuto Cellini gagnait jusqu’à4,000ducats d’or par an au service du monarque français). Aussi les artistes du quinzième siècle n’ont-ils rien de commun avec les viveurs et les bretteurs du siècle suivant. Ce sont, pour l’immense majorité, de bons pères de famille, faisant maigre chère, pauvrement vêtus, forcés de s’interdire toute fantaisie. Quelques chiffres montreront combien leur installation était modeste: Masaccio ne payait que10 florins par an pour le loyer de la maison dans laquelle il vivait avec sa mère et son frère, et2florins pour le loyer de son atelier; Donatello, 15florins pour sa maison; Bernard Rosselino, 18florins pour l’atelier dans lequel il travaillait avec deux de ses frères. A Pise, en1475, Baccio Pontelli louait une maison à raison de. 8florins par an. A Carrare, Michel-Ange payait un ducat de loyer par mois). Si l’on parcourt les inventaires dressés après leur décès on n’y rencontre ni meubles luxueux, ni tapisseries, ni vases d’or ou d’argent; ces produits du luxe ne figurent que dans leurs tableaux.


Ces chiffres, cette enquête économique ne sont pas aussi étrangers à notre sujet qu’ils peuvent le sembler au premier abord: ils nous permettent de constater quelles ressources l’Italie était capable de mettre au service des œuvres de l’intelligence. Ce n’est pas chez les misérables habitants du Groënland ou de la Terre de Feu, absorbés par les dures nécessités de la vie, que la science et l’art se sont jamais développés. Il faut pour leur culture cette liberté d’esprit que donne à un peuple la prospérité matérielle. Grâce au bien-être général, les Italiens de la Renaissance étaient plus en mesure que n’importe lesquels d’entre leurs voisins de satisfaire leurs fantaisies, d’allier au luxe du costume ou du mobilier les plaisirs de la bonne chère, de choisir tour à tour entre les distractions de la ville et celles de la campagne; ils pouvaient également prodiguer aux investigations scientifiques les encouragements les plus puissants ou consacrer leur souvenir par des monuments impérissables.

Les moralistes du quinzième siècle n’ont pas assez de sarcasmes pour flétrir le luxe de leurs contemporains; les gouvernements promulguent à l’envi les lois somptuaires les plus sévères. Mais qui ignore que la dépravation du siècle est l’éternel refrain de tous les esprits chagrins! Longtemps avant qu’il fût question de Renaissance, Dante opposait les prodigalités de son temps à ceux de l’âge antérieur: «Florence, enfermée dans cette antique enceinte, qui lui sonne encore tierce et none, vivait en paix, sobre et pudique; elle n’avait pas de collier ni de couronne, ni de femmes parées, ni de ceintures plus belles à voir que celles qui les portaient. La fille ne faisait pas encore peur à son père en naissant, car la dot et le temps du mariage restaient dans de justes limites... J’ai vu Bellini ou Berti s’en aller avec une ceinture de cuir et d’os, et sa femme revenir de son miroir sans avoir peint son visage. J’ai vu ceux de Verli et ceux de Vecchio être contents de leur peau nue, et leurs femmes ne songer qu’à leur fuseau et à leur quenouille. 0heureuses qu’elles étaient!... L’une veillait au soin du berceau, et consolait l’enfant avec ce tendre langage qui fait la joie des pères et des mères; l’autre, tirant la chevelure à sa quenouille, contait des histoires avec sa famille sur les Troyens, sur Fiesole et sur Rome. Alors c’eût été une merveille qu’une Cianghella et un Lapo Salterello, comme le seraient aujourd’hui Cincinna et Cornélie.» Eh bien! ces Florentines du commencement du quatorzième siècle, qui aux yeux du poète personnifient la coquetterie et la prodigalité, sont aux yeux de ses successeurs du quinzième siècle des modèles de toutes les vertus. Puis, dans ce même siècle, Vespasiano exalte les vertus de la génération de1420au détriment de celle de1480. L’accroissement du chiffre des dots, conséquence inévitable de la diminution de valeur d’argent, leur paraît surtout l’abomination des abominations. Ils n’hésitent pas à annoncer que la fin du monde est proche. Leur unique consolation, c’est le souvenir de ce «bon vieux temps»,–que l’on n’admire tant que parce que personne ne peut se vanter de l’avoir vu de près.

