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De cette époque date un paganisme nouveau. Le monde voit apparaître tout à coup des religions inconnues. Peut-être auraient-elles occupé la place que le polythéisme méridional semblait leur abandonner, mais elles rencontrèrent le christianisme grec et romain, dans sa séve première, et ce prosélytisme désintéressé et enthousiaste, ignoré de l’antiquité. De là certaines péripéties merveilleuses: des vainqueurs qui embrassent la foi des vaincus; de là des luttes terribles qui durent pendant des siècles; de là enfin certaines transactions étranges entre les anciens cultes et le culte nouveau. Aussi, mille ans après l’ère chrétienne, l’Europe comptait-elle encore des peuples idolâtres; et ce n’est qu’à la fin des dixième et onzième siècles que les Polonais et les Russes délaissent leurs antiques symboles. Trois religions ont rempli principalement les imaginations au delà des limites de la civilisation romaine à l’Occident et au Nord: le druidisme et les religions germanique et Scandinave. Fille de la religion germanique, la religion scandinave est la seule qui se soit prolongée à travers le moyen âge par diverses ramifications; les autres ne tardèrent pas à s’annuler sous l’action secrète ou visible du christia nisme. Toutefois, leur disparition ne fut point entière. La poétique populaire protégea leurs ruines. On les voit reparaître dans les ballades, dans les légendes, dans certaines traditions mystérieuses qui décèlent un polythéisme local; on les retrouve aussi dans les romans de chevalerie, car le roman c’est le poëme épique du moyen âge, l’iliade de la société nouvelle qui recommence la barbarie pour arriver, après de longs circuits, à la plus haute civilisation.

Mais ce qu’il convient surtout de signaler, c’est la croyance au bonheur futur reparaissant au sein de la mythologie septentrionale, plus vivante et plus jeune. Chez ces peuples d’un génie grave et silencieux, les domaines de la Mort se trouvent singulièrement agrandis. Ainsi, rien n’égale la variété et la richesse des paradis scandinaves, renfermés dans une énorme enceinte placée au centre du monde, je veux dire l’Asgard.

Parmi les demeures divines comprises dans ce royaume des âmes, le Valholl et le Gimill semblent être les plus augustes. Dans le Valholl, les valkiries, c’est-à-dire les amazones scandinaves, reçoivent les âmes des héros morts en combattant; car dans cette religion toute guerrière, l’enfer semble avoir été créé pour les poltrons. Des boucliers couvrent le Valholl, où l’on entre par cinq cent quarante portes gardées chacune par huit cents guerriers. Au milieu, s’élève un arbre immense dont l’épais feuillage abrite la chèvre Heidrun, l’Amalthée des frimas. De ses mamelles gonflées découle chaque jour l’hydromel qui inonde de joie le cœur des héros. D’un aspect plus paisible que le Valholl, le Gimill, paradis d’une date plus récente, offre une retraite tranquille aux âmes vertueuses. Là, dans une salle éblouissante de lumière, en présence du dieu de la justice et de la paix, elles savourent le bonheur dans l’éternité. Nous avons déjà comparé le Valholl à l’Elysée d’Hésiode, nous rapprocherons le Gimill du paradis de Pindare.

La nature parle avec bien plus d’éloquence à l’imagination rêveuse du Nord qu’à l’ardeur sensuelle de l’homme du Midi. Certes, entre le culte sanglant d’Irmensul et les douces inspirations du druidisme kymrique, le rapprochement n’est pas facile; cependant un côté les unit, c’est la suprême idolâtrie des plantes, c’est le sentiment profond qui naît de la vie solitaire et se transforme en extase rêveuse. C’est du moins ce que laissent entrevoir les vieilles poésies germaniques qui représentent la terre et le ciel comme une savane immense, image naïve de l’Allemagne enveloppée dans son manteau de bruyère, et couronnée de forêts. Encore à cette heure, le peuple en divers endroits n’a pas d’autre nom pour désigner le paradis que celui de la Prairie dorée. Peut-être aussi qu’une des fables de la mythologie scandinave se cache sous cette forme chrétienne, celle qui nous montre les dieux réunis après la destruction de la terre dans une vallée divine, et trouvant sous l’herbe touffue des palets d’or. Platon, à la fin de sa République, déclare qu’il n’a nul souci du sort réservé aux enfants dans l’autre vie; le tendre Virgile, lui-même, relègue sans pitié ces ombres innocentes à l’entrée des enfers. Ceci nous afflige pour la mémoire de ces deux grands hommes. Au contraire, miséricordieuse et maternelle, la légende allemande rassemble sur de beaux gazons les âmes de ces pauvres petites créatures que la mort a surprises dans le cristal des eaux. Comparez la fable de Narcisse, changé en fleur, à cette légende d’un enfant qui meurt quand la rose que lui a donnée un ange vient à s’épanouir, et vous verrez si la sensibilité et le charme se trouvent du côté de la Grèce.

