Читать книгу Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies - Madeleine De Scudéry - Страница 7
ОглавлениеSapho, qui consolez mon triste éloignement,
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O fille incomparable, en vertus éclatante,
Qui de l'honnête amour étiez la longue attente,
Merveille de notre âge, adorable en bontés,
Vous me verrez un jour, et vous le méritez,
Couronner vos vertus de cent fleurs immortelles
Qu'un siècle laisse à l'autre également nouvelles.
Mais pendant que le temps, trop long selon vos vœux,
Me ramène à pas lents un destin plus heureux,
Aimez, aimez Acanthe, et faites vos délices
De ces fleurs qu'il vous cueille au bord des précipices.
Nous avons cité les premiers et les derniers vers de ce poëme d'Eurymédon à qui l'on jugera sans doute que Bossuet faisait bien de l'honneur en le relisant chaque année. Pour être indulgent à ces vers, ainsi qu'à la plupart de ceux qui faisaient les délices de la société du Samedi, il faut se rappeler que ces fadeurs et ces puérilités servaient d'organe à d'innocentes amitiés et parfois aux plus nobles sentiments. Ainsi ces interminables vers sur la fauvette, le roitelet, le pinçon, toute cette poésie de colombier et de volière qui met notre patience à une si rude épreuve en parcourant le recueil de la Suze et de Pellisson, trouvent presque grâce à nos yeux, quand nous savons que c'est sur un Placet en vers, présenté au Roi par Pellisson au nom de la pigeonne de Sapho [117], que celui-ci obtint enfin sa liberté. Ce fut vers la fin de janvier 1666 qu'il reparut dans les salons, et que, de disgracié qu'il était, il devint presque courtisan et homme à la mode. Mais ce qui ne changea pas, ce furent les sentiments qui l'unissaient à sa généreuse amie, et qui s'étaient retrempés à l'épreuve du malheur [118].
Nous ne pouvons résister au désir d'anticiper un peu sur l'ordre des temps pour ajouter un chapitre à l'histoire de la conspiration de Mlle de Scudéry et de Mme de Sévigné en faveur de Fouquet et de ses amis. La seconde écrivait à son gendre le 25 juin 1670: «Si l'occasion vous vient de rendre quelque service à un gentilhomme de votre pays, qui s'appelle V..., je vous conjure de le faire: vous ne me sauriez donner une marque plus agréable de votre amitié.... vous connoissez toute sa famille. Ce pauvre garçon étoit attaché à M. Fouquet, il a été convaincu d'avoir servi à faire tenir une de ses lettres à sa femme; sur cela, il a été condamné aux galères pour cinq ans: c'est une chose un peu extraordinaire. Vous savez que c'est un des plus honnêtes garçons qu'on puisse voir, et propre aux galères comme à prendre la lune avec ses dents.»
Or, ce gentilhomme dont le nom était resté en blanc dans l'édition de M. de Monmerqué de 1820, s'appelait Valcroissant [119]. L'aimable marquise avait intéressé à sa cause Mlle de Scudéry qui s'était empressée d'écrire en sa faveur à M. de Vivonne, général des galères. La réponse de ce dernier, dont M. de Monmerqué possédait l'original, portait: «Sitôt qu'on m'eut appris le mérite et l'infortune tout ensemble du gentilhomme pour qui vous m'écrivez, je fis tout ce qui dépendit de moi pour adoucir la rigueur de sa condamnation; vous pouvez juger de là ce que je voudrois faire dans la suite pour son soulagement; cela ira sans doute à tout ce qui sera en mon pouvoir, pour vous marquer, et à Mme la marquise de Sévigné, celui que vous avez sur la personne qui vous honore le plus l'une et l'autre [120].»
Grâce à l'intervention et aux démarches de ces deux généreuses personnes, l'arrêt fut commué, et Valcroissant, trois mois après sa condamnation, put se promener en liberté dans Marseille. Dix-huit ans plus tard, estimé de tous comme un des meilleurs officiers de l'armée, il remplissait les fonctions d'inspecteur, dont Louvois l'avait chargé, et avait occasion d'être utile au jeune marquis de Grignan, petit-fils de Mme de Sévigné [121]. L'année suivante, Valcroissant avait un gouvernement en Flandre, et faisait mettre aux cadets de Besançon le fils du poëte Bonnecorse, autre ami et obligé de Mlle de Scudéry.