Les édits somptuaires visent à la fois des libéralités légitimes et de folles prodigalités. Ils fixent un maximum pour les dots; de même qu’ils règlent pour les repas le nombre des convives et pour les enterrements celui des pleureurs. Les dimensions de chaque partie du costume sont déterminées par la loi, aussi bien que les menus des festins. A Venise, en 1425, la toilette d’une mariée ne devait pas dépasser le prix de200ducats. Puis nous voyons les magistrats vigilants sévir contre les fourrures de martre et d’hermine, contre les brocarts d’or, les broderies, les joyaux.


Devant d’un coffre de mariage avec les portraits des Sforza

Il est certain que dès lors le besoin de briller avait pris des proportions inquiétantes. Mais la prospérité de cités essentiellement industrielles, telles que Florence, Lucques, Venise, n’était-elle pas intimement liée aux progrès du luxe! Les contrats de mariage nous apprennent, mieux que tout autre genre de documents, quels raffinements recherchaient même de simples bourgeois. Le contenu des «corbeilles» du temps, ces coffres de mariage, ou «cassoni», couverts de riches peintures ou sculptures, que les amateurs modernes se disputent au poids de l’or, était digne du contenant. La guirlande ou le diadème de perles y occupait la place d’honneur; c’était, pour tout fiancé qui se respectait, un cadeau obligatoire. Ces ornements étaient de la plus grande richesse; tantôt les perles s’y mariaient à des filigranes ou à des plumes (il entra800plumes de paon, «occhi di code di pagone,» dans la guirlande de Catherine Strozzi), tantôt elles s’incrustaient sur des cercles d’or artistement ciselés. Le père d’un des plus éminents peintres du quinzième siècle tira son nom de Ghirlandajo et sa principale réputation de son habileté dans l’exécution des guirlandes de mariage. La robe de brocart jouait un rôle non moins considérable; même dans une famille d’une aisance moyenne on y consacrait facilement de80à100ducats. Hâtons-nous d’ajouter que ce vêtement monumental durait en général autant que celle qui devait le porter et se transmettait souvent par héritage. On s’aperçoit du prix que l’on y attachait par la précaution prise par de graves personnages d’en consigner la description et l’évaluation sur leurs inventaires, à côté de leurs créances ou de leurs propriétés immobilières. Pierre de Médicis, le père de Laurent, se garda bien de négliger ce devoir de bon père de famille, et il put s’autoriser de l’exemple de ses concitoyens les plus considérables, les Parenti, les Rinuccini, les Gaddi, les Ruccellai. Puis viennent mille fantaisies coûteuses que le goût de nos ancêtres considérait comme inséparables d’un ménage décent: aumônières, ceintures en argent ou en or, châtelaines, peignes d’ivoire; n’oublions pas le missel enluminé, le tableau représentant la Vierge avec l’enfant Jésus. On jugera des sacrifices que s’imposaient les familles les moins fortunées par l’exemple suivant: lorsque Marc Parenti, un simple marchand, épousa Catherine Strozzi, la sœur de Philippe, il lui fit de si riches cadeaux que la jeune fille, quand elle sortait, portait sur elle, sa mère le proclame avec orgueil, pour400florins de vêtements et de bijoux. La dot, cependant, n’avait été que de1,000florins. Ce fiancé modèle ne cessait de répéter à sa future: «Chiedi ciô che tu vuogli», «Demande ce qui te plaît.» L’indiscret Parenti nous a laissé le détail du trousseau de sa jeune épouse; nous y remarquons six bérets de soie, un collier de corail, dix-sept chemises, trente mouchoirs, trois cottes brodées ou garnies de fourrure, et différents menus objets, le tout valant160florins. Trente-quatre années plus tard, Parenti traçait sur le même registre ces lignes émues, où la douleur du bourgeois s’allie à son esprit d’ordre: «Le17mai1481, à9heures, elle quitta cette vie après l’union la plus agréable et la plus heureuse. Dieu reçoive son âme; elle le mérite par son humanité et par la dignité de sa vie, par sa conduite si distinguée et si honnête. Elle avait juste cinquante ans. Je l’ai fait enterrer dans notre tombeau de Santa Maria del Fiore, aussi honorablement que le permettait la loi. Et j’ai fait habiller de brun (di panni monachini) quatre personnes, à raison de12brasses pour chacune: à savoir, Constance et Mariette, nos filles, Selvaggia, femme de Philippe Strozzi, son frère, et Alexandrine, veuve, son unique sœur.»


