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IV
ОглавлениеParis, 4 novembre 1864.
Mon cher Valabrègue,
Je vous dois une lettre depuis bien longtemps. Vous m'excuserez. Voici un grand mois que mes Contes à Ninon m'occupent plusieurs heures par jour; il m'a fallu d'abord corriger les épreuves, et c'est, je vous assure, une besogne peu agréable et très fatigante; maintenant, je travaille à obtenir pour mon volume le plus de publicité possible, et j'espère arriver à un splendide résultat. Dieu merci, tout est à peu près terminé: le volume est à la brochure, mes lettres d'envoi sont écrites, mes réclames rédigées: j'attends. Ainsi, vous la recevrez bientôt cette œuvre de début, si faible en bien des endroits; je l'ai tant lue de fois qu'elle me paraît détestable et que je voudrais pouvoir l'oublier. J'ai hâte d'écrire autre chose et de profiter du peu d'expérience que j'ai acquis pendant ces derniers mois.—Dites quelques mots de mes Contes dans un des journaux auxquels vous collaborez. Consacrez-leur même, si vous en avez le courage, une étude de quelque étendue; puis vous m'enverrez les numéros qui contiendront cette étude et je connaîtrai votre opinion sur mon œuvre sans que vous ayez besoin de me l'écrire directement.
Pardonnez-moi mon égoïsme: si je commence ma lettre en me consacrant une page, c'est que j'avais à cœur de vous expliquer la cause de mon silence. Certes, vous devez avoir les mains pleines d'excuses pour un pauvre homme qui en est à son premier enfant.
Je ne répondrai pas à votre dernière lettre. J'ai trop de choses intéressantes à vous dire pour me perdre à votre suite dans des raisonnements sans fin. Je me plains des six pages que vous m'avez envoyées, non que je dédaigne la discussion sérieuse et la critique loyale, mais parce que j'aurais désiré que, sur ces six pages, quatre au moins fussent consacrées à me donner des détails sur vous et sur le milieu qui vous entoure. Songez quel spectacle vous offrez à l'observateur: il y a en vous un chaos d'idées, d'où peut-être il jaillira un monde; aujourd'hui, tout est ténèbres encore, ou, du moins, la lumière flotte, confuse; vous tournez au vent de toutes les pensées qui passent; vous êtes une cire molle où s'empreint chaque objet nouveau. Contez-moi donc vos affaires, vos gestes et vos paroles, si vous voulez m'intéresser. D'autre part, le coin perdu où vous vivez a ses bêtises et ses joyeusetés; il doit réagir sur vous, et vous devez réagir sur lui; c'est là une sorte de conflit qui présente pour moi un haut intérêt. Parlez-moi donc des campagnes et des habitants de ce pays lointain, pour peu que vous ayez le désir de me procurer une heure de joie. Je le sais, je vous ai donné un mauvais exemple en vous adressant deux ou trois pages de rêveries plus ou moins paradoxales; c'est me punir rudement que de me répondre par six pages de paradoxes plus ou moins nuageux. Jetons au feu les Écrans, et tâchons de vivre en pleine réalité. Je vous dirai ce que je fais, ce qu'on me fait; vous m'écrirez les pensées que vous avez, et me direz les pensées que n'ont pas les Aixois. Ainsi, voilà qui est convenu: le moins possible de théorie et de raisonnement; des lettres plantureuses, bourrées de faits, et par là même intéressantes.