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III

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Table des matières

Les illustrations de Noisy-le-Sec. — La Saint-Athanase. — Des noms de baptême. — Changement de route. — Un Sardanapale en guenilles. — Mystères de la ville d’Épernay. — L’ordre de la Pure Vérité. — Deux mystifiés au lieu d’un.

Le village de Noisy n’a pas traversé les siècles sans quelque éclat. Parmi ses anciens seigneurs il compte un illustre pendu, Enguerrand de Marigny, inventeur de ce fameux gibet de Montfaucon, auquel, pour crime d’exaction, il fut bel et bien accroché lui-même. Coïncidence singulière! le cardinal La Balue, autre seigneur de Noisy-le-Sec, par ordre du roi Louis XI, subit, on le sait, une longue détention dans une cage de fer, et pour ces mêmes cages, l’histoire nous le dit, il était aussi en droit de prendre, sinon un brevet d’invention, du moins un brevet de perfectionnement.

Je venais de traverser le canal de l’Ourcq, me dirigeant sur Bondy, pour redescendre ensuite par Baubigny, où je comptais m’arrêter, et, le lendemain, gagner Marly par Aubervilliers et Nanterre. Chemin faisant, je songeais à Thérèse; à défaut d’une histoire authentique, je lui en composais une à ma guise, lorsqu’une main pesante me tomba sur l’épaule.

«Ah! ah! me dit une voix fortement timbrée, vous venez donc prendre le chemin de fer de Noisy-le-Sec?

—Au diable les chemins de fer! j’essaye au contraire, de me passer d’eux.

—Comptez-vous aller à pied à Épernay?

—Quoi! Épernay?

—Et la Saint-Athanase?

—Quelle Saint-Athanase?

—Comment, reprit mon interlocuteur, qui n’était autre qu’un de mes amis, ingénieur militaire, chargé, pour le moment, de l’inspection des travaux du fort de Noisy-le-Sec, comment, on a cette chance heureuse, et bien rare, d’avoir un intime qui se nomme Athanase; soi-même, et malgré lui, on s’est déclaré son parrain pour un second baptême, et seul on manquerait au serment qu’on a exigé des autres?»

Je me rappelai alors une de mes bonnes soirées de cet hiver.

Nous dînions chez Ernest Forestier, un de mes jeunes amis. J’ai quelques amis dont j’aurais pu être le père. Ils tetaient encore lorsque je prenais ma licence d’avocat; selon moi, ce mélange affectueux de deux générations profite à l’une comme à l’autre. Au dessert, la conversation roula sur les noms de baptême. J’attaquai vertement cet usage ridicule, incommode, dangereux, de donner à tous les enfants les mêmes noms, avarement triés, au nombre de six ou huit, dans le calendrier courant, quand la Vie des Saints et le Martyrologe nous en pourraient fournir par milliers de plus harmonieux et de plus convenables.

«Trouvez-vous dans une réunion d’une trentaine d’individus, disais-je, au nom de Paul, six dressent la tête; six autres au nom de Léon; le reste répond en chœur si on interpelle un Jules, un Charles, un Eugène ou un Ernest. S’agit-il d’une réunion de femmes, prononcez le nom de Marie, vous aurez une levée en masse. Est-ce donc là avoir un nom spécial et individuel? Je sais bien que les jeunes mères commencent à s’apercevoir de la confusion jetée au sein même de leurs propres familles par cette surabondance d’homonymes. Pour parer à l’inconvénient, que font-elles? De leurs nouveau-nés elles font non plus des Léon et des Paul, mais des Maurice et des Albert, rien autre chose; si ce sont des filles, des Jeanne et des Geneviève, le rustique étant à la mode pour les jeunes demoiselles. Mais les dénominations nouvelles, aussi peu variées que les autres, et toujours tirées d’un même sac, amèneront infailliblement les mêmes résultats pour la génération nouvelle.»

J’étais fort gai ce soir-là, et en veine de paradoxe. Je pris à partie les Paul et les Ernest, soutenant qu’avec une armée recrutée parmi les premiers dans nos quatre-vingt-six départements, on pourrait mener à bien une guerre contre une puissance de second ordre; si les Ernest se joignaient aux Paul, la Russie elle-même tremblerait.

Au milieu de ces folies, j’interpellai notre amphitryon, lui demandant s’il ne portait pas un autre nom que ce nom œcuménique d’Ernest:

«Je me nomme aussi Athanase, me répondit-il.

—Bravo! Athanase, voilà une appellation qui désigne non plus un peuple, mais un homme! Ce sera là désormais votre seul vocable! Vous n’êtes plus qu’un Athanase à mes yeux! Jurons tous de souhaiter la fête de notre ami à la Saint-Athanase prochaine!... A la santé d’Athanase!»

On avait ri, on avait trinqué, on avait juré, et, le lendemain, je ne me souvenais guère plus si Forestier se prénommait Ernest Athanase, ou Ernest Chrysostome.

Un peu confus à ce souvenir que me rappelait mon ingénieur:

«J’avais complétement oublié mon engagement, lui dis-je. D’ailleurs, Ernest ou Athanase, vous me le rappelez vous-même, habite présentement Épernay, c’est-à-dire à trente ou trente-six lieues d’ici.