Bagues du quinzième siècle. (D’après Labarte.)

Les prodigalités d’un Parenti n’étaient rien, toutefois, en comparaison de celles des Ruccellai. Lorsque Nannina de Médicis, la sœur de Laurent le Magnifique, épousa Bernard de Ruccellai, le célèbre historien, elle lui apporta un trousseau qui avait coûté 1,500 florins, bien que la valeur n’en eût été fixée qu’à500, sans doute pour tourner les prescriptions de l’édit somptuaire. Le fiancé de son côté offrit un collier de diamants, de rubis et de perles, d’une valeur de i, 200florins, une agrafe avec un rubis balais et des perles, d’une valeur de1,000florins, et de nombreux autres joyaux non moins précieux. Et ici encore, quoiqu’il s’agisse de la fille du premier citoyen de Florence, nous sommes à cent lieues du luxe déployé par les princesses des plus petites cours d’Italie.


Le costume italien au quinzième siècle. D’après le Songe de Polyphile (1499).

C’étaient les parents et amis qui se chargeaient d’ordinaire d’offrir à la fiancée les bagues et menus bijoux. Geneviève Martelli, lors de son mariage avec P. Cino Rinuccini, en1460, reçut huit bagues ornées de perles ou de pierres précieuses d’une valeur totale de50 florins. Notons ce détail curieux: les Italiens du quinzième siècle en recevant un cadeau ne manquent jamais d’en rechercher le prix et de le consigner par écrit, tandis qu’aujourd’hui la politesse la plus élémentaire consiste à ignorer la valeur vénale d’un objet donné. Au mariage de Nannina de Médicis, les parents offrirent vingt bagues, le fiancé six; au mariage de Laurent de Médicis avec Clarisse Orsini, le nombre des bagues s’éleva à cinquante, valant chacune de10à50 et même60ducats; on remarquait en outre, parmi les cadeaux, une pièce de brocart, un compotier en argent, et surtout un missel donné par le précepteur de Laurent, Gentile de’ Becchi, le futur évêque d’Arezzo, et ayant coûté environ200ducats, une dizaine de mille francs.

A l’occasion des baptêmes, les cadeaux pleuvaient de plus belle. Lors de la naissance de son premier fils, Nannina Ruccellai reçut seize brasses de velours, une brasse et demie de brocart d’or, un bassin et un bocal d’argent, deux hanaps d’argent, remplis de sucreries, et plusieurs pièces d’étoffes précieuses.

Quel que fût à ce moment le goût des Italiens et des Italiennes pour la parure, à quelques raffinements que donnât lieu la toilette, ils surent du moins se garder des exagérations qui caractérisent les modes françaises, allemandes et anglaises contemporaines. Un sens exquis de la mesure présidait à la coupe des vêtements, à l’association des couleurs, aux ornements. Chez nous, au contraire, on assiste, selon l’expression de M. Baudrillart, à la démence du luxe. Le jeune duc d’Orléans, frère de Charles VI, porte des robes où sont écrites en broderies les paroles d’une chanson, notée tout au long sur chacune des deux manches, à l’aide de560 perles. Pour la fourrure d’une seule robe de chambre, on voit employer jusqu’à2,797peaux de petit-gris. C’est l’époque où dames et demoiselles «portoient cornes merveilleuses, hautes et larges, et avoient de chacun costé, au lieu de bourlées, deux grandes oreilles si larges que, quand elles vouloient passer l’huis d’une chambre, il falloit qu’elles se tournassent de côté et se baissassent.» Ou bien, on se sert d’habits mi-partis, jaunes, bleus, rouges d’un côté; verts, blancs, ou noirs de l’autre; les souliers à la poulaine font fureur; ils se marient aux coiffures les plus extravagantes.

