Читать книгу Correspondance: Les lettres et les arts - Émile Zola - Страница 10
VIII
ОглавлениеParis, le 8 janvier 1866.
Mon cher Valabrègue,
Voici longtemps que je vous dois une lettre. J'ai une vie si inquiète et si haletante, que je suis vraiment excusable des négligences que je me permets à l'égard de mes amis. Lorsque je me sens calme et reposé, je travaille; lorsque la fatigue arrive, j'ai un tel dégoût de l'encre et du papier que je ne me sens pas le courage d'écrire même une lettre d'amitié et d'épanchement. Excusez-moi donc, une fois pour toutes; louez-moi, qui plus est, de l'effort méritoire que je fais aujourd'hui.
Je voudrais vous tenir là, devant moi, face à face, et je vous parlerais longuement. Je répondrais à votre dernière lettre, je me donnerais pour tâche de vous faire voir la vie littéraire telle qu'elle est, avec ses dessous, ses ficelles et ses mensonges. Ma leçon,—puisque leçon il y a,—serait pleine d'espérance et de courage. J'ai foi dans la vérité et le talent; mais il me vient des pitiés, lorsque je vois un brave garçon qui se laisse duper et devancer par d'habiles médiocrités. Ne vous êtes-vous pas dit, quelquefois, que c'était raillerie de lutter avec de la bonne foi contre des fripons? Je veux donc que nous, qui n'avons pas le ventre vide, nous soyons habiles parmi les habiles; je veux que nous ne nous renfermions pas dans notre hauteur et notre dédain, et que nous ayons toute la ruse de ceux qui n'ont que la ruse. Me comprenez-vous bien, et m'écoutez-vous? Nous sommes des impatients, nous voulons le succès au plus vite,—pourquoi ne pas l'avouer tout haut?—il faut donc que nous fassions notre succès. Le bruit s'en va, le talent reste.
Il m'est difficile de répondre à la trop bonne opinion que vous avez de mon livre[5]. Il est faible en certaines parties, et il contient encore bien des enfantillages. L'élan manque par instants, l'observateur s'évanouit, et le poète reparaît, un poète qui a trop bu de lait, et mangé trop de sucre. L'œuvre n'est pas virile; elle est le cri d'un enfant qui pleure et qui se révolte. Je vous parlais d'habileté, tout à l'heure: mon livre est tout à la fois une habileté et une maladresse. Il a été aussi mal accueilli que mes Contes avaient été bien reçus. J'ai récolté des coups de férule à droite et à gauche, et me voilà perdu dans l'esprit des gens de bien. Là est la maladresse. Mais aujourd'hui, je suis connu, on me craint et on m'injurie; aujourd'hui je suis classé parmi les écrivains dont on lit les œuvres avec effroi. Là est l'habileté.
Vous ne m'entendez peut-être pas bien, et vous pourriez croire que je vous donne de très mauvais conseils. L'habileté, pour moi, ne consiste pas à mentir à sa pensée, à faire une œuvre selon le goût ou le dégoût de la foule. L'habileté consiste, l'œuvre une fois faite, à ne pas attendre le public, mais à aller vers lui et à le forcer à vous caresser ou à vous injurier. Je sais bien que l'indifférence serait plus haute et plus digne; mais, je vous l'ai dit, nous sommes les enfants d'un âge impatient, nous avons des rages de nous grandir sur nos talons, et si nous ne foulons les autres aux pieds, soyez certains qu'ils passeront sur nos corps. Voilà pourquoi je vous attends pour parler de ces choses; je ne veux pas que les sots nous écrasent.
Vous me demandez ce que mon livre m'a rapporté. Peu de chose. Un livre ne nourrit jamais son auteur. J'ai avec Lacroix un traité qui m'alloue 10 p. 100 sur le prix de catalogue. Je touche donc 30 centimes par exemplaire tiré. On en a tiré 1,500. Comptez. Remarquez que mon traité est très avantageux.
On a le feuilleton. Toute œuvre, pour nourrir son auteur, doit d'abord passer dans un journal qui la paie à raison de 15 à 20 centimes la ligne. On a ensuite le 10 p. 100 du libraire.
Vous voyez qu'il vous faut venir ici avec beaucoup de courage. Ayez une ligne de conduite fermement arrêtée, et un entêtement féroce. Je vous dirai tout ce que je sais, et je pourrai peut-être vous ouvrir quelques portes.
Paul a dû vous dire où j'en suis. Je quitte la librairie à la fin de janvier, et je remplace mon travail de bureau par la rédaction de certains livres qui me sont commandés chez Hachette. Je vais m'occuper beaucoup de théâtre; maintenant tous les éditeurs me sont ouverts; mais je n'ai pas une seule scène à mon service, il va me falloir donner assaut de ce côté, qui est le côté du gain et du retentissement. En outre, je compte écrire plus ou moins régulièrement dans quatre à cinq journaux. Je battrai monnaie autant que possible. D'ailleurs j'ai foi en moi, et je marche gaillardement.
Quand venez-vous? et que comptez-vous faire? Ne quittez pas Aix en étourdi, et arrivez ici avec des projets réalisables. Reviendrez-vous avec Paul, que j'attends vers le milieu de février?
Je ne sais trop ce que je vous ai écrit. Je vous parlerai plus à l'aise, lorsque vous serez ici, et je tâcherai de me mieux faire entendre. Me voilà fatigué, et je ne dois plus dire que des sottises.
Écrivez-moi si cela ne vous ennuies pas trop. Parlez-moi d'Aix, et dites-moi tout le mal que l'on pense de mon livre. Je sais, par diverses communications, que les Aixois préfèrent la bergerade de mes Contes à l'eau-forte de ma Confession.
A bientôt, mon cher Valabrègue, et vivez dans la vérité et dans le courage.
A vous.
J'écris à Paul par le même courrier.