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Notre âme, toujours vivante, l’est encore plus après la mort. Cette réflexion, d’un esprit délicat, résume assez bien le spiritualisme moderne. Si l’on disait que l’âme, toujours vivante, l’est beaucoup moins après la mort, ce serait caractériser avec quelque justesse le spiritualisme ancien. L’homme, dès l’origine des sociétés, a voulu pénétrer le mystère de la tombe. Excité, inspiré par le sentiment religieux ou la poésie, qui ne sont qu’un, il s’est créé un monde invisible qu’il a fait en partie à l’image de celui où nous vivons. Nous n’admirons point assez, du haut de notre métaphysique dédaigneuse, ce qu’il a fallu d’imagination et de vigueur intellectuelle pour dégager l’âme de la matière, la rendre indépendante, lui donner un lieu d’exil ou une patrie, trouver enfin les enfers et les paradis. Le spectacle de ce premier enfantement nous échappe, car il s’est accompli lentement, sourdement, dans la nuit du passé. Ce que nous voyons seulement, quand nous tournons les yeux vers cette race grecque prédestinée à régner éternellement dans les domaines de l’esprit, c’est qu’au temps d’Homère la séparation de l’âme et du corps est déjà établie. L’âme existe par elle-même, c’est quelque chose d’impérissable, tandis que le corps n’est qu’un peu de boue, une plante humaine; car, selon la croyance grecque, les premiers hommes étaient sortis du sein de la terre, aussi bien que le froment. A la vérité, l’âme n’a force et pouvoir que lorsqu’elle est unie au corps qui la rend perceptible aux sens. Privé du corps, son précieux compagnon, elle n’est plus qu’une ombre, le rêve à côté de la réalité. En vain les trépassés ont-ils la voix, la taille, le costume qu’ils avaient sur la terre: ce n’est qu’une apparence vaine. La mort, dans le système homérique, n’est qu’une sotte parodie de la vie, et comme son abaissement.

Si pour considérer les premiers pas de la psychologie nous nous plaçons sur le terrain de la morale, nous verrons que la question des destinées de l’homme dans ses rapports avec Dieu et ses semblables n’est même pas agitée. L’idée du mérite et du démérite, trouvant au delà du tombeau la récompense ou le châtiment, n’apparaît point encore. Mettre en harmonie l’accomplissement du devoir et le bonheur sera l’œuvre d’une civilisation plus avancée. Mais, en attendant que la philosophie vienne déclarer que ce n’est point dans cette vie que la vertu trouvera sa couronne; en attendant que la loi évangélique ouvre le ciel à ceux qui souffrent et restent dans le devoir, l’humanité qui, pendant des siècles, aspire au bonheur, comme le veut sa nature, voit constamment devant elle l’image de la félicité, félicité lointaine, il est vrai, dont elle est séparée par deux abîmes, la mort et le temps. Le bonheur après la mort se nomme le paradis, le bonheur au commencement des siècles se nomme l’âge d’or.

Fouillez dans le cœur de l’homme, et vous y trouverez le mécontentement. Ce qu’il maudit surtout, c’est le présent qu’il aimerait peut-être s’il connaissait l’avenir; ce qu’il regrette, c’est le passé qu’il vante aux dépens du présent. Il en est des nations comme du vulgaire: peu satisfaites de leur lot, elles se sont prises d’enthousiasme pour ce bon vieux temps que l’on farde d’une si étrange façon. Aussi l’âge d’or orne-t-il le berceau de tous les peuples, depuis l’Inde jusqu’au Mexique. Toutefois les béatitudes terrestres ne peu vent être d’une éternelle durée. L’humanité descend donc de ces hauteurs, mais lentement, graduellement, en suivant le cours des siècles. Ce sont autant d’étapes vers le mal, et chacune a son nom: ainsi donc, à l’âge d’or succède l’âge d’argent, à l’âge d’argent celui d’airain, après lequel vient l’âge de fer; et les quatre âges d’Hésiode se retrouvent tout aussi bien dans la mythologie du nouveau monde que dans la théologie indienne de Manou.

Chez les Grecs, cette décadence n’est cependant point complète. Si l’âge de fer rassemble tous les fléaux, le bonheur se trouve encore au bout de la terre. L’âge d’or, sous un nom ou sous un autre, n’a cessé d’y fleurir. Comme un anneau de l’éclat le plus pur, il entoure d’une zone de félicité le disque terrestre.

