Читать книгу Voyages littéraires sur les quais de Paris : lettres à un bibliophile de province - Adolphe De Fontaine De Resbecq - Страница 4
LETTRE II
ОглавлениеVous me dites, mon cher ami, que vous et votre femme vous avez lu avec grand intérêt ma première lettre, et vous insistez l’un et l’autre pour que je continue à vous donner de temps en temps des nouvelles de mes pérégrinations. Soit! peut-être en serez-vous au regret. Mais, puisque vous le voulez, il en sera selon vos désirs. — Je vous répète, toutefois, que n’entendant pas vous faire un cours de bibliographie en règle, mes récits iront un peu en zigzag, à la façon de tout flâneur.
Vous ne l’ignorez pas, le champ est vaste, et ce que l’on trouve sur les quais permettrait de traiter bien des questions. Qu’y voit-on, en effet? Des œuvres écrites dans le feu de la jeunesse et reniées aujourd’hui par leurs auteurs; des brochures attestant la versatilité des hommes; des professions de foi politiques ou religieuses, que la vie de ceux qui les ont faites a démenties cent fois; des milliers de projets pour réformer le monde et ses environs! des plaidoyers pour M. N., pour Mme V.; des livres offerts, qui n’ont pas été lus, et qu’on a vendus sans avoir même effacé les dédicaces; des documents administratifs vieux et nouveaux; des budgets, des règlements qui, sous tous les régimes, ont été distribués avec parcimonie à ceux qui en avaient besoin, et qu’on trouve là en masse, livrés au poids par des coquins de valets, comme dirait Voltaire.
Puis, sous tout cela, ou à côté, de bons petits volumes, dont la reliure, forte comme une écaille de tortue, semble avoir été faite pour protéger l’œuvre qu’elle renferme pendant les trajets que lui imposent des circonstances plus inconnues les unes que les autres.
Quelle reliure même dans son expression la plus ordinaire!! «Nos petits-fils, disait M. de Malden dans le Bulletin du Bibliophile (mars 1857), ne verront pas vestiges de nos livres affronter sur les quais l’intempérie des saisons, tandis qu’ils y trouveront encore ternis, mais toujours cuirassés, ceux de la grande époque dont le papier, la colle, les nerfs, le cuir, et souvent la dorure, ont défié les fortunes les plus diverses.»
J’ai moi-même un exemple de cette étonnante conservation dans une brochure originale de Bossuet sur le quiétisme. On voit, par l’état extérieur de cette plaquette, qu’elle a dû nécessairement séjourner beaucoup d’années dans les boites des quais; mais, à l’intérieur, les dorures sont d’une merveilleuse conservation. Il y a lieu de supposer, par ce qu’on voit encore, que cette reliure a été fort riche. L’exemplaire a d’ailleurs appartenu à Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, dont il porte la signature en plusieurs endroits.
Le jour où j’ai fait cette trouvaille a été un de mes jours heureux; je vous assure aussi que, malgré ma vénération pour La Bruyère, je n’ai pu m’empêcher de le trouver exagéré, injuste même, dans ce passage où il dit:
«Un homme m’annonce, par ses discours, qu’il a une bibliothèque. Je souhaite de la voir. Je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans une maison où, dès l’escalier, je tombe en faiblesse d’une odeur de maroquin noir, dont tous ses livres sont couverts. Il a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu’ils sont dorés sur tranche, ornés de filets d’or, et de bonne édition; me nommer les meilleurs l’un après l’autre; dire que sa galerie est remplie, à quelques endroits près, qui sont peints de manière qu’on les prendrait pour de vrais livres arrangés sur les tablettes, et que l’œil s’y trompe; ajouter qu’il ne lit jamais, qu’il ne met pas le pied dans cette galerie, qu’il y viendra pour me faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux non plus que lui voir sa tannerie, qu’il appelle bibliothèque ().»
Convenez, avec moi, que l’amateur ainsi critiqué a cependant rendu un grand service aux lettres: quelques-uns des ouvrages qu’il posséda ont acquis depuis une très-grande importance; la reliure dont il les a revêtus les a protégés, et il est arrivé ainsi qu’un livre précieux est parvenu, de siècle en siècle, à quelque érudit qui en a profité. Nous serions encore bien plus pauvres sans cela. Comment aurions-nous, je vous le demande, tant de livres précieux? Le roman de la Rose, par exemple, ce roman que ses possesseurs n’ont peut-être jamais lu, ainsi que le dit La Bruyère, eut une grande influence au XIVe et au XVe siècle. Tous les historiens de notre littérature en ont parlé.
Laissez-moi dire en passant que l’exposé le plus net de ce livre célèbre a été fait par Baïf. Le poëte s’adresse à Charles IX:
Sire, sons le discours d’un songe imaginé,
Dedans ce vieux roman vous trouverez déduite
D’un amant désireux la pénible poursuite,
Contre mille travaux eu sa flamme obstiné ;
Par avant que venir à son bien destiné
Mallebouche et Dangier tâchent le mettre en fuite;
A la fin Bel Accueil en prenant la conduite,
Le loge après l’avoir longuement cheminé ;
L’amant dans le verger, pour loyer des traverses
Qu’il passe constamment souffrant peines diverses
Cueil du rosier fleuri le bouton précieux.
Sire, c’est le sujet du roman de la Rose,
Où d’amours épineux la poursuite est enclose;
La rose c’est d’amour le guerdon précieux.
Faites lire ceci à M. de L..., et dites-lui que, selon ma promesse, je lui enverrai prochainement le bel exemplaire que je possède, car j’ai adopté pour mes livres la maxime célèbre: A Grolier et à ses amis. J’ajoute: et aux amis de mes amis.