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IV
LE MARQUIS

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M. de Rainville avait certainement dépassé la soixantaine; mais, en dépit de ses rides, de sa moustache presque blanche et de son embonpoint, on reconnaissait en lui «un vieux beau», c’est-à-dire un «homme à bonnes fortunes» d’autrefois. Ses manières étaient hautaines, quoique familières, et il disait volontiers tout ce qui lui venait à la tête. On prétendait dans le pays qu’il était «braque», ce qui ne l’empêchait pas de prendre au besoin un grand air qui imposait.

Il portait une culotte de peau de daim, devenue un peu juste, des bottes molles à éperons d’argent, et une sorte de veste de chasse, à boutons de métal, qui n’était pas de première fraîcheur. Il tenait à la main |un panama, éraillé sur les bords; ses cheveux gris, coupés court, laissaient voir un crâne chauve, poli comme de l’ivoire. Tout cela sentait bien son gentilhomme campagnard, mais il s’agissait d’une splendeur passée plutôt que d’une splendeur actuelle. De même, le cheval attaché près de la porte était une bête de race; seulement il devait porter son maître depuis bien des années, et tout l’art du tondeur n’avait pu lui donner l’aspect élégant qui lui manquait.

M. de Rainville salua les dames et son attention se porta d’abord sur Louise qui, de sa part, observait curieusement ce type étrange, assez peu ordinaire à Paris.

–Une charmante enfant! dit-il avec le regard et le sourire du vieux connaisseur qui ne prend pas la peine de cacher son admiration; est-ce votre fille, madame la débitante?

La Bourinette se mit à rire.

–Y pensez-vous, monsieur le marquis? s’écria-t-elle; je suis moi-même demoiselle.

–Demoiselle! hum!… Au fait, vous n’étiez que la gouvernante du bonhomme à la jambe de bois… Mais alors cette belle personne…

–Est ma remplaçante ainsi que sa mère, répliqua la Bourinette.

M. de Rainville tourna les yeux vers Mme Morlent, qui était toujours comme pétrifiée. Cette figure de duègne, qu’il entrevoyait à l’arrière-plan, ne lui disait rien sans doute, car il reprit avec son sans-gêne habituel:

–Ma foi! ma bonne, vous ne m’en voudrez pas si je trouve que la clientèle ne perd rien à ce remplacement… Ah çà, poursuivit-il d’un ton différent, pensons à ce qui m’amène… J’aurais besoin de «papiers à billets» pour plusieurs mille francs.

La Bourinette tira de dessous le comptoir un carton contenant toutes sortes de feuilles timbrées. M. de Rainville en prit plusieurs et paya.

–Voilà, dit-il, de quoi battre monnaie. Je suis harcelé par des gens sans conscience et sans délicatesse… On perd le respect, ma chère demoiselle; on n’a plus d’égards pour personne… A la vérité, ajouta-t-il pendant que son œil s’enflammait tout à coup, je ne saurais exiger du premier venu les égards que je ne trouve pas dans ma propre famille…

–Ainsi, monsieur le marquis, demanda étourdiment la Bourinette, votre procès contre M. votre frère.

–Mon procès, mademoiselle, ne regarde que moi.

M. de Rainville avait pris son grand air et la débitante n’osa pas ajouter un mot.

Mais aussitôt il s’apaisa, le sourire reparut sur ses lèvres.

–Adieu, mesdames, reprit-il; j’aurai besoin d’une boîte de cigares, dès que les fonds seront en hausse. Au revoir donc!

Et il sortit en disant tout haut, comme à lui-même:

–Quelle jolie personne!

Une minute après, il s’éloignait au trot de son vieux cheval.

Alors seulement Mme Morlent secoua l’espèce de charme qu’elle subissait; elle se redressa et respira longuement. Louise, qui n’avait pas remarqué le trouble de sa mère, dit à la Bourinette:

–Savez-vous qu’il n’est pas gêné, votre vieux monsieur? Il s’exprime sur un ton…

–Que voulez-vous, mademoiselle! on lui passe tout. car on assure qu’il est «timbré». Son plus jeune frère. le comte de Rainville, qui demeure à deux lieues d’ici et qu’on appelle «le Rainville de Bois-Morand», essaye même en ce moment de le faire interdire. Le marquis est veuf, et son frère voudrait bien l’empêcher de gaspiller ce qui lui reste pour en hériter un jour. Telle est la cause du procès dont je parlais tout à l’heure et au sujet duquel j’ai été si vertement rembarrée… Le marquis possédait autrefois de vastes propriétés; mais il a toujours mené une vie de polichinelle, comme on dit, et du train dont il marche, il ne tardera guère à se trouver au bout de son rouleau.

