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CHAPITRE XIV
ОглавлениеRien ne justifiait cependant les angoisses de la pauvre meunière de Brin-d’Amour.
Son fils n’avait pas écrit, comme Joseph Pichet, le lendemain de la bataille; mais qu’est-ce que cela prouvait?
En campagne, on n’écrit pas comme on veut, et puis une armée considérable occupe plusieurs lieues carrées de pays, et il pouvait fort bien se faire que le bataillon de chasseurs dans lequel se trouvait Laurent eût été envoyé en avant, et que sa lettre, s’il avait écrit, eût un jour de retard sur celle de Joseph Pichet.
C’était là du moins le raisonnement que faisait le bon curé de Férolles, chez qui Noémi et la Pichet avaient conduit mame Suzon.
Mathurin Baudry, le forgeron, le maître d’école et l’adjoint disaient la même chose.
Mais la meunière continuait à sangloter.
On la reconduisit au moulin.
Ce fut une triste journée que celle qui s’écoula.
Noémi seule paraissait moins abattue que les autres.
— Moi je suis sûre, disait-elle, que nous aurons une lettre de lui demain matin.
Le lendemain arrive enfin.
Mame Suzon voulut aller elle-même au devant du facteur.
Hélas! le facteur n’avait rien.
Michel lui-même, ce jour-là, se mit à pleurer.
Le Journal du Loiret avait annoncé la victoire de Magenta avec les plus grands détails.
On avait lu tout cela avec avidité à Férolles, et le journal avait passé de main en main.
Le jour d’après, l’espérance du Grillon fut encore déçue.
Pas de lettre.
Ni le lendemain ni les jours suivants.
Mame Suzon ne pleurait plus, ne parlait plus et paraissait absorbée en elle-même.
Michel eut une idée:
— Je vais à Orléans, dit-il.
Noémi le regarda d’un œil interrogateur.
— J’irai à l’intendance, poursuivit l’hypocrite garçon, et il faudra bien qu’on m’y donne des nouvelles de Laurent.
Il partit, en effet, monté sur un cheval de ferme, et ce fut encore une mortelle journée.
Noémi espérait toujours.
Mame Suzon n’espérait plus.
Elle avait vieilli de dix ans en quelques jours.
A Férolles-les-Prés, on commençait pareillement à hocher la tête et à se dire:
— Il pourrait bien être arrivé malheur au pauvre Laurent.
Michel revint.
On ne lui avait rien appris à l’intendance.
Seulement, on lui avait conseillé de s’adresser, par écrit, au ministère la guerre.
Michel, qui paraissait en proie à une vive anxiété, Michel, disons-nous, s’en alla chez le comte de R..., le maire de Férolles; il lui parla, avec des larmes dans les yeux, de la douleur et des angoisses de mame Suzon.
Le comte était un ancien militaire. Il avait conservé des relations au ministère de la guerre, et il se montra touché de l’anxiété de Michel.
C’était un samedi, jour de marché à Orléans.
Presque tous les propriétaires des environs vont en ville ce jour-là.
Tandis que Michel parlait au comte, on attelait le tilbury de ce dernier.
— Mon ami, dit-il à Michel, revenez ce soir, j’aurai des nouvelles, je vous le promets.
Michel s’en alla.
Ce fut une nouvelle journée d’angoisses au moulin.
Noémi espérait toujours, et mame Suzon, sombre et farouche en sa douleur, n’espérait plus.
Enfin le soir vint, et Michel se remit en route pour le château du maire.
Celui-ci n’était pas encore de retour.
Michel attendit plus d’une heure.
Enfin le comte arriva.
Michel tressaillit en le voyant.
Le comte était triste.
— Mon ami, dit-il à Michel, il ne faut pas vous désespérer encore; néanmoins il est possible qu’un malheur soit arrivé.
Et il mit sous les yeux de Michel le télégramme suivant:
«Le nommé . Tiercelin (Laurent), caporal au... chasseurs à pied, disparu.
Peut-être prisonnier, peut-être passé à l’ennemi.
Pas retrouvé corps.»
Michel tremblait en lisant cette dépêche.
Le comte attribua cette émotion à la douleur.
Mais s’il avait pu lire dans l’âme du misérable, il eût été indigné.
Néanmoins Michel garda son masque d’affliction hypocrite.
— Mon garçon, lui dit le comte de R..., je vous le répète, il est fort possible que Laurent ait été fait prisonnier.
Dans ce cas, il est tout naturel qu’il n’ait pas écrit encore.
Mais d’ici huit ou dix jours vous recevrez de ses nouvelles.
S’il est mort, on en aura certainement la preuve dans peu de temps.
Au lendemain d’une bataille, on se compte, on fait l’appel, et il n’est pas rare de voir revenir quelque temps après, un homme que l’on croyait mort.
Par conséquent, retournez au moulin et dites bien que tout espoir n’est pas perdu.
Michel s’en alla.
— Allons! allons! murmura-t-il, je sais bien qu’il est mort, moi, et la Pitache est une bonne sorcière.