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VI
ОглавлениеParis, le 6 février 1865.
Mon cher Valabrègue,
Je vous dois une lettre de quelque étendue, que je vous ai promise, voici un mois. Je vais tâcher de m'acquitter dans un court moment de repos.
Vous ne sauriez croire combien je suis occupé; j'ai entrepris une telle besogne que je ne sais où donner de la tête: d'abord, j'ai, par jour, dix heures prises à la librairie; je donne ensuite, toutes les semaines, un article de 100 à 150 lignes au Petit Journal, et, tous les quinze jours, un article de 500 à 600 lignes au Salut public de Lyon; enfin, j'ai mon roman, auquel je devrais travailler, et qui, jusqu'ici, a dormi tranquillement au fond d'un tiroir. Vous comprenez que je n'écris pas toute cette prose pour les beaux yeux du public; on me paye l'article 20 francs au Petit Journal, et 50 à 60 francs au Salut public; de sorte que je me fais environ 200 francs par mois avec ma plume. La question argent m'a un peu décidé dans tout ceci; mais je considère aussi le journalisme comme un levier si puissant que je ne suis pas fâché du tout de pouvoir me produire à jour fixe devant un nombre considérable de lecteurs. C'est cette pensée qui vous expliquera mon entrée au Petit Journal. Je sais quel niveau cette feuille occupe dans la littérature, mais je sais aussi qu'elle donne à ses rédacteurs une popularité bien rapide. Le journal ne fait pas le rédacteur, c'est le rédacteur qui fait le journal; si je suis bon, je reste bon partout; le tout est de bien faire et de n'avoir pas à rougir de son œuvre. Quant au Salut public, c'est un des meilleurs journaux de province; j'y jouis d'une grande liberté et d'un espace fort large; j'y traite des questions de haute littérature, et je suis très satisfait d'y être entré. Tout ceci est pour arriver à un grand journal de Paris; deux mois ne se passeront pas, je l'espère, sans que j'écrive dans quelque feuille libérale. En ce moment, j'ai un double but, celui de me faire connaître et d'augmenter mes rentes.
Le ciel me vienne en aide!
Vous me pardonnerez de m'être consacré deux pages, et de m'en consacrer deux nouvelles autres.
Je suis satisfait du succès obtenu par mon livre. Il y a déjà eu une centaine d'articles, dont vous me dites avoir lu quelques-uns. En somme, la presse a été bienveillante: un concert d'éloges, sauf deux ou trois notes désagréables. Et observez que ceux qui m'ont légèrement blessé sont ceux-là même qui ont cru me chatouiller le plus agréablement: ils n'ont pas lu mes contes, et en ont parlé très obligeamment, mais très faussement, de sorte que leurs lecteurs ont dû voir en moi l'être le plus fade et le plus doucereux du monde. Voilà bien les amis. J'aurais préféré un véritable éreintement.—J'ai hâte de publier un second volume. J'ai tout lieu de croire que ce volume décidera presque de ma réputation. Mais j'ai si peu de temps à moi! Si je pouvais être prêt pour le commencement de l'hiver prochain, je serais l'homme le plus heureux de la terre.—Je suis dans cette période de fièvre où les événements vous emportent; chaque jour, ma position se dessins mieux; chaque jour, je fais un pas en avant. Où sont les soirées de travail paisible, lorsque je me trouvais seul devant mon œuvre, ignorant si elle verrait jamais le jour? Alors, je discutais avec moi-même, j'hésitais. A présent, il me faut marcher, marcher quand même. Que la page écrite soit bonne ou mauvaise, il faut qu'elle paraisse. J'éprouve tout à la fois une véritable volupté à me sentir peu à peu sortir de la foule, et une sorte d'angoisse à me demander si j'aurai les forces nécessaires, si je pourrai me tenir debout pendant longtemps sur le degré que j'aurai atteint. Je ne m'ennuie plus, je vous le promets; j'attends avec impatience le jour où je me sentirai assez fort et assez ferme pour quitter tout et me consacrer entièrement à la littérature.