S'il fallait assigner une date précise au triomphe de cette littérature dont le Cyrus et la Clélie passaient pour l'expression la plus heureuse, nous indiquerions l'année 1658. Il y avait pour l'auteur à la fois succès d'estime et succès d'argent. Vers cette époque, Tallemant disait: «Ses livres se vendent fort bien,» et Pradon écrivait plus tard, à propos des critiques de Boileau: «Cependant, ces tomes épouvantables et cet horrible Artamène, qui ont été traduits en toutes sortes de langues, même en arabe, et qui sont encore aujourd'hui la plus délicieuse lecture des premières personnes de la cour, cet horrible Artamène, dis-je, dont on achetoit les feuilles si chèrement à mesure qu'on les imprimoit, et qui a fait gagner cent mille écus à Augustin Courbé, est à présent l'objet de la satire de M. D.... Quand ses satires auront fait gagner cent mille écus à Barbin, on souffrira sa critique un peu plus tranquillement, et quoiqu'il dise:
A ses propres dépens enrichir le libraire,
je crois qu'il y a encore du chemin à faire jusque-là. En vérité, Cyrus et Clélie sont des ouvrages qui ont illustré la langue françoise, et les marques éclatantes d'estime que le roi a données à une personne illustre et modeste, devoient arrêter M. D...... [122]»
Mais bientôt la fin de la Fronde, puis l'émancipation définitive du jeune roi ramenaient à la cour les princes et les grands seigneurs dispersés au fond des provinces. Dans le loisir des vieux châteaux, on avait contracté le goût des récits de longue haleine. Tandis que les dames brodaient d'interminables tapisseries, la demoiselle de compagnie faisait, à haute voix, des lectures à peine moins longues. Comme le remarque Mme de Genlis, «ces éternelles conversations qui, dans les ouvrages de Mlle de Scudéry, suspendant la marche du roman, nous paraissent insoutenables, étaient loin de déplaire [123].» Mais la vie de cour avait d'autres exigences. D'ailleurs, Zaïde, la Princesse de Clèves, allaient donner des allures plus vives au roman où l'histoire du cœur ne perdait rien à se dégager des vieux cadres soi-disant historiques.
En vain Ménage disait «que ces romans dureroient toujours [124],» Mlle de Scudéry elle-même,—c'est lui qui l'atteste à quelques lignes de distance,—déclarait, trop modestement sans doute, «qu'elle avoit encore un roman d'achevé, mais que personne ne voudroit l'acheter ni le lire.» Cependant, leur vogue se soutint encore longtemps dans les provinces et à l'étranger, et, même quand ils furent réduits «à gagner les petites armoires,» suivant l'expression d'un contemporain, on les retrouve encore dans bien des bibliothèques, sans excepter celle de Boileau [125]. Il y eut, pour eux, ces admirations attardées et traditionnelles qui ne manquent jamais aux ouvrages dont l'attention publique s'est vivement préoccupée. Ainsi, vers le premier tiers du dix-huitième siècle, le père Porée trace une peinture piquante, malgré la forme latine et pédantesque dont il l'enveloppe, des diverses lectures qui occupent les hôtes d'un vieux château. «Que fait cette fille déjà grande, assise à une petite table, la tête appuyée sur son coude? Elle lit avec avidité l'histoire d'une fille persane ou turque, devenue, par ses charmes, la favorite d'un roi ou d'un empereur, et illustrée par ses amours....» Et plus loin: «Écoutez les Céladons et les Artamènes qui se glorifient de leur esclavage, etc. [126]» Chateaubriand raconte, dans ses Mémoires d'Outre-tombe, que sa mère, fille d'une élève de Saint-Cyr, savait par cœur tout Cyrus. En Angleterre, ces romans français du dix-septième siècle, traduits, portant souvent le titre, «par des personnes de qualité,» se lisaient encore longtemps après que leur vogue était passée chez nous. La sérieuse lady Russell qualifiait la Clélie de livre très-profitable, «a most improving book,» et la jeune Mary Wortley, depuis lady Montagu, dévorait le Grand Cyrus dans sa chambre de petite fille. Et cependant, M. Cousin, au début même du livre où il entreprend la réhabilitation de cet ouvrage, réhabilitation, il est vrai, plutôt historique que littéraire, n'hésite pas à dire: «Qui lit aujourd'hui le Grand Cyrus, qui le lisait au dix-huitième siècle, et même dans les dernières années de Louis XIV?»