Quand on compare l’âge d’or à l’Élysée, on est frappé de la grande ressemblance de ces deux conceptions, car les poëtes, grecs ou latins, qui représentent l’Ély sée à deux pas du Tartare, se sont écartés de la tradition primitive. Cette tradition, qui a traversé l’antiquité tout entière, donne pour habitation aux ombres heureuses certaines îles placées aux extrémités de la terre. Or, il est impossible de ne pas voir que la félicité dont jouissent les mânes dans les îles des bienheureux est la même que celle qui fut accordée à l’homme pendant l’âge d’or. Ciel bleu, sol fécond, zéphyr caressant, royauté douce du vieux Saturne, se retrouvent dans les deux légendes. Si le bonheur des trépassés n’est que le calque de celui des vivants, c’est que la théologie panthéiste laisse toujours la limite indécise entre la terre et le ciel, entre la vie et la mort.

«Tout est machine et ressort, dit Chateaubriand, tout est extérieur, tout est fait pour les yeux dans les tableaux du paganisme; tout est sentiment et pensée, tout est intérieur, tout est créé pour l’âme dans les peintures de la religion chrétienne.» Il est certain que dans l’invention du merveilleux funèbre, l’antiquité a procédé dans le sens le plus diamétralement opposé au génie spiritualiste du moyen âge. Celui-ci, en faisant de Jérusalem le centre géographique de l’univers, parce qu’elle en était le centre religieux, soumettait la cosmographie à sa croyance; tandis que l’antiquité, en reléguant son paradis aux bornes supposées de la terre, qu’elle reculait à mesure que ses navigateurs faisaient des découvertes, soumit ses croyances aux progrès de la cosmographie.

Les premiers aperçus des Grecs sur la nature sont d’une extrême inexactitude. C’est à travers le prisme de l’imagination qu’ils commencent par regarder le monde: l’observation scientifique ne vient qu’après. Homère, qui pendant mille ans représente presque à lui seul le génie littéraire et scientifique de la Grèce, dépeint la terre comme un disque légèrement convexe et cerné par l’Océan. Au-dessus du disque terrestre s’élève la voûte solide à laquelle les astres sont attachés comme autant de clous lumineux. Cette voûte est soutenue par une colonne; Atlas personnifie ce puissant support. Au loin, dans les entrailles de la terre, s’étend le royaume de Pluton; on y arrive par une ouverture placée sur la rive du fleuve Océan. Le chaos commence là où finit le ciel et l’enfer.

La géographie homérique est en rapport avec cette cosmographie. A l’est, le désert qui sépare l’Asie Mineure de la Mésopotamie; au sud, la vallée du Nil et la côte d’Afrique, jusqu’au premier rameau de l’Atlas; à l’ouest et au nord, la Sicile et la pointe méridionale de l’Italie: telles sont les bornes de l’univers grec, dont la mer Égée forme le centre.

C’est du côté de la Sicile et de l’Italie que le brouillard qui couvre le reste du monde est le plus épais. Là commence la nuit, là se trouvent des régions mystérieuses gouvernées seulement par la fantaisie des poëtes; là demeurent Circé, Calypso, Scylla, Polyphème, les Lestrigons, c’est-à-dire le monstrueux, l’horrible, les voluptés qui tuent, le rêve, le cauchemar! Là mugit le fleuve Océan, dont les eaux vers le nord-ouest se mêlent aux vagues de la Méditerranée. Cette mer assombrie a pour rivages le pays des Cimmériens, enveloppés d’une éternelle nuit. Ulysse pénètre ici dans l’Averne. Merveilleux pouvoir de l’imagination! Homère a fait du petit golfe de Bajes, parfumé et limpide, le péristyle des enfers.

Cependant si nous arrêtions nos regards sur cette partie du monde, le sombre nuage s’entr’ouvrirait. L’âge d’or et ses délicieux ombrages nous apparaîtraient au sein même de l’Italie. Nous verrions cette félicité universelle que les poëtes signalaient restreinte dans le Latium, sous le sceptre paternel de Saturne. Située au bout de l’univers homérique, l’Hespérie peut tout aussi bien, à cause de son éloignement, être le pays du bonheur que celui des tristes prodiges. Ne l’oublions point: le roi du Latium, le roi de l’âge d’or, commande, comme nous le verrons, aux ombres heureuses; selon quelques légendes, il personnifie aussi le temps. Quand la mythologie place les domaines de Saturne du côté où le soleil se couche, ce n’est point une invention sans portée; ceci prouve qu’elle a deviné les harmonies secrètes du temps, de la mort et de la nuit.

Les îles participent au prestige dont la mer est entourée. La nature leur a donné la grâce et le mystère, parfois la sublimité de l’isolement. De là ce caractère presque divin que leur ont conféré tant de peuples; de là ces fables qui les signalent comme le berceau ou la tombe des dieux. Les muses seules ont-elles suggéré à la Grèce l’idée de ces îles, demeures des ombres heureuses, situées au sein d’un océan presque sans limites, placé à la frontière du chaos? Nous ne le croyons pas. Un sentiment humain, une plaie cachée, se trahiraient plutôt dans ce symbole qui nous montre toute la masse de bonheur dans la vie future, comme un point perdu dans l’espace et voisin du néant.