Beaucoup de morceaux de terre, qui formaient la meilleure partie de son domaine, ont été vendus, et il est de plus en plus obéré. Il emprunte de toutes mains; les papiers à billets qu’il vient de prendre sont destinés sans doute aux usuriers qui l’exploitent sans pitié… Il lui reste encore, quoiqu’elle soit criblée d’hypothèques, la propriété du château et de la forêt de Sergy, situés à un quart de lieue de la ville; mais la forêt ne rapporte presque rien, tant on y a pratiqué de coupes sombres; et le château va un de ces jours crouler sur la tête du propriétaire, tant il est en ruines.

Le marquis vit là pourtant avec une cuisinière et un vieux domestique de confiance, qui lui sert à la fois de valet de chambre, de garde-chasse et de palefrenier… Maître et domestiques ne font pas grande chère à Sergy; le château, à certains jours, pourrait s’appeler «le chateau de la faim.

Et la Bourinette s’interrompit par un éclat de rire.

Louise demeura impassible; peut-être éprouvait-elle quelque pitié pour le vieux gentilhomme réduit à des extrémités si cruelles. Mme Morlent qui, en dépit d’elle-même, avait écouté ces détails avec intérêt, demanda en essayant de raffermir sa voix:

–Et suppose-t-on, mademoiselle, que… le désordre… l’inconduite… soient encore aujourd’hui la cause de cette détresse?

–Oh! pour cela non, madame; autrefois le marquis s’est livré à toutes sortes de bamboches, mais le proverbe dit: «Quand le diable devint vieux, il se fit ermite.» M. de Rainville s’est fait ermite. ou chasseur, ce qui est tout un. Vous n’ignorez pas que, si la passion de la chasse s’empare d’un homme, elle peut le mener aussi loin que toute autre. Dans la saison, le marquis tiraille du matin au soir. Il est le maître de la forêt et s’est réservé, sa vie durant, la chasse sur les terres qu’il a vendues. En temps prohibé, il tue des lapins dans son parc, qui est vaste et clos de murs. On assure que son monde et lui ne mangent que du gibier. Les domestiques vendent l’excédent et s’en font une ressource… Aussi croirez-vous aisément que les braconniers, nombreux dans le pays, ne le portent pas dans leur cœur; et cette canaille de Paturin, que vous venez de voir, pourrait en dire quelque chose. M. le marquis leur fait une guerre incessante; il va lui-même, la nuit, avec son garde, pour les surprendre quand ils sont à l’affût… et, à ce métier, il finira par attraper tôt ou tard un mauvais coup…

–Mais, du moins, ce… marquis est-il bon pour les pauvres gens?

–Il a la générosité d’un prince, madame; pourvu qu’on ne braconne pas, il est la bonté même. Les pauvres des environs se chauffent uniquement avec son bois. Tenez! il vient de prendre des papiers à billets, et quelques louis vont sans doute entrer dans ses poches. Le premier venu n’a qu’à se mettre sur son chemin pour en avoir une part; le marquis donne sans compter… excepté à ses créanciers, par exemple… Quant à ceux-là, et ceux-là seuls, ils ne verront pas la couleur de son argent!

Il y eut un moment de silence; Mme Morlent était plongée dans une profonde rêverie. Louise reprit bientôt de son air mutin:

–Eh bien! moi, malgré ses manières hardies et ses paroles peu mesurées, je ne déteste pas trop ce vieux monsieur qui, dans une situation pareille, trouve moyen de rester gentilhomme… Il ne s’agit, après tout, que de le remettre à sa place, quand il en est besoin!

Sa mère la regarda avec une expression singulière. Louise n’y prit pas garde et demanda encore:

–Croit-on, mademoiselle Castorin, que ce frère, qui veut mettre en tutelle le pauvre marquis, réussira dans son projet.

–Qui sait? La justice voit si drôlement les choses! Le comte de Rainville est un homme dur, avare et, quoique très riche lui-même, il convoite les biens de son aîné. On a réuni un conseil de famille et on y a conté des histoires passablement curieuses au sujet du bonhomme. L’interdiction n’est pas prononcée, il est vrai; seulement, le marquis ne peut plus rien aliéner, et il fait tant d’extravagances que son frère, qui l’entoure d’espions, ne peut manquer d’obtenir une sentence contre lui.

L’arrivée de plusieurs clients interrompit cet entretien.

Jusqu’au soir, Louise ne cessa de se renseigner surtout ce qui concernait l’exploitation du bureau de tabac, et elle se renseigna si bien qu’elle eût pu déjà répondre aux pratiques. En revanche, Mme Morlent continuait de se montrer distraite, parfois agitée: elle souffrait visiblement et rien ne pouvait l’arracher à sa préoccupation. Louise, qui s’en était enfin aperçue, profita de l’heure du dîner pour annoncer à la Bourinette que sa mère et elle, se trouvant encore un peu fatiguées de la veille, lui laisseraient la surveillance du bureau pendant le reste de la soirée et ne reviendraient que le lendemain matin.

Les choses ainsi arrangées, elles retournèrent à leur auberge. Pendant le dîner, Mme Morlent manifesta la même tristesse, et sa fille attendait avec impatience le moment où elles seraient seules, pour lui en demander la cause. Aussitôt qu’elles furent remontées dans la chambre et qu’elles eurent refermé la porte, Louise s’écria:

–Au nom du ciel! maman, qu’y a-t-il donc?