Dans l’Italie de la Renaissance, le costume tend de plus en plus à se régler sur les formes mêmes du corps humain, qu’il accentue, mais sans exagération; malgré sa richesse, il ne cesse d’être élégant. Chez les adolescents le vêtement est d’ordinaire collant; chez les vieillards l’ampleur des manteaux fait songer à la toge antique. La coiffure des uns et des autres, le béret, la toque, affecte une extrême simplicité. Les femmes n’évitent pas moins tout excès dans la forme ou la couleur de leurs ajustements. A leurs yeux l’élégance ne va pas sans la discrétion.


Chevaliers du quinzième siècle. (Nielle de la Bibliothèque nationale.)

Ces tendances s’affirment au fur et à mesure que la Renaissance gagne du terrain. En comparant les modes du premier tiers du siècle, telles qu’elles nous apparaissent dans les dessins de Pisanello ou de Masolino, à celles de la fin de la même période, on constate un progrès très marqué. Les costumes militaires sont ceux où l’amélioration se fait le moins sentir: rien de plus bizarre que ces casques couverts d’animaux fantastiques, ces poignées d’épées contournées: aussi bien n’avons-nous plus affaire qu’à des soldats de parade.

Le luxe de la table va de pair avec le luxe de la toilette. Il ne suffit plus qu’un repas soit copieux et délicat: il faut que les mets soient rares (pois sons d’une taille démesurée, volatiles exotiques, épices des Indes, etc.) et apprêtés avec une science consommée. On pousse la recherche jusqu’à faire dorer le pain. Puis ce sont des pièces montées, à la confection desquelles poètes, artistes et pâtissiers ont eu une part égale. Si, à Florence, les noces de Nannina de Médicis et de Laurent de Médicis rappellent, par leur profusion, les distributions de vivres en honneur sous l’empire romain (celles de Nannina coûtèrent6,638florins, somme représentant plusieurs centaines de mille francs), dans les cours souveraines on s’attachait à la fois à la qualité et à la quantité: le plus magnifique des festins de cette époque est celui que le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, offrît à la princesse Éléonore d’Aragon, en1473; on y servit plus de cinquante plats aux convives, bien qu’ils ne fussent qu’au nombre de dix.


Le costume italien à la fin du quinzième siècle. Bas-relief de la Chartreuse de Pavie.

En cherchant bien on trouverait peut-être que la Renaissance, avec son goût si sûr, a réagi contre de pareils excès. Il est du moins permis de placer en regard de raffinements dignes d’un Trimalchion la frugalité qui présidait aux banquets littéraires, dont la vogue alla grandissant à partir du dernier tiers du quinzième siècle. Les distractions de l’esprit y tenaient plus de place que les plaisirs de la table. L’ambassadeur vénitien Francesco Diedo, Démétrius de Lucques, bibliothécaire de la Vaticane, et le Luxembourgeois Jean Goritz durent une réputation durable aux fêtes de ce genre qu’ils organisèrent à Rome. C’est également ainsi que Laurent le Magnifique se plaisait à vivre avec la pléiade de littérateurs et d’artistes, qu’il admettait journellement à sa table.


Hanap vénitien en verre. (Fin du quinzième siècle.) D’après Labarte.


Les jeux de société en Italie, d’après une gravure du Décaméron de Boccace. Édition de1498.

