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III

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On lit dans saint Clément d’Alexandrie, qui invoque ici l’autorité du Portique, que l’Elysée et certaines villes des Arimaspes et des Hyperboréens, signalées par les poëtes, sont l’image de la cité céleste, car le nom de cité ne peut s’appliquer qu’à une réunion d’hommes vertueux et non pas aux sentines impures dont la terre est couverte.

J’ignore si cette précieuse remarque d’un des plus savants Pères de l’Église a suggéré à saint Augustin la Cité de Dieu; mais elle nous dévoile plus d’un paradis ou cité céleste qui se cache sous la description d’une contrée imaginaire, régions aussi éloignées des vivants que des morts, régions dont le nom est: utopie. Transportez la fiction d’un bonheur sans mélange, dont la source est dans le respect de la religion, des mœurs et des lois; transportez-la de l’ordre surnaturel dans l’ordre philosophique et moral, et vous aurez enfanté une utopie, c’est-à-dire un roman sur le beau et sur le bon, appliqué aux intérêts humains.

L’âge d’or peut être considéré comme la plus ancienne des utopies. Elle ne diffère de celles qui lui ont succédé que parce qu’elle est plus naïve. A côté se rangent les utopies des vertueux Éthiopiens et des vértueux Hyperboréens, toutes conceptions mythicomorales puisées à la même source. Il s’agit toujours dans ces romans primitifs d’un peuple heureux et vertueux qui demeure aux extrémités du monde, sur la rive de l’Océan, cette éternelle ceinture du disque terrestre. La seule différence est que si les Éthiopiens sont au sud, les Hyperboréens sont au nord, par delà des monts d’où s’élance Borée, et qu’ils vivent sur une terre échauffée six mois entiers par un soleil printanier. Deux grands fléaux, la maladie et la guerre, sont inconnus chez les Hyperboréens. Quand on y meurt, c’est au bout de mille ans consacrés à la vertu et au culte des dieux. Ne méprisons pas ces fictions des Fénelons de l’antiquité qui bâtissaient déjà leur Salente; elles prouvent que de tout temps l’homme a pris plaisir à se peindre en beau. J’aime mieux cette fable des Hyperboréens que la fable des Griffons. Ce mythe est celui des chercheurs d’or; il nous annonce que les extrémités de la terre vont briller d’un autre éclat que celui de la vertu. Ce qui fixera désormais les regards sur ces contrées inconnues, ce sera la renommée de leurs richesses. L’Ophir de Salomon, cette Californie de la race sémitique, se montre déjà à l’est et semble fuir ceux qui la cherchent. Bientôt une géographie fantastique signalera dans les mers où se jette l’Indus des îles dont le sable est d’or et d’argent. Le monde est encore jeune, et cependant il ne rêve déjà plus aux ruisseaux de miel et de lait; dans se songes, il voit de l’or. Quelques pas de plus, le voilà commerçant et industriel.

En originalité, en célébrité, l’Atlantide de Platon l’emporte sur toutes les utopies. De tous les romans politiques, c’est le plus ancien, et une application philosophique et savante de la légende sur l’âge d’or. Longtemps on a cru que le récit de Platon désignait l’Amérique; une critique plus sévère a démontré qu’il fallait en revenir à l’opinion de Montaigne. «Il n’y a pas grande apparence–c’est Montaigne qui parle–que l’Atlantide soit le monde nouveau que nous venons de découvrir, car elle touchait à l’Espagne, et ce serait un effet incroyable d’inondation que de l’en avoir reculé comme elle est de plus de douze cents lieues.» En admettant avec un voyageur illustre, M. de Humboldt, que cette fiction platonique ait pu se rattacher à une sorte de prescience qui montrait à l’homme une autre terre habitée au delà de l’Océan homérique, il est bien difficile néanmoins de faire entrer ce continent dans le cadre de la géographie positive. Il restera longtemps encore, comme les îles des Bienheureux, dans ces espaces sans bornes dont l’imagination seule trace la carte.

J’ai parlé de l’âge d’or; oui, Platon y songeait lorsqu’il décrivait son Atlantide. D’abord, il nous montre les dieux mettant la terre en loterie, et l’Atlantide tombant dans les mains de Neptune. L’amour fléchit le cœur du dieu dans ce nouveau royaume; une mortelle le rend auteur d’une race marquée d’un sceau divin; cette race croît et se multiplie sur un sol paré d’une végétation admirable et dont le sein renferme les métaux les plus précieux. Elle arrive, dit Platon, à posséder plus de richesses qu’aucune dynastie royale. Une civilisation puissante, protectrice des arts, construit des ports, des palais, des temples, que des murs d’airain renferment. Des triomphes multipliés en Afrique et en Europe font éclater le caractère belliqueux des Atlantes. Vertu, bonheur, pouvoir, richesse, rien ne manque aux enfants de Neptune, jusqu’au jour où l’essence céleste venant à s’altérer, les Atlantes se laissent corrompre. Ils sont au faite de la gloire, et cependant, pareils à ces géants des forêts dont la séve est pourrie, un mal secret les dévore. Jupiter, qui sonde les cœurs, se décide à les punir: un tremblement de terre effroyable, qui ébranle tout l’univers, ouvre les abîmes de l’Océan, dont les vagues viennent recouvrir l’Atlantide pour l’éternité.

