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II

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Avec Pindare, la vision du bonheur futur prend un nouvel aspect. Pindare a le génie prophétique. La sublimité des psaumes éclate dans ses vers. Parfois il est obscur comme Isaïe, parfois il en a la véhémence et l’audace. Toujours cette chaleur active, dont l’Écriture est pénétrée, échauffe sa muse. Aussi quelle énorme distance sépare son île des morts de celle d’Hésiode! On reconnaît que l’ère morale est ouverte, que le tribunal de la justice, dans l’autre vie, vient de se constituer. Interprète de la conscience du genre humain, Pindare, par une image dantesque, représente l’âme de l’impie «volant autour de la terre vêtue du sanglant linceul de la douleur.» Il appartenait à ce grand et religieux poëte de montrer à la Grèce charmée l’inaltérable félicité qui attend l’homme vertueux aussitôt après la mort. D’une légende plus ou moins négligée, il a fait un dogme majestueux. Relisez les strophes où Pindare déroule cette existence enchantée: le soleil brille de son plus vif éclat, alors que la terre se couvre de ténèbres. Ses doux rayons illuminent des prairies que rougissent les roses. Des fruits d’or scintillent à travers le feuillage parfumé. Les uns, parmi ceux qui peuplent ce délicieux séjour, se plaisent à lancer des chars dans la carrière; les autres font résonner les cordes de la lyre; quelques-uns se complaisent dans des jeux savants. Partout la flamme odorante des autels luit dans cette région embaumée.

Voilà le tableau du poëte: c’est celui d’un maître. Ecoutons le théologien. Il faut, pour arriver à ce séjour de délices, avoir subi plus d’une épreuve. C’est le terme d’un long pèlerinage pendant lequel l’âme se sera préservée de toute souillure. Long en effet est ce pèlerinage, car il embrasse une triple existence dans l’un et l’autre monde. Au bout sera le port du salut. Qui a tracé la route? Jupiter. Où mène-t-elle? aux îles des Bienheureux que commande Saturne. On le voit par ces rapides témoignages, la vie future n’aura plus pour arbitre le caprice des poètes; elle ressort d’une idée supérieure. Ici la pensée pythagoricienne a monté la lyre de Pindare. De même que la couleur des flots annonce la terre, de même aussi l’île pindarique des Morts annonce les paradis de Platon. Nous venons de voir la vie future parée des grâces de la poésie; examinons comment elle a été décrite par la philosophie.

Mais arrêtons-nous ici un instant pour combler une lacune: nous ne pouvons passer sous silence quelques îles des Morts, d’une orthodoxie moins pure, il est vrai. Nous avons à signaler l’île d’Achille (ou de Leucé), que la tradition plaçait dans la mer Noire sans le concours des géographes, inhabiles jusqu’à présent à la retrouver. Ce fut, dit-on, un certain Leonymus de Crotone qui en fit la découverte. Là il vit Achille, devenu l’époux d’Hélène, au milieu de ses compagnons d’armes, ou plutôt de ses amis. Il faut croire que ce paradis, dont la situation exceptionnelle à l’est indique les progrès de la navigation dans le Pont-Euxin, obtint quelque faveur. Il faut croire aussi que la Grèceétait peu susceptible à l’endroit de son héros: nous autres modernes, nous n’aimons pas voir Achille succéder à Pâris dans le lit d’Hélène. Mais n’importe, ce qu’il y a de vraiment curieux, c’est le souvenir donné à ce paradis dans la Marseillaise athénienne, dans la chanson sur Harmodius, l’assassin d’Hipparque, chanson qui servait de clôture aux banquets politiques de la ville de Minerve: «Non, cher Harmodius, non, dit cette chanson, tu n’es pas mort; tu résides dans l’île des Bienheureux, près d’Achille aux pieds légers, et de Diomède, fils de Tydée.» Mettre ses ennemis en enfer et ses amis en paradis date de loin, à ce qu’il paraît. L’âpre et haut génie qui semble n’avoir parlé si magnifiquement de l’autre monde que pour mieux servir ses haines dans celui-ci, Dante Alighieri ne se doutait peut-être pas que ce procédé, à la fois si facile et si amer, remontait aux démocrates athéniens.

L’idée du bonheur par delà le tombeau, bonheur mérité par la vertu, ne se présente jusqu’ici que comme une intuition pure, une protestation de la poésie contre le néant. Il appartenait à Platon, génie puissant et inspiré, de féconder les champs de la mort sous les auspices de la science, et d’y faire pousser des fruits d’une éternelle beauté. Quand sa pensée se tourne vers l’autre vie, peut-être manque-t-il, pour nous, de cette gravité, de cette tristesse majestueuse à laquelle nous ont accoutumés les maîtres dans la phi losophie et la chaire. Ces images sont empruntées à la mythologie, comme s’il cherchait pour sa morale l’abri du polythéisme. C’est Platon qui a conseillé au sage, quand il voit l’injustice ici-bas envelopper les autres hommes, de se tenir en repos, pareil au voyageur qui s’abrite pendant l’orage derrière quelque petit mur, contre les tourbillons de pluie et de poussière. Sous ses paroles on voit percer le souvenir de la condamnation de Socrate. Mais écoutons le philo sophe:

«Une loi des dieux, dit-il, veut que les hommes dont la vie a été juste et sainte se rendent aux îles Océanides pour y jouir d’un parfait bonheur, et qu’au contraire les méchants et les impies soient dirigés vers un lieu de punition nommé le Tartare.» Au temps de Saturne, les vivants se jugeaient entre eux; la mort, le jour de l’arrêt, venait les surprendre. Mais, averti par les gardiens des îles Fortunées, Jupiter supprima ce tribunal pour en créer un nouveau plus impartial, auquel il ajouta trois de ses fils, Æaque, Rhadamante et Minos. C’était dans une prairie que les trois juges de la mort rendaient leurs arrêts. Du point d’où ils siégeaient partaient deux routes: l’une conduisait aux îles Fortunées, l’autre au Tartare. Oubliez pour un instant ces noms d’Æaque, de Rhadamante, de Minos, si vides de sens pour nous autres modernes, et vous trouverez dans ce tribunal inflexible, placé à l’entrée des deux chemins qui mènent au bonheur suprême ou à l’éternelle douleur, une image sévère et grandiose. On croit entendre le bruit lointain de cette foudre qui éclatera dans l’Évangile: «Et ceux-ci iront dans le supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle!»

L’itinéraire que Platon trace aux âmes se rattache à ses théories physiques, et celles-ci se renferment d’ordinaire dans le cercle de la cosmographie homérique. Théologie, vision, idéal, doctrine de l’immortalité, tout cela se combine et s’arrange avec l’ Iliade et l’Odyssée. Mille raisons, il faut encore le répéter, commandaient à la philosophie de rester souple comme la légende; d’ailleurs elle est encore sur le trépied. Ces réserves faites, écoutons encore Platon:

«Au sein de cette mer qui couvre la surface presque sphérique du monde existe une île qui se compose de l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Des rivages de cette île jusqu’au centre, le sol va toujours en s’abaissant. Pareil à un cône renversé, il se creuse à une immense profondeur en se rétrécissant. Cet abîme est au beau milieu de la terre. Au fond mugissent les torrents de feux du Tartare. Sur ses pentes se replient de vastes fleuves qui finissent par s’engloutir dans le gouffre. L’Achéron est un des plus vastes. Il se jette dans un marais où se rendent la plupart des âmes pour y attendre l’instant où la destinée leur prescrira d’animer de nouveaux corps.» Le lecteur a déjà reconnu l’enfer concentrique imité par le Dante. «Si l’homme, ajoute Platon, n’était pas retenu par sa faiblesse, il pourrait, en se rapprochant de l’Océan, atteindre les plateaux élevés de la terre, qui s’élancent dans l’azur. Là s’étaleraient à ses yeux d’innombrables merveilles: un sol nuancé des plus riches couleurs; une terre qui recèle l’or, l’argent, tous les métaux précieux. Là il pourrait contempler des montagnes dont les rochers ont plus d’éclat que le jaspe et l’émeraude. Une race d’élite habite ces régions élevées, race affranchie de nos infirmités, car elle ne respire que l’éther. Des bois sacrés et des temples où les dieux séjournent réellement s’élèvent partout sur ce sol privilégié. Le soleil et les astres s’y montrent tels qu’ils sont. C’es dans ce paradis alpestre que se rendent les âmes chastes et tempérantes; car la terre a bien des lieux différents et admirables; mais les âmes purifiées par la philosophie vont dans des régions supérieures, et encore plus belles.»

Ailleurs, Platon s’est complu à retracer sous d’autres couleurs le paradis de la Grèce. Campagnes délicieuses, sources limpides, prairies émaillées de fleurs où les philosophes dissertent au soleil, festins, danses, concerts, rien ne manque. Il va même, par une attention délicate, jusqu’à élever un théâtre pour les poëtes. Comment donc ce même homme qui les chassait de sa république leur ouvre-t-il son Élysée? C’est que le naturel revient toujours. Avant d’être philosophe, Platon s’était senti poëte; il est de la race des artistes, et l’un des plus grands.

Remarquez qu’au moment où Platon embellissait la vie future de tous les raffinements d’une civilisation élégante, la scène athénienne se trouvait envahie par de grossières caricatures de l’âge d’or. Dans les cyniques enluminures des devanciers de Rabelais, les fontaines limpides du paradis philosophique sont remplacées par des fleuves de sauce. La lutte des pains et des galettes qui se disputent l’honneur d’être mangé succède aux entretiens savants dans la prairie. Ici Platon montre le festin préparé par des mains invisibles; làle poëte comique fait tomber du ciel les grives toutes rôties, et donne l’ordre aux poissons entassés dans la poêle de se retourner d’eux-mêmes, afin d’être mieux cuits. Si l’on se prend à songer que ces grosses bouffonneries se débitaient au pied de la colline que le Parthénon couronnait de sa divine architecture, on répète, avec Montaigne, que l’homme est un être ondoyant et divers; mais quand on les voit reparaître en manière de parodie de l’Elysée chrétien, on est d’avis que l’homme est partout de même, et qu’il n’a jamais changé.

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