De quelque côté que l’on porte les regards, on s’aperçoit qu’à l’ère des privations a succédé une ère de jouissances, qui n’exclut d’ailleurs pas de très réelles vertus domestiques. Aux yeux du quinzième siècle, la terre n’est plus un exil, le monde un cachot, la vie un mal, comme pour ces générations si bien définies par un de nos plus éminents philosophes. Partout, des Alpes à l’Etna, de la Tamise à la Vistule, l’Europe éprouve le besoin de prodiguer ces trésors de santé et de force, ces ardeurs généreuses dont elle a semblé être sevrée pendant un temps. Le travail opiniâtre de la bourgeoisie, maîtresse des villes, a pour corollaire les distractions les plus variées: par leur retour périodique elles deviennent une partie intégrante de l’existence. En Italie, en Toscane surtout, il est difficile de rencontrer un citadin qui pendant la belle saison ne passe point les dimanches et les jours de fête dans sa maison de campagne, son «casin»; l’amour des champs est en effet un signe caractéristique de l’époque. Les amusements champêtres alternent avec des jeux de toute sorte: on sait que la vogue des cartes date précisément du quinzième siècle.


Divertissements champêtres. Fresque de Michelino Besozzo. au palais Borromée, à Milan.

Les plaisirs de la chasse sont généralement l’apanage des grands seigneurs. Plusieurs d’entre eux poussent cette passion jusqu’à la folie et entretiennent de véritables armées de parasites, spécialement attachés à ce département, qui a toute l’importance d’un grand service public. Bernabo, l’un de ces Visconti excessifs en tout, force ses sujets à nourrir une meute de5,ooo chiens, destinés à chasser le sanglier; ils doivent les présenter deux fois par mois aux inspecteurs; leurs nourrissons sont-ils trop maigres, on les frappe d’une amende; sont-ils trop gras, même punition. Les Sforza héritent de ces instincts cynégétiques: Galéas dépense en une seule année16,000ducats pour ses chasses; lorsqu’il se rend à Florence en1471, il emmène500 couples de chiens, ainsi que d’innombrables faucons et éperviers. Le roi Ferdinand Ier de Naples n’adore pas moins ce genre de luxe: il se fait accompagner dans son voyage de Rome, en1475, d’une telle masse de faucons qu’ils détruisent tous les milans de la campagne romaine. Ce ne sont là, après tout, que véneries en miniature si on les compare à celles de l’Orient: le sultan Bajazet Ier n’entretenait-il pas sept mille fauconniers et autant de veneurs!


Seigneurs et dames jouant aux tarots. Fresque de Michelino Besozzo, au palais Borromée, à Milan.

Ici, comme pour tant d’autres points, un rapprochement entre l’Italie et les nations ultramontaines, entre le quinzième siècle et le seizième, atténuera considérablement la responsabilité de la première Renaissance. Qu’on parcoure les pages dans lesquelles un récent historien du luxe flétrit les excès de la cour d’Avignon et de la cour de France, on se laissera aller pour l’Italie à l’indulgence à laquelle elle a droit.

Montons d’un degré et examinons une classe de divertissements qui, pour être parfois plus ruineux, en parlent du moins davantage à l’esprit. Parmi tant de jouissances savourées par cette époque si heureuse de vivre, il n’en est pas de plus recherchées que les fêtes, les cérémonies, les spectacles de toute sorte. Les chroniqueurs s’attendrissent en nous décrivant une belle entrée princière, un tournoi, un enterrement somptueux. On s’ingénie à multiplier les occasions d’organiser une mascarade, une représentation théâtrale, des courses de chevaux, et les gouvernements se croient tenus d’encourager les fêtes les plus profanes, de même que les poètes de les célébrer. A Rome, le pape met chaque année des prix considérables à la disposition des vainqueurs aux «ludi Agonis et Testaciæ», c’est-à-dire aux jeux organisés sur la place Agonale ou sur le Testaccio. C’est généralement une pièce d’étoffe d’une grande valeur, le «pallio». On prélève, en outre, dans cette circonstance, un impôt de1,130 florins sur la communauté des juifs, pour les frais de représentation ou l’indemnité des fonctionnaires chargés d’assister à la fête; le sénateur entre autres, a droit à une housse de soie pour son cheval. Les chars du carnaval sont également placés sous le haut patronage de l’administration: ils doivent être au nombre de six; sur chacun d’eux on place deux porcs; le tout est conduit au mont Testaccio, du sommet duquel on précipite et les chars et leurs occupants. Les combats de taureaux aussi sont à ce moment en honneur dans toute l’Italie: dès le siècle précédent on en avait organisé à Rome, dans le Colisée, à partir de1482, ils se renouvelèrent fréquemment à Sienne; à Rome, en 1500, nous avons à peine besoin de le rappeler, César Borgia se distingua en tranchant d’un seul coup la tête d’un taureau. Je ne sache pas que le quinzième siècle ait poussé le culte pour l’antiquité jusqu’à donner des combats de gladiateurs, comme l’avaient fait les Napolitains au siècle précédent, mais les combats de fauves n’avaient rien qui les scandalisât. En 1459, pour fêter l’arrivée du pape Pie II, les Florentins convertirent la place de la Seigneurie en une arène dans laquelle ils introduisirent seize lions, des ânes, des taureaux, des chevaux et des animaux sauvages, probablement des cerfs ou des chevreuils.