Loin de disparaître, le mythe du voyage des âmes à travers les mers se reproduit sous une forme nouvelle dans ce monde Scandinave, germain, saxon. Procope parle d’une superstition populaire qui régnait sur les côtes de la Gaule placées en face de la Grande-Bretagne. Souvent, au milieu de la nuit, un pêcheur entend frapper à sa porte. Une voix faible, mais dont l’accent est irrésistible, résonne à son oreille; alors il se lève et court à la mer. Une barque tout appareillée l’attend sur la rive. Il y monte et gagne le large. Mais la barque s’enfonce. un peu plus elle va sombrer. On dirait qu’une foule de passagers la surcharge. Une heure s’écoule, et le pêcheur, qui a toujours ramé, aborde sur les rives de Brittia, la Grande-Bretagne. D’ordinaire ce voyage emploie un jour et une nuit, mais ici le ciel et l’enfer sont de la partie. Bientôt la barque laisse apercevoir ses flancs au-dessus des vagues, et alors le Caron gaulois, soupçonnant qu’il est débarrassé de sa cargaison funèbre, cingle de nouveau vers la rive natale. Durant cette expédition mélancolique, il n’a rien vu, rien, si ce n’est le ciel noir, la mer houleuse et la plage déserte; mais il a entendu: une voix a proclamé des noms comme si elle faisait l’appel de ces passagers invisibles, sans doute pour les signaler aux douaniers de la mort.

Telles sont les idées qui remplissent l’Europe au sixième siècle après notre ère; voilà par quelles images la superstition populaire se représente ce voyage des âmes qui s’accomplit sur les sarcophages antiques, dans les bras arrondis des Néréides ou sur la croupe des dauphins. C’est ici qu’un siècle avant Procope, un poëte de la décadence transportait l’Averne; c’est au delà de cette Brittia, devenue l’asile des âmes de la race celtique, que Plutarque, deux cent cinquante ans avant Claudien, signalait un archipel fantastique gouverné par un Saturne romantique. La tradition qui, depuis Homère, s’obstine à placer les rivages de l’autre monde du côté de l’Occident, ne se dément donc jamais; et comment le pourrait-elle, lorsqu’elle correspond si bien aux impressions les plus intimes et les plus secrètes de notre nature? «Quand-le disque du soleil, dit O. Müller, s’abaissant sur l’horizon, ne nous envoie plus qu’une faible lumière, alors une douce mélancolie prend possession de notre cœur, et le monde des âmes heureuses semble apparaitre dans la région empourprée du couchant.»

Le cycle chevaleresque du moyen âge commente aussi à sa manière cette vieille croyance. Dans le roman de Lancelot du Lac, la demoiselle d’Escalot demande avant de mourir que son corps soit déposé dans une nacelle richement équipée qui sera livrée ensuite aux caprices de la mer. On a pensé qu’une prescription si étrange ne pouvait être qu’en vue du pays des Morts, et un savant illustrea rapproché ce trait bizarre de la coutume scandinave de placer les corps sur une barque. Rappelons-nous que la fée Morgane transporte mourant le héros kymrique Arthur dans l’île d’Avallon, jardin des Hespérides de la mythologie celtique? Bien avant cela, la fée des eaux, chez les Grecs, avait conduit son fils, mort ou vivant, dans l’île de Leucé.

