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VI
L’HOSPITALITÉ
ОглавлениеLe château de Sergy qui, de loin, avait un aspect imposant, n’était, vu de près, qu’une déplorable ruine. Son architecture ne manquait pas de noblesse, mais son toit effondré et couvert de mousse, sa façade lézardée, ses fenêtres aux volets pendants, offraient l’image de la désolation. Autrefois, une grille de fer en protégeait les abords; mais elle avait disparu et on pénétrait librement, à travers les débris de la maçonnerie qui jadis lui servait de base, dans une cour raboteuse, hérissée de mauvaises herbes, encombrée de poutres vermoulues, de charrettes hors de service, de débris sans nom. Sur un côté de cette cour, se trouvait un bâtiment à moitié démoli, et à peine suffisant pour abriter un cheval; c’était l’écurie, et la noble monture de M. de Rainville devait, elle aussi, regretter de meilleurs temps. Derrière le château, s’étendait un jardin abandonné, où croissaient plus de ronces et de chardons que de fleurs et de légumes, et un vaste parc, aux murs croulants, qui rejoignait la forêt voisine et avait lui-même l’aspect d’une forêt vierge.
Gustave et les deux malheureuses femmes ne semblaient guère en état de remarquer ces détails. Mme Morlent s’était évanouie une seconde fois, Louise n’était occupée que de sa mère, et le clerc, exténué de fatigue, ne songeait qu’à se maintenir en équilibre. M. de Rainville, qui à présent marchait le premier pour montrer le chemin à travers les embarras de la cour, se dirigea vers la grande porte du château, et on pénétra dans un immense vestibule, d’où montait un escalier de pierre à rampe de fer.
La jeunese et Jeannette se tenaient à l’entrée d’une pièce noire, servant de cuisine, et semblaient attendre les arrivants. Jeannette, solide gaillarde d’une cinquantaine d’années, avait à elle seule plus de vigueur que le maître et le valet tout ensemble. A la vue de Gustave de Ricart, haletant sous sa charge, elle courut à lui.
–Miséricorde! dit-elle, le pauvre gars n’en peut plus! Donnez-moi la dame… la chambre est prête.
Elle prit Mme Morlent et l’emporta avec autant de facilité qu’elle eût fait d’un nourrisson; puis, elle se mit à monter les larges marches de pierre, pour la plupart descellées et vertes de moisissures. Tout le monde la suivit.
Au premier étage, on se trouva dans une galerie, dont les fenêtres détraquées ne pouvaient faire obstacle à la pluie et au vent. Plusieurs chambres donnaient sur ce corridor; mais les portes, ouvertes ou défoncées, permettaient de reconnaître qu’elles ne contenaient plus de meubles. Une seule était habitable, comme l’avait dit La jeunesse, c’était celle du marquis, et on y entra.
Elle était habitable, en effet, mais à la condition pour l’occupant de n’être pas trop difficile. Les meubles, autrefois magnifiques, ne conservaient plus trace de dorure: le crin passait à travers les trous des fauteuils; les rideaux, raccommodés tant bien que mal, n’avaient plus qu’une couleur indéfinissable.
Aucun tapis ne recouvrait le carreau de briques; tout était froid, démodé, sentant la détresse. Cependant, çà et là, on eût pu découvrir quelques petits objets précieux, porcelaines, statuettes de bronze, épaves d’une ancienne opulence: et, dans un cadre de chêne, un portrait en pied, représentant une belle femme du règne de Louis-Philippe, semblait être l’œuvre d’un maître moderne. Ce qui rachetait surtout la misère de cette chambre, c’était un grand feu que l’on venait d’allumer dans la cheminée de marbre et qui commençait à répandre une chaleur vivifiante.
Pour la première fois peut-être, le marquis eut vraiment conscience de sa pénurie, et il dit d’un air confus:
–Mon ménage de garçon n’est guère convenable pour recevoir des dames… Ma foi! j’offre ce que j’ai… et à la guerre comme à la guerre!
Personne ne répondit à cette observation. Jeannette déposa Mme Morlent sur un vieux canapé qu’on apporta devant le feu.
–A présent, reprit-elle, il ne faut plus que des femmes ici… Les hommes qui voudront se chauffer trouveront du feu à la cuisine.
–Oui, Jeannette, nous nous retirons, répondit le marquis; faites pour le mieux, et traitez ces pauvres dames comme moi-même.
–Suffit… Mais que tout le monde décampe au plus vite.