De la mystique Atlantide de Platon est née la bizarre Méropide de Théopompe de Chio. Selon Théopompe, un continent immense forme l’autre rive de l’Océan qui gronde entre cette terre lointaine et notre île comme un fleuve prodigieux. C’est aussi, si l’on veut, une nouvelle édition de la cosmographie homérique enrichie de quelques rêveries nouvelles.–Les peuples qui habitent ce nouveau monde ont le double de la taille des autres hommes et vivent moitié plus. Là se trouvent deux cités, la Pieuse et la Belliqueuse: la première est paisible, les dieux la visitent; et, comme chez les Hyperboréens, on y meurt doucement; la seconde est agitée par le démon de la guerre; le fer y est plus rare que l’or. Au bout de ce continent s’ouvre un gouffre: sans retour, c’est ainsi qu’on le nomme. Deux fleuves ornent la contrée: celui de la tristesse et celui de la joie. De beaux arbres à fruits les ombragent. Goûtez des fruits qui croissent sur les rives du fleuve de Tristesse et vous ne ferez que pleurer le reste de vos jours; mangez de ceux qui pendent aux arbres plantés sur le fleuve de la Joie, et si vous êtes vieux, vous reviendrez à votre âge mûr, puis à la jeunesse, à la puberté, à l’enfance, accomplissant de la sorte, mais à rebours, le cercle inflexible de la vie pour mourir. Selon quelques érudits qui partout voient l’histoire, ce n’est pas sous l’Atlantide, mais plutôt sous la Méropide que se cache l’Amérique.

Peut-être nous reprochera-t-on de nous être un peu écarté de notre sujet; mais comment aurions-nous pu, sans nous rendre coupable d’une grave omission, passer sous silence le paradis de la philosophie? La Grèce a eu ses Thomas Morus et ses Harrington. Leur tâche en ce monde a été de propager, orner et développer les miracles de l’âge d’or et les vertus des Éthiopiens.

Les conquêtes de la géographie, depuis l’instant où les Phéniciens franchirent les colonnes d’Hercule, depuis cette heureuse tempête qui jeta Colæus de Samos dans un Océan que les Grecs n’avaient connu jusque-là que par des récits mensongers, modifièrent les légendes sur le séjour des âmes. L’Elysée fut reculé au delà du détroit de Gades, et devint quelque chose d’aussi positif que le paradis terrestre dans le moyen âge. Peut-être est-ce le moment où les îles des âmes se montreront sur plusieurs points de l’horizon. Du moins, si nous tournons les yeux vers le sud, nous allons les apercevoir sous les palmiers du désert. Quand, sous Psammétique, la vieille Égypte s’ouvre à la Grèce, celle-ci s’émeut profondément à l’aspect d’une contrée totalement inconnue, ces sages et ces historiens reviennent des bords du Nil étonnés, éblouis, et leur admiration se propage sans peine chez un peuple spirituel et sujet à l’engouement. Ne soyons pas surpris si, dans l’excès de leur enthousiasme, et influencés d’ailleurs par les prêtres de l’Égypte, les Grecs se soient persuadés que cette terre nouvelle avait été le berceau de leur religion. De là une légende qui transportait les Élysées d’Homère et d’Hésiode à sept journées delà Thèbes égyptienne. Ici l’Océan devenait une mer de sable, et l’île des Bienheureux une verdoyante oasis.

Mais le rêve du bonheur après la vie, l’Égypte l’a-t-elle connu? Non, très-probablement. Une critique qui ne veut pas être complaisante n’admettra pas que les scènes rurales que l’on voit dans les tombeaux représentent, comme le dit Champollion: «Les âmes moissonnant le grain dans les campagnes de la gloire.» Champollion voulait grandir moralement le peuple dont il essayait de ressusciter la langue. C’est l’erreur généreuse d’un esprit éminent. Prise à l’origine, la prétendue sagesse religieuse des Égyptiens indiquerait plutôt l’instinct du matérialisme. Sans cela, pourquoi se préoccuper si vivement du soin de préserver les corps de la pourriture? Si le culte de l’Égypte est devenu subtil et mystique, ce ne peut être qu’à une époque assez tardive; mais le trait saillant, c’est l’adoration de la nature renfermée rigoureusement dans les limites du climat. L’Égypte superstitieuse et panthéiste nous laisse bien entrevoir un enfer; elle nous cache son paradis.