Le jeu de paume au quinzième siècle. Fresque de Michelino Besozzo, au palais Borromée, à Milan.


Tarot italien du quinzième siècle.

L’historien peut passer en revue sans amertume toutes ces manifestations du besoin de se divertir, de plaire et de briller, car dans cette société du quinzième siècle, si merveilleusement pondérée, l’excès du luxe n’a point pour pendant l’excès de la misère. Partout les municipalités s’occupent de soulager les pauvres, les malades; bon nombre des institutions charitables de cette époque furent si fortement organisées qu’elles ont résisté à tous les orages et jouissent aujourd’hui encore de la plus grande vitalité. Citons d’abord les monts-de-piété, destinés à protéger l’emprunteur contre les entreprises des usuriers. Le premier de ces établissements fut ouvert à Pérouse en1462 ou1464, à la sollicitation d’un moine franciscain, le frère Barnabé, de Terni . A Sienne, nous en trouvons un en1471ou1472. En1483, Milan établit, à son tour, un «monte pio», qui depuis quatre siècles n’a jamais fermé ses portes. Bientôt on compta des monts-de-piété dans les plus petites villes.


Fenêtre de l’hôpital de Milan, par Antonio Filarete.

Les établissements hospitaliers n’étaient ni moins nombreux, ni moins bien organisés. On citait dans toute l’Europe l’hospice de Sienne. Dès1414, l’empereur Sigismond demandait à la municipalité de cette ville de lui en envoyer un dessin exact. D’après un voyageur du temps, on ne consacrait pas moins de20,000ducats par an à l’entretien de cette maison modèle. A Florence, Santa Maria Nuova formait une véritable maison de retraite pour les vieillards, tandis que le «Spedale degli Innocenti», construit en1444par Brunellesco, offrit de bonne heure un asile aux enfants trouvés. A Rome, l’hospice de S. Spirito, édifié par Sixte IV, à Milan, «l’Ospedale Maggiore», se distinguaient par leurs dimensions aussi bien que par leur installation luxueuse. Citons également, à Milan, le lazaret grandiose élevé de1488à1513. L’illustre Léon-Baptiste Alberti consacre un paragraphe spécial, dans son Traité d’architecture (liv. V, ch. VIII), à l’organisation des hôpitaux; il insiste sur la nécessité de grouper les malades d’après la nature de leurs maladies. Alberti nous apprend en outre que la mendicité était interdite dès le quinzième siècle dans un certain nombre de villes italiennes. On employait les infirmes ou les estropiés à toutes sortes de travaux manuels, les aveugles, par exemple, à tourner la roue des cordiers. Quant à ceux qui étaient impropres à n’importe quel exercice, on les plaçait dans des hospices spéciaux.–La Renaissance ne pouvait que favoriser ces tendances philanthropiques, dont le moyen âge lui avait légué la tradition autant que l’antiquité classique.

La Renaissance en Italie et en France à l'époque de Charles VIII

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