M. de Rainville, Gustave et La jeunesse s’empressèrent de descendre à la cuisine, vaste pièce enfumée, dont les meubles, ainsi que les murs, n’avaient plus d’autre teinte que celle de la suie. En revanche, comme l’avait annoncé Jeannette, un feu, non moins ardent que celui de l’étage supérieur, brûlait dans la colossale cheminée; en fait de luxe, il n’y avait décidé ment que le feu au château de Sergy.
Ricart accepta un fauteuil de bois, poli par l’usage, que lui offrait le marquis devant le foyer. Il pouvait à peine se soutenir, et dès qu’il eut pris place, la chaleur dégagea une vapeur épaisse de ses habits mouillés.
M. de Rainville eût bien voulu lui offrir un réconfortant quelconque; mais, hélas! il n’y avait au château ni vin, ni liqueur d’aucune sorte. En revanche, il y avait du cidre, dont La jeunesse, sur un signe de son maître, apporta un pot avec deux verres. Ricart, par politesse, trempa ses lèvres dans la boisson normande.
–Je suis vraiment honteux, dit le marquis, de vous recevoir si mal… Mais si mon hospitalité laisse à désirer, mon brave garçon, vous savez qui en est l’auteur.
M. de Rainville, en prononçant ces paroles, avait pris un air sombre et dur. Gustave, au courant des affaires du marquis, répliqua timidement:
–Je croyais que l’interdiction demandée contre vous, n’étant pas prononcée encore, vous pouviez disposer librement de vos revenus?
–Oui, ils sont beaux mes revenus! s’écria le bonhomme avec amertume; tenez! poursuivit-il en montrant un perdreau et deux lapins que La jeunesse venait de pendre à une poutre du plafond, en voilà le plus net… C’est de cela que nous vivons ici, et quand la chasse est fermée… Ne savez-vous pas, ajouta-t-il en baissant la voix, que mon odieux frère, tout en demandant mon interdiction, me poursuit avec une inexorable sévérité pour une somme de quarante mille francs, avec intérêts depuis vingt ans. et il a fait saisir.
–Monsieur le marquis, répliqua Gustave, vous niez cette dette; cependant Me Dumont, mon patron, a vu la reconnaissance signée de votre main.
–Cette reconnaissance a été annulée par des actes postérieurs; et moi, comme un étourneau, comme un sot, je n’ai pas songé à la réclamer en temps et lieu, Cet abominable Anselme, qui est vingt fois plus riche que moi, veut me tenir en tutelle, m’arracher de mon vivant tout ce qui me reste. Mais il n’en est pas où il croit! ajouta le marquis avec violence; puisque je suis fou, je ferai des folies… c’est mon droit. Je donnerai mon bien par testament à qui je voudrai… à La jeunesse, à Jeannette, par exemple!… ou bien, sacrebleu! pourquoi ne me remarierais-je pas? Mon premier mariage n’a pas été très heureux, je l’avoue; quoique la marquise fût charmante, nous vivions chacun de son côté et nous ne nous sommes pas trouvés dix fois ensemble… J’aimais alors toutes les femmes, excepté la mienne… Mais n’importe! je me remarierai… J’épouserai la première venue, noble ou non, pourvu qu’elle me plaise, et alors, de par tous les diables! Anselme en sera pour son infamie et pour son avarice déçue.
–Prenez garde, monsieur le marquis; peut-être vaudrait-il mieux faire avec M. votre frère un arrangement amiable…
Rainville allait s’emporter de nouveau; Jeannette entra dans la cuisine.
–Ces dames vont mieux, dit-elle; la mère n’a décidément qu’une écorchure à la tête; nous avons pansé ça avec un peu d’eau de sel, attendu que nous n’avions pas autre chose… Dieu! les belles créatures! une peau si fine, si blanche!… Maintenant la mère et la fille veulent être seules, et elles m’ont chargée d’envoyer quelqu’un à Z*** pour leur rapporter des effets secs qu’on demandera à Micheline, leur servante.
–J’y vais moi-même, s’écria Gustave de Ricart en se levant.
–Vous, pauvre petit! vous êtes encore tout trempé.
–La jeunesse pourrait se charger de cette commission, proposa M. de Rainville.
–Non, non, reprit Gustave d’un ton résolu; mes habits achèveront de sécher sur moi et la marche me ranimera. Je sais ce qu’il faut dire à Micheline, et d’ailleurs si, comme je l’espère, M. Dumont est rentré de ses courses, je pourrai peut-être obtenir de lui. Au revoir donc, monsieur le marquis; je ne serai pas longtemps absent.
Sans écouter les objections qu’on lui faisait, il sortit précipitamment, traversa la cour et partit dans la direction de la ville.
