Читать книгу Voyages littéraires sur les quais de Paris : lettres à un bibliophile de province - Adolphe De Fontaine De Resbecq - Страница 9
LETTRE VII.
ОглавлениеJe me demandais l’autre jour s’il ne serait pas temps de déclarer qu’il est de mode de ne plus fumer; décidément cela devient dangereux. Hier, dans la rue du Bac, je vis la robe d’une dame prendre feu par suite de l’imprudence d’un fumeur qui avait jeté, en sortant d’un bureau de tabac, une allumette encore enflammée. Aujourd’hui on vient de me raconter qu’il y a une heure le feu a pris dans une boîte; ce sinistre était généralement attribué à un reste de cigare placé négligemment sur le bord de cette boîte et ensuite abandonné. Fumer est assurément une douce chose, mais combien l’abus de cette passion nous a aliéné parmi les femmes de charmants esprits qui ne peuvent plus nous sentir! Je sais des maris qui ont cruellement souffert de n’avoir pas consenti à renoncer à cette habitude. L’horreur qu’en éprouvent les femmes (pas toutes cependant) n’est pas chose nouvelle; je n’en veux pour preuve que cette satire, attribuée à Boileau, et qu’on trouve dans une édition de ses œuvres, donnée par Abraham Volfgand vers 1693. L’auteur de la satire en question (qui n’est pas Boileau), faisant aussi du fumeur un ivrogne, dit:
Dieux, que vois-je! en dépit d’une épaisse fumée
Que répand dans les airs mainte pipe enflammée,
Parmi des flots de vin en tous lieux répandu,
J’aperçois Trasimon sur le ventre étendu,
Qui, tout pâle et défait, jette sous la table
Les rebuts odieux d’un repas qui l’accable;
Il fait pour se lever des efforts violents;
La terre se dérobe à ses pas chancelants.
De mortelles vapeurs sa tête encore pleine
Sous de honteux débris de nouveau le rentraîne;
Il retombe et bientôt, l’aurore en ce réduit
Viendra nous découvrir les excès de la nuit;
Bientôt avec le jour nous allons voir paraître
Quatre insolents laquais aussi soûls que leur maître
Qui, charmés dans le cœur de ce honteux fracas,
Près de sa femme, au lit, le portent sous les bras.
Quel charme, quel plaisir pour cette triste femme,
De se voir témoin de ce spectacle infâme,
De sentir des vapeurs de vin et de tabac
Qu’exhale à ses côtés un perfide estomac!
Tu frémis. Toutefois dans le siècle où nous sommes,
Chère Eudoxe, voilà comme sont faits les hommes!
N’en déplaise aux moralistes qui se plaignent de notre temps, il me semble que sur les deux vices que le satyrique du XVIIe siècle reprochait aux hommes, il n’y en a qu’un que nous ayons généralement conservé.
Et ce vice, j’espère que nous saurons aussi l’abandonner; tout nous y exhorte: d’abord la plus belle moitié du genre humain, et les cigares aussi, qui ne sont pas toujours bons. Mais ce qui est plus grave, ce sont les observations médicales qui ont été faites touchant l’influence funeste du tabac sur beaucoup de gens (il y en a à qui il fait du bien), influence que les victimes n’apprécient souvent que trop tard. Des choses qui m’ont paru parfaitement fondées ont été dites, il y a dix-huit mois, à ce sujet dans un excellent recueil () rédigé par un médecin publiciste des plus distingués, M. Dechambre, qui a déjà rendu de très-grands services à la science médicale.