L’Iliade n’a pas d’Élysée. Celui de l’Odyssée se trouve décrit en quatre vers. Ici l’imagination inventive du Midi le cède à la théologie poétique du Nord dans l’art d’agrandir et de peupler les domaines de l’autre vie. Homère se contente de nous montrer Rhadamante et Ménélas transportés dans un pays fertile que la pluie, la neige, les longs hivers n’attristent jamais. Sont-ils morts, sont-ils vivants? On n’en sait rien. Comment ont-ils mérité cette faveur? Ils sont parents de Jupiter. Sont-ils seuls? On l’ignore. Où cette terre est-elle située? Sans doute près de l’Océan, puis qu’elle est rafraîchie par son haleine. Il y a là bien des obscurités, et il ne faut pas s’en étonner. La première antiquité grecque se souciait bien moins de la mort que de la vie. Souvenons-nous de la réponse qu’Achille fait à Ulysse: «J’aimerais mieux être l’esclave du plus pauvre des laboureurs que de régner sur le peuple entier des ombres.» Voilà pourquoi le paradis d’Homère est si mesquin.

Telle n’est point l’opinion de M. Welcker; ce savant a découvert un paradis homérique des mieux ornés. Quel est ce paradis perdu et reconquis? Le royaume des Phéaciens, que Bayle a surnommé le pays de cocagne des Grecs, et auquel on assigne d’ordinaire l’île de Corfou. Le retour d’Ulysse à Ithaque, sur un vaisseau appartenant à ce peuple, retour silencieux, nocturne, rapide comme la foudre, ne peut être, dit M. Welcker, qu’une image de la navigation des âmes. Familiarisé avec le génie mythologique, avec ces créations aux contours vagues, insaisissables, M. Welcker est convaincu qu’une île où tout est beau, charmant, délicieux, où la vie n’est qu’une suite non interrompue de danses, de festins, de plaisirs de tout genre, où l’on arrive en sortant des enfers, ne peut être qu’un Elysée.

Originale et neuve, cette opinion devait trouver des contradicteurs, et elle en a trouvé. Serait-elle cent fois plus hasardée, nous la préférons au commentaire de cet honnête savant anglais, qui reconnaît dans l’île des Phéaciens la Judée, et son roi Salomon sous les traits d’Alcinous. D’ailleurs, Homère a ses dévots, qui crient au scandale quand on s’écarte de la lettre pour chercher l’esprit. Partisans de l’explication historique, ils ne voient ici qu’une peinture idéalisée de la vie réelle; ils oublient qu’en ce temps-là un bon vent et quelques coups de ramemenaient de la terre des vivants à la région des morts. Eh! de quel droit voulez-vous enlever au plus puissant des artistes la liberté de peindre à sa fantaisie la demeure des âmes? Si les couleurs sont terrestres et le souffle matériel, c’est qu’Homère personnifie la Grèce jeune, ardente, tout occupée à lutter contre les choses. Le génie du poëte rase le sol fleuri, sans songer à monter plus haut.

Le paradis d’Hésiode est ouvert à toute cette race qui naît entre l’âge d’airain et l’âge de fer, et qui voit ses plus nobles enfants périr devant Thèbes ou devant Troie. «Ces héros fortunés, dit le poëte, habitent dans les îles des bienheureux, au delà de l’Océan, et trois fois chaque année la terre féconde leur prodigue ses fruits, etc.» Le paradis guerrier, le walholl Scandinave est déjà trouvé. L’île d’Hésiode, c’est la table ronde du moyen âge de la Grèce. Saturne y tient la place du roi Arthur. Ici Hésiode a dépassé Homère. Son île des morts exprime une belle idée: la récompense des braves dans l’autre vie, ou plutôt, pour ne rien farder, l’orgueil de race dans l’antiquité féodale. Jusqu’ici nous n’avons point encore aperçu le paradis de l’indigent, de l’esclave, de la femme, de l’enfant. Pour qu’on le voie, il faut que la terre se renouvelle. Mais l’âme du sage, où ira-t-elle se réfugier? On n’en sait vraiment rien. Les clameurs de la guerre, l’hymne à la nature étouffent le cri de l’équité dans ces magnifiques poésies héroïques et cosmogoniques, où la faiblesse semble un crime. Adorateurs de la force, de la valeur et de la beauté, c’est à ces trois divinités qu’Homère et Hésiode ont confié les clefs de leur paradis.

L'Art et l'archéologie

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