Pendant que le marquis s’entretenait en bas avec les domestiques, ses confidents habituels, Mme Morlent et Louise demeuraient enfermées dans la chambre du premier étage.
Elles s’étaient dépouillées de leurs robes de laine noire qu’elles avaient étalées devant le feu. En simple corset, belles toutes les deux, quoiqu’il y eût entre elles la différence de la fleur épanouie à la fleur en bouton, elles se serraient l’une contre l’autre comme deux sœurs, pour profiter de la douce température du foyer.
Au bout de quelques minutes, Mme Morlent, tout à fait remise, promena des regards curieux dans la chambre et chaque détail semblait lui inspirer un intérêt particulier. Elle devinait la misère réelle qui se cachait sous ces débris d’opulence et ne pouvait se défendre d’un sentiment de tristesse. Du reste, dans cette pièce où M. de Rainville passait une partie de son existence et où se trahissaient toutes ses habitudes, on n’apercevait ni un livre ni un journal. Le marquis était de ce hommes, comme il y en a encore malheureusement beaucoup en France, qui ne lisent rien, qui, absorbés par la vie matérielle, demeurent étrangers aux événements, aux idées de leur temps et de leur pays. En revanche, on eût pu voir dans deux vases chinois un peu ébréchés, qui ornaient une console, bon nombre de papiers timbrés couverts de grimoire; les pièces de procédure semblaient être les seuls papiers que l’on lût à Sergy.
Ce qui étonnait le plus Mme Morlent dans cette chambre, c’était de s’y voir.
–Moi! moi ici! murmurait-elle.
Ses regards se fixèrent longuement sur le portrait en pied dont nous avons parlé.
–C’était sa femme poursuivit-elle; comme elle était jolie!
–La femme de qui? demanda Louise; de qui parlez-vous donc, chère maman?
–De sa femme. la défunte marquise.
–La femme du vieux monsieur qui nous reçoit chez lui! dit Louise avec étonnement; eh! que nous importe?… Allons! poursuivit-elle en passant ses beaux bras nus autour du cou de sa mère, vous avez encore, je crois, quelque peine à reprendre votre assiette ordinaire. Calmez-vous, et songeons à quitter cette maison au plus vite.
–Oui, oui, j’ai hâte de rentrer chez nous… Notre place n’est pas ici, ma fille.
–Ce noble campagnard se montre pourtant convenable et plein d’obligeance. Je ne sais pourquoi, chère maman, je m’imagine toujours que vous l’avez rencontré autrefois dans le monde et que vous le connaissez.
–Si je le connaissais, il me connaîtrait aussi. Et tu as vu qu’il n’était occupé que de toi!
Ces dernières paroles étaient prononcées avec une sorte d’amertume; toutefois, Louise n’y vit qu’une expression de mécontentement pour les galanteries surannées du marquis à son égard.
Une voiture légère s’arrêta dans la cour, et, au bout d’un moment, on frappa à la porte de la chambre.
C’était Jannette et la petite servante de ces dames. Micheline venait de la ville, avec du linge et des vêtements. Gustave de Ricart était allé, toujours courant, lui conter l’aventure, et Micheline, ayant fermé en un tour de main le bureau de tabac, avait fait en toute hâte un paquet de ce qui pouvait être utile à ses maîtresses. Pendant ce temps, le clerc s’était rendu à l’étude; le notaire venait de rentrer dans une espèce de grand cabriolet, qui lui servait pour ses courses, et Ricart avait obtenu facilement la permission d’en disposer. Il avait donné place à Micheline dans la voiture, qu’il conduisait lui-même, et c’était ainsi qu’ils arrivaient ensemble au château.
Les deux dames restèrent dix minutes enfermées avec Micheline, puis sortirent transformées de la chambre. Louise était drapée dans une mante de soie noire et coiffée d’un petit chapeau de feutre, fort gracieux, auquel sa figure encore pâlie empruntait une expression mutine. Mme Morlent s’enveloppait d’un ample cachemire des Indes, qui, quoique un peu fané, avait dû être d’une grande valeur. Par-dessous son chapeau, séché tant bien que mal, un bandeau recouvrait sa blessure et lui cachait le front. La servante marchait la dernière, portant les effets qu’elles venaient de quitter.
Comme elles cherchaient le maître de la maison pour lui présenter leurs remerciements, le marquis, honteux d’être vu dans sa cuisine, s’empressa de gagner le vestibule. Mme Morlent dit tout bas à sa fille:
–Parle-lui, toi.
Louise la regarda d’un air étonné; néanmoins, elle exprima en fort bons termes leurs remerciements pour l’accueil amical qu’elles avaient reçu à Sergy.
