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Paris, le 21 avril 1864.

Mon cher Valabrègue,

Je vous écris au courant de la plume, en homme pressé, non pas que j'aie beaucoup de besogne en ce moment, mais je suis tellement paresseux que je me hâte toujours de terminer le travail commencé, pour ne plus rien faire ensuite.

Parlons de moi. Voilà un sujet intarissable et sur lequel j'ai au moins le mérite d'écrire en toute science. Vous me demandez si je n'ai plus d'ennuis chez M. Hachette. La question est délicate. A vous dire vrai, la réponse m'embarrasse. Je ne sais pas bien moi-même jusqu'à quel point j'ai le droit de me plaindre; la grande sagesse serait assurément d'avoir une belle indifférence pour les menus détails et de vivre en pensée où il me plairait. J'essaye d'avoir cette sagesse; je suis souvent en Provence, souvent au delà des mers, plus souvent encore au delà des étoiles; ce qui me permet de n'être presque jamais à mon bureau. Permettez-moi donc de ne pas répondre à votre première question; je m'ennuierais certainement à la librairie, si j'avais toujours conscience de m'y trouver.—Vous me demandez ensuite si j'ai des nouvelles des Jeux-Floraux. D'excellentes: aucune de mes pièces n'est couronnée. Qu'allais-je faire dans cette galère? Me voilà dans une fâcheuse position: je ne puis plus me moquer de cette Académie. Il y a vraiment un peu d'enfantillage dans mon caractère; il est indigne d'un homme ayant en littérature des opinions bien arrêtées de sacrifier bêtement à la gloriole. C'est ce que j'ai fait, et je me trouve puni par mes propres reproches. Je crois que mes deux pièces de vers ont été préalablement jetées au panier, sans même être admises au concours; elles auront effarouché les pudiques mainteneurs chargés de maintenir, dans l'intérêt général, les bonnes mœurs et les bonnes chevilles. Dieu leur soit en aide dans cette noble tâche.—Vous me demandez encore si la transcription de mes Contes avance. Je n'ai pas recopié une seule ligne, et je ne sais quand je commencerai cette besogne. Je voudrais vous bien faire comprendre ma façon d'agir envers mes manuscrits. Tant qu'ils sont sur le métier, j'y songe avec amour, je rêve de les recopier sur du beau papier, très lisiblement; ce sont des enfants adorés, pour lesquels je prépare les plus riches trousseaux du monde. Ils naissent peu à peu, ils vivent enfin. Alors se passe en moi un singulier phénomène. L'enfant me paraît rachitique, sans grâce aucune; un invincible dégoût me prend, et je laisse de côté ce qui m'a coûté tant de travail, pour songer à une œuvre nouvelle.—J'ai une meilleure excuse à vous donner de ma paresse. Les conférences de la rue de la Paix m'occupent au point que je ne dispose plus que d'une seule soirée par semaine. J'ai dû rendre compte, successivement, des études les plus diverses: Chopin, Gil-Blas de Lesage, le Peuple dans Shakespeare et dans Aristophane, les Caractères de La Bruyère, l'Amour de Michelet, Molière philosophe, etc. Une telle variété m'oblige à des lectures qui me prennent tout mon temps. Heureusement, ces conférences vont bientôt finir. Alors, sans doute, je me remettrai à travailler pour moi; mais il est fort possible que j'achève un roman commencé depuis deux ans, sans m'occuper davantage de mes Contes. Il s'agit d'avoir beaucoup d'œuvres dans son secrétaire; il est toujours temps de se mettre en communication avec les lecteurs.

Parlons de vous maintenant. Vous ne faites rien sous prétexte qu'il fait chaud. J'aimerais mieux plus de franchise. Quand on ne fait rien, c'est qu'on a envie de ne rien faire. Je vous gronde, car je crains pour vous la déplorable influence du milieu dans lequel vous vous trouvez. Vite, commencez quelque épopée en vingt-quatre chants, ou vous allez tout doucement vous endormir sans vous en apercevoir. Il n'y a qu'un rien du bâillement au sommeil, et vous semblez déjà bâiller terriblement. Vous savez que j'attends de vos vers; je vous forcerai bien à travailler en promettant de vous applaudir. Songez à toutes les belles choses que vous avez à faire.

Parlons des autres. Une demi-page, voilà qui est suffisant. Cézanne[1] a fait couper sa barbe et en a consacré les touffes sur l'autel de Vénus victorieuse. Baille[2] s'est fait arracher une dent hier soir; vous pourriez croire que c'est par pure précaution, pour ne plus mordre au sang; mais je vous dois la vérité: cette dent le faisait beaucoup souffrir. Tous deux, Baille et Cézanne, Cézanne et Baille, vous serrent les mains vigoureusement. Si vous voyez Marguery[3], dites-lui donc qu'il me réponde. C'est très aimable à lui de m'avoir envoyé un exemplaire du Fils de Thésée; mais je ne le tiens pas quitte pour cela d'une lettre à laquelle j'ai certainement droit. J'aurai peu d'occasions, dans notre correspondance, de vous parler de ce que je viens d'appeler les autres. Les trois jeunes gens que j'ai nommés ne sont pas les autres et je leur demande bien pardon de les avoir ainsi traités; les autres, ce sont tous les imbéciles de ce bas monde, tous ceux qui n'existent pas pour moi. Que de vivants on pourrait enterrer!

Pardon de vous avoir conté si mal des nouvelles si peu intéressantes. Écrivez-moi aussi souvent que vous voudrez.

Tout à vous.

Ma mère vous remercie de votre bon souvenir.

Correspondance: Les lettres et les arts

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