La mère fondit en larmes.

–Mon enfant, répliqua-t-elle, la tâche que nous avons acceptée est au-dessus de nos forces; pour ma part, je me sens tout à fait incapable de la remplir. Il faut quitter ce pays au plus vite, demander une autre résidence, donner notne démission… que sais-je? Nous ne pouvons rester ici.

Un douloureux étonnement se peignit sur le visage angélique de Louise.

–Y pensez-vous, chère maman? Ce serait une grave détermination! Pour Dieu! que s’est-il passé aujourd’hui? Ce matin encore vous paraissiez résignée! Avez-vous vu quelqu’un ou appris quelque chose.

–Non, non, interrompit Mme Morlent avec précipitation; qui aurais-je vu, qu’aurais-je appris? Seulement, l’expérience de cette journée m’a convaincue que nous ne pourrions nous faire, ni l’une ni l’autre, à ce pénible métier. Nos goûts, nos habitudes, notre faiblesse sont un obstacle insurmontable… Il vaut mieux revenir sur nos pas, s’il en est temps encore.

–Quant à moi, dit tristement Louise, je croyais avoir la bonne volonté et le courage nécessaires pour remplir les fonctions que nous avons sollicitées avec tant d’instances… et à moins que vous n’ayez des motifs particuliers…

–Encore une fois, quels motifs aurais-je en dehors de ceux que tu connais?… Mais il y a moyen de tout arranger… Écoute-moi.

Et Mme Morlent exposa à sa fille le plan qu’elle avait conçu.

La Bourinette, en dépit d’elle-même, ne quittait pas sans regret le bureau de tabac qui lui donnait de l’importance dans la ville: aussi avait-elle fait entendre, pendant la journée précédente, que, si la gérance lui était laissée, elle payerait volontiers une rente annuelle de deux mille francs aux titulaires.

–Je n’ai pas répondu à cette proposition détournée, ajouta Mme Morlent, et nous sommes libres de lui donner suite ou non… Cependant, ne te semble-t-il pas, Louise, qu’avec une rente de deux mille francs, nous pourrions vivre paisiblement et selon nos goûts quelque part? Non pas ici, par exemple; ni même à Paris… mais dans quelque province écartée, où la vie ne serait pas dispendieuse…

–Pourquoi pas ici, aussi bien que partout ailleurs? Vous paraissez avoir contre ce pays, qui me semble à moi beau et bon, des préventions inexplicables… Raisonnons et discutons un peu, si vous le voulez bien, le projet qui vous séduit.

En même temps, la jeune fille, avec une netteté et une précision merveilleuses, démontra à sa mère que, vu le dépôt du cautionnement, vu les dépenses du voyage et de l’installation, vu enfin les engagements contractés et certaines éventualités dont il importait de tenir compte, elles étaient dans l’impossibilité absolue, du moins pour le moment, d’essayer une combinaison nouvelle. Le peu d’argent qu’elles avaient apporté de Paris se trouvait déjà presque entièrement absorbé, et les chiffres, comme toujours, parlaient avec tant d’éloquence, que Mme Morlent demeura consternée et muette.

–Du reste, ma bonne mère, poursuivit Louise, ce qui présente aujourd’hui des difficultés insurmontables deviendra peut-être facile plus tard, quand nous aurons réalisé quelques bénéfices… Jusque-là, je vous en conjure, prenons patience. Les inconvénients, qui. vous frappent à première vue, ne manqueront pas de diminuer ou même de disparaître dans l’avenir; sinon, il sera toujours temps de prendre un autre parti… En attendant, poussons l’épreuve jusqu’au bout.

–C’est que tu ne sais pas… tu ne peux pas comprendre… Je prévois bien des choses douloureuses pour toi comme pour moi-même!

–Expliquez-vous, maman; peut-être si vous parliez avec plus de clarté…

–Tu es trop jeune pour que je te dise… Allons! continua Mme Morlent avec effort, le mal est sans remède. Ce que je crains ne se réalisera pas sans doute; mais souviens-toi, chère petite, que, s’il arrive un malheur, j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour t’en préserver.

–Un malheur!… Chère maman, vos chagrins prolongés troublent votre esprit toujours si juste et si droit; vous vous créez des chimères; votre imagination ébranlée vous fait voir partout des périls… Courage! je vous le répète; aimons-nous, soutenons-nous et nous vivrons ici en paix.

–Tu le veux, Louise? répliqua Mme Morlent en soupirant, soit donc! Nous mettrons notre confiance dans la bonté de Dieu.

Elles s’entretinrent encore quelques instants avec affection, et Louise put espérer qu’elle avait ramené quelque sérénité dans l’âme de sa mère. En effet, dès le lendemain matin, l’une et l’autre occupaient leur place à côté de la Bourinette, derrière le comptoir du bureau de tabac.

La marchande de tabac

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