Faites ressortir, si vous le voulez, l’originalité des races, la liberté absolue des instincts populaires; sondez la profondeur qui sépare le mythe grec du mythe celtique, certaines analogies fondamentales qui tiennent à l’esprit humain se retrouveront toujours, en dépit de la différence des temps et des mœurs. Exemple: la légende de saint Brandan, que l’on dirait empruntée à la fable des îles Fortunées. On connaît ce pieux odyssée d’un moine hibernais à travers l’Océan occidental. Maintenant, substituez à un peuple hardi, sensuel, ingénieux, ami des vagues et des lointains périls, une race aventureuse aimant aussi la mer, les arbres et les fleurs, et dont la sereine et chaste mélancolie s’harmonise singulièrement avec le côté rêveur, mystique et tendre du christianisme; remplacez le rapsode ou le poëte par le moine ou le trouvère, et au lieu de l’Averne, de Polyphème, de Scylla, des troupeaux du soleil, etc., vous aurez l’enfer chrétien sous forme de volcan, une forge de cyclopes, des monstres consumés dans les flots, des brebis grosses comme des génisses? des oiseaux qui chantent matines dans l’herbe fleurie, l’île délicieuse, paradis hyperboréen, fermé à la maladie et à la tristesse; enfin, dans le plus lointain occident, la terre de promission qui doit recevoir les saints le jour où la foi aura subjugué l’univers, terre éclairée d’une douce lumière comme le paradis de Pindare et semée de pierres précieuses comme celui de Platon. Seraient-ce quelques souvenirs classiques importés en Irlande? Nous n’osons le dire; tout au contraire, la critique moderne incline en faveur d’une réaction du Nord sur le Midi. Mais ce que nous retrouvons ici, c’est l’éternelle tendance à placer par delà les mers les vrais trésors de l’homme, le bon, le beau, l’idéal, le saint: telle est l’influence secrète qui fait courir, en prenant la foi et l’espérance pour boussole et pour pilote, à la recherche de ce bonheur stable qu’on n’atteint, hélas! qu’en passant par le tombeau.

La chute de Rome et le triomphe du christianisme renouvellent le monde. L’Europe retrouve une seconde jeunesse. Cependant les souvenirs du polythéisme grec et romain sont toujours vivants, toujours prêts à défrayer la superstition vulgaire. La dévotion du temps s’alimente d’une foule de récits où l’on retrouve, sous la barbarie du moyen âge, la légende antique. Le purgatoire de saint Patrice, ce voyage des vivants dans l’autre monde, peut devoir son origine à la crédulité celtique; mais, d’un autre côté, comment se refuser à comparer ce gouffre, ouvert dans une île, au milieu d’un lac d’Irlande, avec l’antre de Trophonius, le purgatoire de la Béotie! La ressemblance des pratiques dévotes suffirait pour frapper d’étonnement: quand ce ne serait que cette tristesse profonde qui, en Béotie comme en Irlande, s’empare pour quelques années ou même pour toujours de ceux qui osent pénétrer avant l’heure dans les domaines de l’autre vie. On connaît le mythe du prêtre Jehan. Prince et pontife, comme le pape ou le grand Lama, et vieux comme un Hyperboréen, car il est âgé de plus de cinq cent soixante ans, le prêtre Jehan demeure à une journée de chemin du paradis terrestre dont les fleuves arrosent le pays qu’il gouverne. Cette terre regorge de pierres précieuses, émeraudes, saphirs, rubis, escarboucles, et, qui plus est, elle possède la fontaine de Jouvence. Plongez-vous dans cette eau merveilleuse, et vous redeviendrez aussi jeune que si vous aviez été vous baigner dans ce fleuve de joie dont parle le Grec Théopompe. C’est dans les domaines du prêtre Jehan que croît l’arbre de vie que jour et nuit un serpent surveille. Ce serpent est sans doute de la famille du dragon des Hespérides, car satyres, pygmées, centaures, griffons, amazones, en un mot tout le fretin de la mythologie s’est donné rendez-vous dans les États du prêtre Jehan; on y trouve même le phénix.