L’Espagne, quand les Grecs commencèrent à la connaître, devint le pays des âmes. L’Espagne possède un beau climat, la nature y est séduisante et maîtresse, l’Espagne avait des droits à être un paradis. De là ces érudits et ces géographes de l’antiquité, qui, ne pouvant se décider à quitter la trace d’Homère, répètent à l’envi que l’Élysée de Rhadamante et de Ménélas était situé dans le voisinage de Gades. De là cette étymologie du nom sonore de Tartessus, dont Homère, suivant eux, aurait fait celui de Tartare. Mais dans ces conjectures oiseuses, rien n’est sérieux, rien n’est critique, rien que puisse avouer le bon sens et la philologie: elles témoignent de cette disposition universelle à choisir le couchant pour la région des âmes. L’Ibérie fut pendant longtemps le point le plus reculé de la terre vers l’occident. C’est donc là que devaient s’élever les Propylées de l’autre vie.

Le jour où les Grecs furent ballottés sur les grandes vagues de l’Atlantique, ils se crurent sur le véritable chemin des âmes. C’est alors que quelques îles découvertes par les Carthaginois sur la côte d’Afrique devinrent sous le nom d’îles Fortunées la contrée idéale. C’est au commerce qu’en revient l’honneur. L’avarice de quelques marchands indique aux âmes souffrantes de quel côté de l’horizon elles pourront goûter l’éternelle félicité, avec encore plus de sûreté que jamais. Le jardin des Hespérides se trouvait aussi à l’ouest. Il est aux îles des âmes ce que notre paradis terrestre est au paradis céleste. Ces pommes d’or qui amusèrent l’enfance de la Grèce ont singulièrement voyagé. De la Cyrénaïque elles ont été transportées dans le voisinage du mont Atlas. Le jardin des Hespérides n’est qu’une des formes de ce bonheur qui fuit devant nos vœux: à ce titre c’est un vieux mythe. J’ai beaucoup de respect pour l’Hercule astronomique, sujet de tant de savantes dissertations, mais quand je le vois au jardin des Hespérides, il ne me représente pas le soleil, mais plutôt l’attrait de l’inconnu et le génie aventureux d’une race courageuse.

La poésie latine est le dernier écho des rêves de la Grèce, écho plein de charme et d’harmonie. Horace donne aux îles Fortunées un regret éloquent:

Petamus arva divites et insulas.

Au milieu des horreurs de la guerre civile, sa pensée se reporte avec bonheur sur ce petit coin de l’âge d’or. Jupiter, dit-il, le sépara du reste du monde quand l’âge d’airain eut commencé. Pour Horace, l’île de l’Océan Atlantique, Oceanus circumvagus, n’est point, à proprement parler, l’asile des âmes. C’est le thème d’une jolie peinture de la vie primitive. Rien n’y manque, ni le figuier sauvage, ni le miel dans le creux du rocher, ni l’onde légère qui se précipite du haut de la colline avec un doux murmure. A la différence de l’élégant épicurien, Virgile ne s’est point servi de la légende des îles Heureuses. Son Elysée est souterrain et tient aux enfers. Toutefois, disciple respectueux des Grecs, Virgile a placé l’Averne dans des lieux signalés déjà par la tradition homérique. Platon, dans l’Enéide, donne la main à Virgile, comme Virgile, dans la Divine Comédie, donne la main à Dante pour entrer dans l’enfer florentin. Avouons que la mise en scène de l’Elysée virgilien n’a rien d’extraordinaire. Le décor est le même que dans les paradis grecs. Montrer les âmes heureuses qui luttent sur le sable, jouent de la lyre, se reposent près de leurs armes ou de leurs chars, ce n’est pas un grand effort d’imagination; mais ce qui surprend et plaît, c’est un Élysée que le souffle le plus pur, un souffle presque chrétien semble animer. Les bienfaiteurs des hommes, les prêtres chastes, les poètes religieux s’y montrent la tête ceinte d’un bandeau blanc comme la neige. Ils rayonnent déjà de cette lumière céleste dont s’envelopperont les justes dans l’Elysée de Fénelon. Virgile, et la remarque en a été faite, est l’Homère d’une époque de transition. Païen par l’éducation, platonicien par l’esprit, il est chrétien par la sensibilité. Voilà par où il se sépare du polythéisme dont la magnificence et la grâce, car il y a toujours une odeur de sang dans ses fêtes, ne voilent qu’à moitié la rudesse primordiale. Virgile a inauguré dans la société prête à se dissoudre la rêverie, la mélancolie modernes. Voilà bien le dernier âge prédit par la sibylle de Cumes et qui fait éclore une nouvelle race de mortels:

Jam nova progenies cœlo demittitur alto.

L'Art et l'archéologie

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