Il est difficile de décider si Molière et Boileau, en qui se personnifia surtout la réaction contre le genre précieux et les romans à la Scudéry, suivirent ou devancèrent le goût du public. Ils affectèrent l'un et l'autre d'attribuer à la province [127], à «de mauvaises copies d'excellentes choses,» à «des Précieuses ridicules qui imitoient mal les véritables Précieuses» cette affectation dans les discours, cette recherche de sentiments qu'on étalait à Versailles, qu'on imitait à Paris, qu'on parodiait loin de la capitale.
Rœderer et Cousin, après lui, n'ont pas eu de peine à démontrer que Molière n'a voulu jouer en 1659 ni l'hôtel de Rambouillet qui n'existait plus, ni les Précieuses de 1656, auxquelles personne alors n'eût osé appliquer l'épithète de ridicules. Mais, malgré les précautions oratoires que renferme la préface, il est bien certain que les traits de la pièce vont plus loin qu'il ne convient à l'auteur de l'avouer. Les théories de Cathos sur «la recherche dans les formes» qui doit précéder le mariage, les longs préliminaires qu'elle décrit complaisamment, n'avaient-ils pas un précédent notoire dans les quinze ans de cour que Julie d'Angennes imposa au duc de Montausier, et la phrase de Madelon à ce propos ne nous transporte-t-elle pas en plein roman de Scudéry? «La belle chose que ce seroit si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce, de plein pied, fût marié à Clélie!» Mascarille déclarant «qu'il est furieusement pour les portraits,» et travaillant, «à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine,» rappelle à la fois la langue et les occupations du Samedi. Allons plus loin: lorsque, d'un côté, nous voyons, dans la Journée des Madrigaux, la plupart des valets de la maison faisant des vers [128], et, de l'autre, les faux marquis de Molière et l'impromptu de Mascarille, sommes-nous dans la maison de Gorgibus ou dans celle de Mlle de Scudéry et de Mlle Boquet?
On pourrait même trouver persistance d'épigramme dans le Bourgeois gentilhomme (1670), car le compliment de M. Jourdain à Dorimène: Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour, avec toutes ses variantes, ressemble assez au madrigal de Brutus à Lucrèce: Toujours. l'on. si. mais. aimoit. d'éternelles. hélas. amours. d'aimer. doux. il. point. seroit. n'est. qu'il.
Qu'il seroit doux d'aimer si l'on aimoit toujours.
Mais hélas! il n'est point d'éternelles amours.
Dans les Femmes savantes, représentées treize ans après les Précieuses ridicules, mais dont on parlait déjà dès 1666 [129], il y a bien encore plus d'un trait dont les Précieuses et Mlle de Scudéry peuvent prendre leur part [130], mais les critiques sont plus générales et répondent à une nouvelle phase du goût et des mœurs. Il y est moins mention des romans passés de mode, et la question de l'instruction qui convient aux femmes est plus nettement posée. Clitandre, qui représente le juste milieu dans cette question de l'éducation des femmes, ne fait presque que rendre en vers ce que Mlle de Scudéry avait dit en prose longtemps auparavant.
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d'être savante,
Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait
Elle sache ignorer les choses qu'elle sait.
De son étude enfin je veux qu'elle se cache,
Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache.
Écoutons maintenant Sapho s'expliquant sur le même sujet: «Encore que je voulusse que les femmes sussent plus de choses qu'elles n'en savent pour l'ordinaire, je ne veux pourtant jamais qu'elles agissent ni qu'elles parlent en savantes. Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une personne de mon sexe qu'elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a l'esprit fort éclairé, qu'elle connoît finement les beaux ouvrages, qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste et qu'elle sait le monde, mais je ne veux pas qu'on puisse dire d'elle: c'est une femme savante. Ce n'est pas que celle qu'on n'appellera point savante ne puisse savoir autant et plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom, mais c'est qu'elle sait mieux se servir de son esprit, et qu'elle sait cacher adroitement ce que l'autre montre mal à propos [131].»
Ainsi, Mlle de Scudéry, près de vingt ans avant la comédie des Femmes savantes, semblait protester contre ce terrible nom, et contre toute solidarité avec les Bélise et les Philaminte de l'avenir.
«M. Despréaux n'étoit pas ami de M. Pellisson ni de moi,» écrivait Mlle de Scudéry [132]. Elle aurait pu ajouter: «ni de mon frère,» car les fameux vers:
Bienheureux Scudéry dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume, etc.
