Читать книгу Voyages littéraires sur les quais de Paris : lettres à un bibliophile de province - Adolphe De Fontaine De Resbecq - Страница 3
LETTRE I
ОглавлениеVous aimez les livres, mon cher ami, mais comme vous avez aussi le malheur de ne point habiter Paris, vous me demandez de vous tenir au courant des excursions que j’ai pu faire et que je ferai sur nos quais; ce sera bien volontiers, je vous assure, et dussent encore en rire les turburlents amis. que vous aviez l’autre jour à dîner avec moi, j’afficherai ma passion. Je conviens que lorsqu’on a, comme ces messieurs, une fortune qui non-seulement peut donner toutes les joies de ce monde, mais dont l’administration impose aussi des occupations très-réelles, on se plaise à rire d’un pauvre diable qui revient soir et matin sur une même promenade pour brouter le papier, comme le disait le gros railleur auprès duquel vous m’aviez placé. 11 y a des bibliomanes, mais avant eux, dans l’ordre raisonnable, des bibliophiles, et je crois que vous et moi nous pouvons nous dire de ceux-là. C’est avec un grand plaisir, je vous le répète, que je me rends à votre demande; vous aurez mes bulletins, mais, je vous en préviens, si comme Montaigne: «je ne me prens guères aux livres nouveaux, parce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides,» je dois ajouter que, comme lui aussi, j’aime à donner les choses comme elles viennent à mon esprit. Persuadez-vous, d’ailleurs, que votre correspondant n’est point un maniaque; qu’il aime les livres, mais qu’il ne ressemble pas à certains amateurs qui ne raisonnent plus dès qu’ils veulent posséder: je n’en suis pas là, grâce à Dieu; je sais attendre, si mes ressources m’imposent de renoncer à une occasion. Je me berce de l’espoir qu’elle se reproduira; les étalages des quais, sans cesse renouvelés, sont assez riches pour dédommager leurs amants, lorsque la fortune trahit la bonne volonté d’acquérir qu’ils ont toujours. Je ne prétends pas convertir vos amis à ce point de leur faire renoncer à leurs jardins, à leurs chevaux, à leurs meutes. J’espère seulement me justifier, et les faire convenir. que, lorsque par situation, on n’a, comme un postillon, qu’un petit relai à parcourir tous les jours, il n’est pas sot d’avoir choisi le chemin dans lequel on peut à chaque pas serrer, pour ainsi dire, la main d’un homme de mérite, et même, de temps en temps, d’un grand écrivain. Dans le Juif errant des quais, le vulgaire ne voit souvent qu’un maniaque, des livres sous le bras, tandis que déjà ses poches en sont pleines. Détrompez-vous: ce type décrit, je crois, par Ch. Nodier, disparaît. Je rencontre tous les jours des gens fort élégants qui ne craignent pas de salir leurs mains lorsque déjà le format, la reliure d’un livre trahit quelque bonne chose; car les vieux routiers en sont arrivés, voyez-vous, à lire avec les doigts; je n’en veux pour preuve que mon digne confrère, M. H.... Devenu aveugle, ce courageux bibliophile se faisait conduire par son domestique sur le quai Voltaire, qui avait été sa promenade favorite. On l’approchait des boîtes, il passait alors légèrement les mains sur les livres, parcourait ainsi quelquefois plusieurs mètres sans rien dire, puis saisissant quelque mince volume, il disait à son guide:
«N’est-ce pas de chez Barbin?» (ou tel autre nom de libraire célèbre). Il se trompait souvent, sans doute, mais il lui est arrivé plus d’une fois de deviner juste, alors sa joie était inexprimable; il achetait dans ce cas ce qu’il avait déjà ou ce qui lui était indifférent. C’était, disait-il, sa manière de remercier le Créateur de lui avoir conservé l’ombre d’un sens perdu. Cela fait vivre le marchand, Dieu sera content! Telle était sa pensée.
A propos de cet aveugle, souffrez que je vous raconte un fait dont j’ai été témoin dernièrement; il vous prouvera que notre attention n’est pas tellement absorbée que nous ne puissions rien sentir de ce qui se passe autour de nous.
Je cheminais l’autre soir en longeant les boîtes du quai Malaquais, et j’étais arrivé presque à l’extrémité de celles qui touchent au pont des Saints-Pères, lorsque j’entendis derrière moi comme un bruit de frottement. C’était un aveugle qui, tenant son chien en laisse de la main gauche, passait la droite sur les livres comme en les tâtant. «Vois-tu, Médor, dit-il, je m’appuie ici sur des raisonneurs, des raisonneurs qui en ont dit, va, mais des raisonneurs silencieux.» Puis, s’arrêtant tout à coup, parce qu’avec le tact merveilleux des aveugles, il sentait que le moment de se détourner était venu. «Hé ! cria-t-il, ne suis-je pas en face de la rue des Saints-Pères? — Oui, lui dis-je, mais il y a bien des voitures. — Ah! ça ne fait rien, répondit-il; Médor va me passer.» Puis, tirant sur la corde de son fidèle compagnon: «Allons, Médor, passe-moi....»
Alors je fus témoin d’un admirable spectacle: ce malheureux chien, qui jusqu’à ce moment venait de guider son maître sans bruit, se mit, en portant sa tête tantôt à droite, tantôt à gauche, à aboyer pour faire remarquer des cochers et des chevaux l’homme dont il lui était donné de protéger l’infirmité !
Qu’en dites-vous, mon cher ami? pour moi j’en avais les larmes aux yeux, je quittai les boites et je constatai que le bon caniche ne cessa d’aboyer que lorsque son maître eut mis le pied sur l’autre rive.