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IX

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Paris, 1866.

Les quelques pages que vous m'écrivez sur Aix sont pleines d'excellentes observations. Je pense tout à fait comme vous à cet égard, et depuis longtemps je vous ai dit le peu de foi que j'ai en la province. Le malheur est que j'ai des souvenirs à Aix, et j'ai le culte des pensées et des actions d'autrefois. Je songe donc plus que je ne le voudrais à ce coin de terre perdu; je ne m'inquiète pas précisément de ce qu'on y pense de moi; mais j'aimerais à ce qu'on y sache les petits bonheurs qui peuvent m'arriver. Vous voyez que je suis franc. De là les questions que je vous avais posées. Merci de vos bonnes réponses. Tenez-moi, s'il est possible, au courant de l'opinion.—Vous me dites qu'on est en train d'ôter au canal dont mon père est l'auteur le nom de Canal Zola. Précisez, je vous prie, dans votre prochaine lettre: dites-moi comment et dans quelles circonstances ce changement de nom a été tenté. Vous devez comprendre qu'en ce moment surtout, je ne tiens guère à la faible renommée que peut m'attirer un nom donné à un mur; quant à moi, je me sens de taille à bâtir plusieurs murs, s'il le faut. Mais j'ai là un devoir à remplir, et s'il y a une lettre à écrire, je l'écrirai, ne serait-ce que pour protester.

Et vous, mon brave ami, vous que j'oublie pour vous parler de moi en égoïste, que faites-vous dans cette galère? Vous avez dit adieu à la poésie: que ce ne soit pas un adieu éternel, car vous êtes encore trop jeune pour prendre une telle détermination. Je comprends que le joug du vers vous ait fatigué, et que vous ayez voulu briser les liens étroits du sonnet pour respirer plus à l'aise. Je vous avouerai même que le vers est une pauvre arme en nos temps de discussions ardentes. Mais il est un repos pour l'esprit, une paix pour l'âme; ceux qui ont rimé jeunes rimeront vieux; la Muse est une belle maîtresse puissante et douce, avec laquelle on a toujours des regains d'amour. Ne la maltraitez donc pas trop aujourd'hui, pour qu'elle vous rende un jour vos caresses.—Tout ceci est pour vous dire d'écrire en prose, sans qu'il y paraisse. Vous faites bien d'acquérir le plus de science possible; cette science vous servira beaucoup, si vous comptez vous lancer dans la critique pure. Moi, je suis un gros ignorant, ce dont je ne suis pas triste le moins du monde; mais je dois vivre uniquement avec mon cœur et mon imagination. Travaillez, travaillez; vous produirez toujours assez tôt. Et ici, entendez-moi: il serait bon que, dès demain, vous vous mettiez à une œuvre personnelle; mais que cette œuvre ne vous fasse pas oublier la masse de documents dont vous avez besoin pour la rude tâche que vous entreprenez. Mon pauvre ami, vous quittez la poésie trouvant le vers un terrible lutteur qu'il est difficile de dompter. Combien vous allez souffrir aux prises avec la raison et la science! Je m'effraye pour vous; vous n'aviez auparavant que votre fantaisie pour guide, et maintenant vous allez marcher pas à pas avec des textes et des syllogismes. Que ne faites-vous du roman? C'est le genre en faveur, et il est surtout l'arme de l'époque; si vous voulez être lu, mettez vos idées en action. Mais surtout ne venez à Paris qu'avec des pensées arrêtées; faites votre plan de campagne, et accourez combattre. Je vous attends, ou peut-être même,—ce que je préférerais,—j'irai vous chercher.

Nous vivons ici toujours de la même manière. Le jeudi, je reçois; je vois Baille et Paul, qui travaillent chacun dans leur sens, Coste, avec lequel vous êtes en correspondance, ce qui m'évite la peine de vous parler de lui, et plusieurs autres encore. Je vais beaucoup au théâtre, j'ai besoin d'un peu de bruit, et je sors plus souvent que l'année dernière. Je suis dans un moment de transition, et je ne sais encore ce qui sortira de tout cela.

Bon courage, mon cher Valabrègue; je suis tout espérance. Nous sommes jeunes, et il y a des places à prendre.

A vous de tout cœur.

Correspondance: Les lettres et les arts

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