Ce moyen âge si grossier et si subtil à la fois, si sensuel et si mystique, comprit donc à sa manière, en dehors de l’orthodoxie, la contrée idéale que l’antiquité avait rêvée. A la renaissance, le royaume du prêtre Jehan céda la place à l’Eldorado. Désormais, ce mythe américain ne périra plus. Un immortel sarcasme de Voltaire l’a sauvé de l’oubli. Il restera comme notre vieux pays de cocagne, paradis des moines, où la malice gauloise prit si longtemps ses ébats. Si l’on eût dit au trouvère qui rima le fabliau de la Court du paradis, qu’il ressuscitait les quolibets de Cratès ou de Téléclide1, quel n’eût pas été son étonnement? Ce mot de l’auteur de Faust, que si l’humanité s’avance, c’est en spirale, ce mot, soufflé par Méphistophélès, n’est que trop vrai.

Au moment où le moyen âge s’enfuit, où les temps

De bars, de saumons et d’aloses

Sont toutes les mesons encloses,

Li chevrons i sont d’esturgeons,

Les couvertures de bacons

Et les lates y sont des saucisses

modernes commencent, le monde voit s’élever deux puissants génies qui, l’un et l’autre, résument à leur manière les conceptions mystiques du passé. Sous la main du Dante, le cercle de la vie future prend tout à coup des proportions immenses et se trouve en même temps clos et terminé. Tout ce qu’une époque demi-barbare peut connaître des thèmes religieux et poé tiques de l’antiquité sur l’autre vie, Alighieri l’emploie, larges assises sur lesquelles il élève le plus vaste monument que l’imagination des hommes ait consacré à la mort. Mais si le Dante personnifie le monde idéal, Colomb représente le monde réel. Il est l’expres sion souveraine et dernière de cette intuition divina trice qui, dès les âges les plus reculés, faisait soupçonner un continent séparé du nôtre par la vaste étendue des mers. Mais de même qu’à sa géographie fantastique l’antiquité rattacha toujours l’idée religieuse, de même en naviguant le premier dans les parages de l’Orénoque, Colomb croyait avoir trouvé le paradis..

Jadis, dans les domaines de la pensée, la poésie était reine, aujourd’hui c’est la critique. Du haut de son tribunal, la critique évoque le passé et condamne, sous les noms odieux de superstition et mensonge, la riante extase, le songe qui transporte et ravit, en un mot les pieuses hallucinations des générations disparues; inclinons-nous devant les arrêts de la critique, car on dit qu’elle a pour assesseurs la science et la raison; toutefois, sa jurisprudence est-elle à ce point large et souveraine qu’elle ait le droit de proscrire cet amour du merveilleux et de l’inconnu que Dieu a laissé dans notre âme comme pour nous forcer à songer à lui? A voir les efforts infructueux de nos théologiens modernes quand ils veulent créer une religion tempérée et rationnelle à l’usage du siècle et aux ordres de la critique, on est tenté de se demander ce qui serait advenu si l’humanité, constamment sage et raisonnable, une humanité sans enfance, s’était consacrée dès les pre miers âges au culte de la vérité. Supposez, pour un instant, toutes les races qui nous ont précédés, inspi rées par le génie chinois ou américain; supposez que ces millions de légendes, que ces symboles innombrables qui se pressent dans les cycles religieux n’aient jamais existé, supposez que la superstition populaire, cette fée sans rivale, n’ait point jeté à travers les âges de puissantes incarnations, croyez-vous que l’art et la poésie seraient descendus du ciel pour orner la terre et l’éclairer? Dieu nous garde de faire le procès de notre époque, elle a ses vertus et sa grandeur. D’ailleurs, il est ridicule aujourd’hui de louer le passé pour déprécier le présent; mais s’il convient de rendre justice au genre humain, parce que, dans sa maturité moins agitée et plus douce, il se livre tout entier au culte de l’utile, il est à craindre que ce culte trop exclusif ne tarisse à la fin les sources profondes de l’idéal. Il est donc nécessaire, pour combattre les aridités de la vieillesse, de rappeler les illusions des premiers âges. L’humanité, c’est l’homme, et tout rit à l’homme enfant, un rien le séduit et l’attire; il joue même avec la mort.

L'Art et l'archéologie

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