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ОглавлениеParis, 10 décembre 1866.
Vous ne devineriez jamais, mon cher Valabrègue, la raison qui m'a empêché de répondre sur-le-champ à votre dernière lettre. Je vous devais quelques pages depuis longtemps, et il a fallu une cause bien puissante, n'est-ce pas, pour que j'aie consenti à retarder encore l'acquittement de ma dette. Or apprenez que j'ai travaillé pour Aix tous ces jours-ci.—Eh! oui, me voilà décentralisateur en diable. Mais il y a des circonstances atténuantes. Imaginez que j'ai reçu une invitation pour la 33e session du Congrès scientifique de France, mais une invitation tellement flatteuse qu'il m'a été impossible de faire la sourde oreille. Je ne puis vous expliquer tout au long les raisons qui m'ont déterminé à envoyer mon adhésion. Le fait est que je suis membre du Congrès—on vient de m'envoyer une carte qui confère ce titre—et que j'ai mis hier à la poste une trentaine de pages intitulées: Une définition du roman. Je suis content—lisez très content,—de ce petit travail dans lequel j'ai largement appliqué la méthode de Taine. En un mot, des affirmations carrées et audacieuses. Je voudrais bien être dans un petit coin de la salle où l'on déclamera ma prose.
Ah! que vous seriez un brave garçon si vous consentiez à vous mettre pour moi dans ce petit coin où je ne puis être! Pouvez-vous me rendre ce service, et m'écrire ensuite ce que vous aurez vu et entendu? J'ai bien peur que mon pétard ne rate, à vrai dire. Il est pourtant convenablement bourré de poudre; mais l'air de la province est humide et éteint d'ordinaire les meilleurs feux d'artifice de l'esprit. Il est bien entendu que vous pénétrez les raisons qui m'ont poussé à faire ce que j'ai fait, et que dans tout cela je n'ai aujourd'hui que de la curiosité. C'est cette curiosité que je vous prie de satisfaire. Écrivez-moi le plus tôt possible ce qui se passera, et, de toutes façons, nous connaîtrons la province sous un nouvel aspect.
Je me serais occupé de vous dès la première page, si je n'avais eu une importante nouvelle à vous donner. Maintenant, je puis vous dire que votre lettre m'a presque attristé. Vous êtes trop heureux vraiment, vous avez trop de loisirs, et, Dieu me pardonne, vous finiriez par vous oublier dans un profond sommeil. Je vous dirai que je suis un méchant envieux: en vous lisant, je songeais à moi, je me disais que je voudrais aller vivre comme vous dans un calme travail. Et je me disais cela, parce que je suis un paresseux et un lâche. Croyez-moi, il vaudrait peut-être mieux que vous fussiez sans un sou, battant le pavé de Paris, poussé par la nécessité, obligé de vous mêler à la vie réelle. Vous êtes dans la spéculation pure, dans le rêve, dans ce rêve qui précède le sommeil. Et vous allez vous endormir, cela est bien certain.
Vous travaillez, dites-vous, et d'après ce que vous ajoutez, je vois que vous ne travaillez pas dans un milieu vivant. Tout un livre de paysages d'automne! Cela m'effraye, je vous l'avoue. Je ne veux pas juger sur le titre, je crains seulement que vous ne demandiez à tort à la plume ce qui est du domaine—je ne dis plus du pinceau,—du couteau à palette. Je n'appuie pas, je désire seulement vous mettre en garde contre les somnolences qui vont vous prendre. Réfléchissez, et voyez s'il n'est pas temps que vous veniez vous battre. Il n'y a que la lutte qui donnera à votre talent la maturité que vous demandez en vain à l'étude. Quelques mois de pratique représentent des années de théorie. A votre place—je vous dis cela en bon confrère—je n'écrirais plus pour écrire, je viendrais à Paris avec un but arrêté, j'appliquerais toutes mes forces à une réussite quelconque et immédiate. Vous voilà grand garçon. C'est un recul, un meurtre, que de ne pas débuter carrément et sans tarder.
Certes, je sais bien que je ne suis pas d'un bon exemple en ce moment. Le journalisme me maltraite singulièrement. Mes affaires vont mal, je me donne beaucoup de peine pour un maigre résultat. Et pourtant, je vous conseille de toutes mes forces de venir faire ici du journalisme avec moi. Il faut vous dire que vous aurez forcément à passer par un noviciat quelconque, et qu'il est bon d'en finir au plus vite avec les premiers débuts. Surtout, quand vous viendrez, ne me dites pas que vous allez vous enfermer dans votre chambre, et étudier encore. On s'enferme à Aix, mais ici l'on marche.
Ah! que je voudrais être à votre place, mon cher Valabrègue, pour m'endormir un peu,—et que je voudrais pour vous que vous fussiez à la mienne, poussé en avant par la nécessité!
Ainsi, c'est entendu, vous allez sommeiller jusqu'en mars, et, à cette époque, vous vous réveillerez enfin. C'est le dernier délai que je vous donne. Après quoi, je vous traiterai comme un indigne paresseux.
Il faut vous dire que je ne suis pas gai aujourd'hui. Rien ne marche, et «le ciel de l'avenir»[6] est singulièrement noir. Je me rappelle l'été dernier comme un véritable âge d'or. La belle confiance et les beaux projets! Ce soir, je me traite de crétin, et je vous écris cette lettre écœuré par l'odeur de l'encre. On a de ces défaillances, et le pis est qu'elles vous font beaucoup souffrir. Quelles secousses continuelles, bon Dieu! et quels détraquements dans cette misérable machine qui est moi! Je ne sais plus bien si c'est le ventre ou la pensée qui me fait mal!
Je ne puis guère vous donner des nouvelles exactes sur ma position littéraire, qui chaque jour se modifie. Je dois écrire dans plusieurs feuilles, mais ma maison la plus solide est encore cette baraque de Figaro dont le plancher menace, chaque matin, de s'écrouler sous mes pas. Je voudrais pouvoir, comme vous le désirez, entreprendre une œuvre sérieuse qui me consolerait. Le malheur est que cela ne m'est pas permis en ce moment. Il faut que je batte monnaie et je suis étrangement maladroit dans une pareille besogne. Je ne sais guère comment je vais sortir de cette galère. Je veux dire de mes ennuis, car je compte bien ne jamais déserter entièrement le journalisme, qui est le plus grand moyen d'action que je connaisse.
J'ai repris mes réceptions du jeudi. Pissarro, Baille, Solari, Georges Pajot viennent chaque semaine gémir avec moi et se plaindre de la dureté des temps. Baille a cependant remporté aujourd'hui une grande victoire; il est lauréat de l'institut depuis ce matin, et son prix est de la valeur de trois mille francs. Je l'ai cru fou lorsqu'il est venu m'annoncer cette bonne nouvelle. Solari gratte ses bons dieux, il veut se marier. Pissarro ne fait rien et attend Guillemet.