Ces vers, disons-nous, furent le premier grief de Sapho contre le satirique. Le nom de Pellisson, imprimé d'abord en toutes lettres d'une manière peu flatteuse dans la satire VIII [133], avait été remplacé depuis par un synonyme encore moins flatteur [134]. Enfin, une épigramme grossière, que Daunou répugne à croire écrite par Boileau, aurait même associé ce nom à celui de Sapho dans le reproche de laideur [135]. Mais on sait, du moins, ce que Boileau en pensait, par ce qu'il en dit plus tard dans ses Héros de roman.
«PLUTON.
Quelle est cette précieuse renforcée que je vois qui vient à nous?
DIOGÈNE.
C'est Sapho, cette fameuse Lesbienne qui a inventé les vers saphiques.
PLUTON.
Je la trouve bien laide, etc.»
Et plus loin, on se moque «des généreuses amies de Sapho qui ne surpassent guères en beauté Tisiphone, et qui, néanmoins.... ne laissent pas de passer pour de dignes héroïnes de roman.»
Tout cela était assez peu littéraire. Ce qui l'est davantage, ce sont les vers de l'Art poétique:
Gardez-vous de donner, ainsi que dans Clélie,
L'art ni l'esprit françois à l'antique Italie,
Et, sous des noms romains faisant notre portrait,
Peindre Caton galant et Brutus dameret.
Il faut rapprocher de ce passage une lettre de Boileau à Brossette, du 7 janvier 1703, dont le ton dédaigneux était bien fait pour choquer celle qui en était l'objet, si elle avait pu la lire:
«C'est une grande absurdité à la demoiselle, auteur de la Clélie, d'avoir choisi le plus grave siècle de la république romaine pour y peindre les caractères de nos François; car on prétend qu'il n'y a pas dans ce livre un seul Romain ni une seule Romaine qui ne soit copié sur le modèle de quelque bourgeois ou de quelque bourgeoise de son quartier.»
Nous ne nous étonnerons donc pas de trouver, dès 1684, Mlle de Scudéry liguée avec Ménage pour empêcher Boileau d'entrer à l'Académie. Toutefois, il faut le reconnaître, ce double genre d'attaques la trouva beaucoup moins sensible que celles qui s'étendaient à ses amis et à son sexe. Dans ses lettres à l'abbé Boisot, elle parle avec une rancune peu dissimulée de la Satire contre les femmes, qui venait de paraître et faisait beaucoup de bruit [136].
«Il y a une nouvelle satire de Despréaux imprimée contre les femmes, qu'il croit être la meilleure des siennes. Mais les gens de bon goût ne le trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et des phrases fort bizarres. Il donne un coup de griffe, suivant sa coutume, à Clélie, sans raison et sans nécessité. Mais je suis accoutumée à mépriser ce qu'il dit contre ce livre, et je n'y répondrai pas. Et un livre qui a été traduit en italien, en anglois, en allemand et en arabe, n'a que faire des louanges d'un satirique de profession.» Plus loin, elle revient encore sur ce sujet qui lui tient au cœur, protestant, au nom de toutes les honnêtes femmes, contre les diatribes de leur ennemi commun [137]. Puis, par un mouvement qui rappelle certaines préfaces de son frère, elle ajoute: «J'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justifier, dit à l'assemblée: Allons remercier Dieu de la victoire que nous avons gagnée!»
Mlle de Scudéry se montre surtout fort blessée de ce passage:
D'abord tu la verras, ainsi que dans Clélie,
Recevant ses amans sous le doux nom d'amis,
S'en tenir avec eux aux petits soins permis;
Puis bientôt en grande eau, sur le fleuve de Tendre,
Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre,
Et ne présume pas que Vénus ou Satan
Souffre qu'elle en demeure aux termes du roman.
«Vous me direz, écrit-elle à l'abbé, si ce vers: Ou Vénus ou Satan, peut être fait par un chrétien.» Et il faut convenir que la suite de ce passage, où l'imitatrice de Clélie, débutant par l'amour platonique, finit par devenir une femme perdue, «une Messaline, donnant des rendez-vous chez la Cornu,» était bien faite pour offenser une honnête fille qui pouvait prêter au ridicule, mais dont les mœurs étaient restées inattaquables, de l'aveu même du satirique. En effet, lorsqu'il publia, en 1713, ses Héros de roman, il fit, à la fin du Discours qui les précède, la déclaration suivante: «Comme j'étois fort jeune dans le temps que tous ces romans.... faisoient le plus d'éclat, je les lus, ainsi que les lisoit tout le monde, avec beaucoup d'admiration.... Mais enfin.... je reconnus la puérilité de ces ouvrages. Si bien que, l'esprit satirique commençant à dominer en moi, je ne me donnai point de repos que je n'eusse fait contre tous ces romans un dialogue à la manière de Lucien, etc.... Cependant, comme Mlle de Scudéry étoit alors vivante, je me contentai de composer ce dialogue dans ma tête, et bien loin de le faire imprimer, je gagnai même sur moi de ne point l'écrire et de ne point le laisser voir sur le papier, ne voulant pas donner ce chagrin à une fille qui, après tout, avoit beaucoup de mérite, et qui, s'il faut en croire tous ceux qui l'ont connue, nonobstant la mauvaise morale enseignée dans ses romans, avoit encore plus de probité et d'honneur que d'esprit.»
