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LETTRE III

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Heinsius, bibliothécaire de l’université de Leyde, disait, en parlant de la bibliothèque confiée à ses soins: «Je ne suis pas plutôt entré dans cette bibliothèque que je ferme la porte sur moi, et que je bannis de cette manière la concupiscence, l’ambition, l’ivrognerie, la paresse et tous les vices dont l’oisiveté, mère de l’ignorance et de la mélancolie, est la source; je siège au sein même de l’éternité, parmi ces hommes divins, avec tant d’orgueil, avec tant de satisfaction, que je prends en pitié tous les grands et tous les riches qui sont étrangers à cette félicité.»

Pour moi, une collection de livres, qu’elle soit installée dans l’ébène, dans l’acajou, dans le bois sculpté ou dans la boîte du bouquiniste, m’arrache à tout, comme Heinsius.

J’avouerai cependant que mon cœur bat plus fort devant les boîtes que dans une bibliothèque riche et bien distribuée, parce qu’en parcourant les unes j’ai la pensée, l’espérance de découvrir une rareté, tandis que dans les autres, si cette rareté s’y trouve, on la connaît, on en sait le prix; l’heureux maître est en possession depuis quelque temps de son trésor, joie déjà bien moins vive que celle qui est due au moment... (il faudrait un mot céleste pour peindre cela) où l’on trouve.....

Devons-nous cependant rechercher ces livres qui, peut-être, ne sont rares que par le peu d’estime qu’ils ont mérité dans le temps où ils ont paru, et n’offrent que:

L’amas curieux et bizarre

De vieux manuscrits vermoulus.

Et la suite inutile et rare

D’écrivains qu’on a jamais lus?

Je ne le pense pas, vous le savez, et tous mes efforts tendent à imiter de loin Voltaire qui s’est montré avec raison si difficile dans le temple du Goût.

Comme le disait un sage qui avait aussi beaucoup bouquiné : «Entasser des amas de livres sans nécessité, sans discernement, c’est une inutilité absurde. Rassembler tous ceux qu’on estime par leur rareté, par la beauté singulière des éditions, parla magnificence des reliures, c’est un excès de luxe, un amour déréglé du merveilleux, une prodigalité ruineuse. Préférer enfin ceux dont le seul mérite consiste dans la singularité grotesque et imaginaire des matières qu’ils renferment ou qui n’ont d’autre qualité que d’être pernicieux aux bonnes mœurs, et contraires aux maximes de la religion, c’est bizarrerie, caprice, travers d’esprit, libertinage.»

Quelques bibliomanes, je le sais, recherchent avec avidité certains livres qui n’ont de curieux que des titres plus ou moins sales ou scandaleux. Je dois me rendre cette justice que j’ai eu pour ces indignes productions une instinctive horreur.

Il en est de même de ces nombreux romans écrits dans le siècle dernier comme pour attiser le feu des mœurs dissolues de l’époque. Pour l’histoire, j’ai su aussi me garer de tous ces mémoires apocryphes, de ces prétendus testaments politiques, de ces prétendues histoires secrètes composées par ceux qui, ainsi que le dit Voltaire, n’ont été dans aucun secret. Je ne sais ce que dit le catalogue d’histoire de France de la Bibliothèque impériale récemment publié, mais déjà du temps du Père Lelong on trouvait dans la bibliothèque qu’il nous a donnée 17,427 ouvrages sur l’histoire nationale. On nous permettra de croire que, sauf d’illustres exceptions, le nombre en a doublé sans grand profit pour nos études historiques. Plus je vais et plus je tiens aux maîtres de la science dans chaque ordre; sans doute ils ne disent pas tout, mais ils font penser davantage. Quoi de plus?

Voyages littéraires sur les quais de Paris : lettres à un bibliophile de province

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