–Il n’y a pas de quoi, ma belle enfant! répliqua le marquis avec un sourire à la fois triste et hautain. Je ne laisse par voir volontiers à quel état m’ont réduit les torts des autres… et les miens peut-être! Mais les circonstances étaient pressantes; vous me pardonnerez, je l’espère, l’insuffisance de mon hospitalité.
La mère et la fille s’inclinèrent en silence.
–Allons! adieu, mes belles dames, reprit M. de Rainville; j’irai un de ces jours m’assurer que cette aventure n’aura pas eu pour vous de suites fâcheuses.
En causant, on était arrivé dans la cour. Gustave de Ricart, assis sur le devant de la voiture, maintenait le cheval. Le marquis, avec une politesse qui sentait l’homme du monde, offrit la main à Mme Morlent pour l’aider à monter. Au moment où Louise s’avançait pour monter à son tour, il l’embrassa en disant avec bonhomie:
–Eh! morbleu! il faut bien que mon hospitalité me rapporte quelque chose!
Louise, toute confuse, se hâta de prendre place. La mère, remarquant cette familiarité du marquis, parut vivement émue:
–Il t’a embrassée! murmura-t-elle pendant que Micheline se hissait à son tour dans la voiture avec son fardeau.
–Bah! répliqua Louise avec insouciance, ce sont les privilèges de son âge.
Et la voiture partit, pendant que Jeannette, debout sur le seuil de la porte, disait avec admiration:
–Personne ne sait comme elles sont belles!
On avait repris le chemin de Z***. Mme Morlent gardait le silence. Louise crut devoir remercier Gustave de Ricart, dont la présence d’esprit, le zèle et le dévouement leur avaient été si utiles dans cette désagréable aventure.
Le jeune homme éprouva un nouvel accès de la timidité qu’il avait secouée depuis si peu de temps.
–Mademoiselle, balbutia-t-il, je suis heureux que le hasard m’ait permis…
Et il resta court.
Cependant il reprit par un effort de volonté, en fouettant machinalement le cheval:
–Je cherchais depuis longtemps l’occasion de donner une marque de respect et de sympathie à la veuve et à la fille de l’illustre Morlent, qui a été une des gloires scientifiques de la France contemporaine.
–Quoi! s’écria Louise, vous avez entendu parler de mon père?
–De mon mari? ajouta Mme Morlent qui sortit de sa torpeur.
Gustave expliqua qu’il avait lu souvent, dans le journal qu’on recevait à l’étude, le compte rendu des travaux accomplis par M. Morlent; il en cita plusieurs, et semblait en apprécier toute l’importance.
Les deux dames étaient ravies.
–Ah! disait Louise avec attendrissement, il y a donc une personne ici pour comprendre combien nous devons être fières de notre nom!
–Monsieur de Ricart est le seul peut-être, dit Mme Morlent; mais le suffrage d’un jeune homme de cœur et d’intelligence a son prix.
Gustave était confus à son tour. Afin de se tirer d’embarras, il profita de quelques désordres causés sur la route par la barre de la Seine, pour conter aux dames qu’elles n’étaient pas seules victimes de ce phénomène aquatique. La vague sournoise et brutale qui s’était ruée sur elles avait, à Z*** même, continué ses exploits. Envahissant tout à coup le quai, sur lequel une bonne partie de la population était réunie, elle avait inondé les uns, culbuté les autres, et mis tous les curieux en fuite. M. le maire y avait perdu son chapeau, M. le juge de paix ses lunettes. Des douches gigantesques avaient été administrées à une foule de gens qui n’en désiraient pas, et, en longeant le quai, le clerc montrait encore de nombreuses traces du désarroi public.
Il contait avec tant de verve et de bonne humeur, que Louise riait aux éclats; Mme Morlent elle-même, bien qu’elle parût toujours sous le coup de graves réflexions, ne pouvait s’empêcher de sourire. Comme l’on approchait de la maison, Louise se pencha vers sa mère et, désignant le jeune homme par un geste imperceptible, elle dit tout bas:
–Maman, vous voyez qu’il parle à présent?
–Oui, et même il parle fort bien.
La voiture s’arrêta devant le bureau de tabac et Micheline, sautant à terre, se mit en devoir de déverrouiller la porte. Mme Morlent, à son tour, adressa des remerciements à l’obligeant Gustave, et celui-ci demanda, comme le marquis, la permission de venir s’informer de ces dames.
–Eh! monsieur, répondit la mère avec une gaieté forcée, oubliez-vous que la veuve et la fille du savant Morlent sont toujours et forcément visibles, quand on a un timbre-poste ou un cigare à acheter!