«Les dévots et dévotes lui en veulent, parce qu'à leur goût c'est elle qui établit la galanterie.» Ce passage de Tallemant nous révèle une troisième espèce d'adversaires pour Mlle de Scudéry. Nous venons de voir que Boileau n'avait pas seulement attaqué la Clélie au nom du goût, mais aussi au nom de la morale. Perrault lui ayant reproché «son acharnement contre cet ouvrage, malgré l'estime qu'on en a toujours faite, et l'extrême vénération qu'on a toujours eue pour l'illustre personne qui l'a composé,» le grand Arnauld qui, il faut le dire, était mieux dans son rôle, releva le gant, et voici comment il s'exprime dans une lettre à Despréaux (1694):
«Il ne s'agit point, monsieur, du mérite de la personne qui a composé la Clélie, ni de l'estime qu'on a faite de cet ouvrage. Il en a pu mériter pour l'esprit, pour la politesse, pour l'agrément des inventions, pour les caractères bien suivis, et pour les autres choses qui rendent agréable à tant de personnes la lecture des romans. Que ce soit, si vous voulez, le plus beau de tous les romans; mais enfin c'est un roman: c'est tout dire. Le caractère de ces pièces est de rouler sur l'amour, et d'en donner des leçons d'une manière ingénieuse, et qui soit d'autant mieux reçue qu'on en écarte le plus, en apparence, tout ce qui pourroit paroître de trop grossièrement contraire à la pureté. C'est par là qu'on va insensiblement jusqu'au bord du précipice, s'imaginant qu'on n'y tombera pas, quoiqu'on y soit déjà à moitié tombé par le plaisir qu'on a pris à se remplir l'esprit et le cœur de la doucereuse morale qui s'enseigne au Pays de Tendre.»
Nous sera-t-il permis de le répéter après Sainte-Beuve? Ni Arnauld, ni Boileau, n'avaient tout ce qu'il faut pour bien juger les femmes et leur rôle dans la société. Sans sortir de Port-Royal, Nicole et Du Guet les comprenaient mieux, et Bossuet jugeait la Xe satire moins irréprochable et moins édifiante que ne le faisait Arnauld. Voici comme il en parle au chap. XVIII du Traité de la concupiscence: «Celui-là s'est mis dans l'esprit de blâmer les femmes. Il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède.» Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce dernier point de vue avait été également saisi par Mlle de Scudéry, ennemie du mariage [138].
Le jansénisme n'avait pas toujours été si sévère pour la reine de celles que Ninon appelait: les Jansénistes de l'amour. Le Provincial, dans une réponse, du 2 février 1656, aux deux premières lettres de son correspondant, lui transmettait le billet suivant, écrit par une dame à une de ses amies qui lui avait fait tenir la première de ces deux lettres: «Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l'imaginer de la lettre que vous m'avez envoyée: elle est tout à fait ingénieuse et tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer; elle éclaircit les affaires du monde les plus embrouillées; elle raille finement; elle instruit même ceux qui ne savent pas bien les choses; elle redouble le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente apologie, et, si l'on veut, une délicate et innocente censure. Et il y a enfin tant d'art, tant d'esprit et tant de jugement en cette lettre, que je voudrois bien savoir qui l'a faite.»
Et le Provincial ajoutait: «Vous voudriez bien aussi savoir qui est la personne qui en écrit de la sorte; mais contentez-vous de l'honorer sans la connoître, et, quand vous la connoîtrez, vous l'honorerez bien davantage [139].»
Quelle était cette personne? Racine va nous l'apprendre dans sa Lettre à l'auteur des Imaginaires [140]. «N'est-ce pas elle (Scudéry) que l'auteur entend lorsqu'il parle d'une personne qu'il admire sans la connoître?»
De son côté Mlle de Scudéry, qui entretenait avec M. d'Andilly des relations amicales, fit son portrait sous le nom de Timante et le plaça dans un tableau très-flatteur du Désert, au tome VI de la Clélie (1657). Elle loua beaucoup la conversion et la retraite de Lemaistre à Port-Royal. Elle n'était pas indigne de comprendre cette grande union d'une belle âme avec son Dieu. Parlant, il est vrai, de l'amour humain, elle avait exprimé cette noble pensée: «Il faut de la vertu pour être capable de ces grands attachements.... Après tout, la vertu est d'un assez doux usage dans le monde, et je ne sais comment la plupart des femmes hasardent leur réputation à si bon marché.»
Il y avait donc, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, un côté romanesque et dévot qui unissait Port-Royal et les héros de Corneille et du Grand Cyrus [141]. Ainsi l'on a la preuve que Nicole avait lu la Clélie [142], ce qui ne l'empêcha pas, dans sa Première visionnaire (décembre 1665), de traiter les auteurs de romans et de pièces de théâtre d'empoisonneurs publics. Racine, piqué au vif, entreprit, dans sa Lettre, déjà citée, à l'auteur des Imaginaires, de venger à la fois les auteurs dramatiques et les romanciers. Après quelques notes sur les premiers, il ajoute malignement: «Vous avez oublié que Mlle de Scudéry avoit fait une peinture avantageuse de Port-Royal dans sa Clélie. Cependant, j'avais ouï dire que vous aviez souffert patiemment qu'on vous eût loué dans ce livre horrible. L'on fit venir au Désert le livre qui parloit de vous: il y courut de main en main, et tous les solitaires voulurent voir l'endroit où ils étoient traités d'illustres.»
Après avoir montré la réaction qui se produisit, par l'organe de critiques autorisés, au nom du goût, de la morale et même du puritanisme religieux contre les genres précieux et romanesque, il est juste d'ajouter que l'un et l'autre eurent une influence souvent salutaire sur les progrès de la vie sociale, où s'étaient maintenus, à travers le règne de Henri IV, des restes de barbarie, fruits des guerres civiles du siècle précédent. Un peu de raffinement n'était pas inutile pour combattre ces tendances grossières. Mlle de Scudéry continua les réformes que l'hôtel de Rambouillet avait commencées; leurs innovations dans les habitudes sociales, dans la langue, dans l'orthographe [143] ne furent pas toutes stériles ou ridicules, et, parmi ce qui en est resté, il en est plus d'une dont l'honneur revient à Mlle de Scudéry.
«Ce serait, a dit Rœderer, être injuste et aussi frivole que ces écrivains dont l'observation n'a pas été plus loin que le ridicule des Précieuses, de ne pas reconnaître qu'elles eurent leur côté estimable et ne servirent pas médiocrement au progrès de la socialité. On n'a pas le droit de remarquer leur mauvais goût, sans remarquer aussi qu'elles étaient une école de bonnes mœurs dans un temps de dépravation invétérée. Que si elles avaient le défaut de faire de l'amour un délire de l'imagination, elles eurent aussi le mérite d'élever les esprits et les âmes au dessus de l'amour d'instinct, et de préparer cet amour du cœur, ce doux accord des sympathies morales si fécond en délices inconnues à l'incontinence grossière, cet amour qui donne tant d'heureuses années à la vie humaine, appelée seulement à d'heureux moments par l'amour d'instinct [144].»
En effet, tandis que les austères, les rigoristes faisaient le procès aux romans par cela seul qu'il y était question des faiblesses du cœur, les Épicuriens, comme Saint-Évremond et ses pareils, reprochaient aux Précieuses «d'avoir ôté à l'amour ce qu'il a de plus naturel à force de vouloir l'épurer.» «Voilà du temps et de l'esprit bien mal employés!» disaient-ils, à propos des longues conversations entre amoureux du Cyrus et de la Clélie, et il ne manquait pas de gens pour se moquer des amours à la platonique de Pellisson et autres adorateurs du même genre. Il faut se rappeler les amours sans façon du Vert-galant, ceux, encore plus hideux, du précédent règne, le dévergondage qui s'étale dans les Historiettes de Tallemant, et sur lequel la majesté du grand règne vint à grand'peine jeter un vernis au moins extérieur de décence, pour pardonner à la galanterie quintessenciée que les Précieuses et les romans de Mlle de Scudéry introduisirent dans les rapports entre les sexes.