—Dites à trois heures, me répondit-il; on ne compte plus par lieues depuis la création des chemins de fer. Mais n’est-ce point pour satisfaire à votre promesse, mieux encore, à votre provocation, que, la Saint-Athanase venue, vous voici à la station de Noisy-le-Sec? Si vous n’allez à Épernay, où donc allez-vous?

— Je vais à Marly-le-Roi.

—Ah! bah! Ce n’est pas du tout le chemin; vous serez plus vite à Épernay.

—C’est possible.... Mais mon ami Antoine Minorel doit venir demain me rejoindre à Marly; je me suis engagé à l’y attendre; Madeleine, ma cuisinière, y est installée déjà....

—Belles raisons! Vous coucherez ce soir à Paris, et même à Marly, si bon vous semble. Je me souviens de vous avoir entendu maintes fois vous poser comme l’ennemi personnel des chemins de fer; voici le moment de vous réconcilier avec eux. Celui-ci va vous mettre à même de remplir tout à la fois vos engagements envers Forestier et envers Minorel. Voyez-vous là-bas la fumée de la locomotive? Allons, prenez votre billet, et en route!»

L’avouerai-je? l’idée de causer un grand étonnement à Minorel quand, demain, à Marly, je pourrais lui dire en l’abordant: «Très-cher, si je ne reviens pas de Fontainebleau, que tu me reproches de ne point encore avoir exploré, je reviens d’Épernay; c’est deux fois plus loin!» fut peut-être ce qui me décida avant tout.

Il était midi; à trois heures nous devions toucher Épernay. J’en repartirais à cinq; à huit, je serais de retour à Noisy, et, malgré ce crochet vers la Champagne, je comptais ne modifier en rien l’itinéraire de mon voyage de banlieue.

Dieu et le chemin de fer en devaient décider autrement.

Le long de la route, défilèrent devant moi, comme dans un mobile panorama, le Raincy, que j’avais compté visiter à pied ce jour même; la cathédrale de Meaux, devant laquelle je me découvris la tête pour saluer le grand Bossuet; puis se présenta un élégant castel moyen âge, bâti d’hier, aux tours ventrues et rondes comme des tonnes, aux donjons en forme de bouteilles, que des rinceaux de pampre semblaient couronner. C’était le château de Boursault qui venait de s’élever par magie, non aux sons de la lyre, comme les murs de Thèbes, mais au bruit des bouchons de vin de Champagne, faisant retentir dans le monde entier le nom de son illustre fondatrice, la veuve Cliquot.

Enfin, nous entrâmes dans la gare d’Épernay. Là, je reçus un premier choc (choc purement moral, Dieu merci!): le train se dirigeant sur Paris, avec station à Noisy-le-Sec, ne devait pas partir avant huit heures du soir. Avec les chemins de fer, il n’y a qu’à se résigner. Je me résignai donc, sans toutefois renoncer à mon projet primitif.

Notre ami Forestier nous reçut avec plus de surprise encore que de joie. Il n’avait jamais pensé que son second baptême dût porter fruit; il tenait à son joli nom suédois d’Ernest, répudiait hautement son nom grec d’Athanase, et du doigt, en riant, il me fit signe qu’il se vengerait de son malencontreux parrain. D’ailleurs, nous avions fait erreur de date, il nous le prouva. La Saint-Athanase, tombant le 2 mai, ne pouvait tout au plus être fêtée que le 1er. Nous étions au 30 avril! Il nous invita à la célébrer avec lui le lendemain, nous prévenant toutefois que le lendemain il serait en route pour aller visiter la chute du Rhin à Schaffouse.

Nous rîmes beaucoup et de l’invitation, et de la méprise de l’ingénieur, qui m’avait fait opérer un pareil déplacement sur une fausse interprétation du calendrier. Celui-ci m’en fit ses excuses.

Athanase (je lui conserverai obstinément le nom, qui, je le maintiens, lui donne une personnalité plus distincte), Athanase recevait justement ce jour-là à dîner ses futurs compagnons de voyage. On se mit à table à quatre heures, puis, le repas gaiement achevé, nous sortîmes pour faire un tour dans la ville.

La ville d’Épernay ne présente guère de curieux que sa rue du Commerce, bordée de monuments grandioses, et son église, remarquable surtout par son portail renaissance, en complet désaccord avec le reste de l’édifice.

Moins curieux de sculptures et d’œuvres architecturales que d’observations à faire sur le vif, moi, j’y avais tout d’abord découvert un personnage vraiment digne d’être étudié, et dont, certes, on ne trouverait pas l’analogue ailleurs que dans ce bienheureux département de la Marne.

C’était un jeune mendiant en guenilles, portant bissac de toile sur l’épaule.

A notre sortie de chez Athanase, il se tenait devant la fenêtre de la cuisine, donnant sur la rue; le regard intelligent et sensuel du jeune quémandeur attira sur-le-champ mon attention.

La servante venait de lui donner un morceau de pain bis et une pleine tasse de vin de Champagne, le reste de nos bouteilles mal vidées. Un sourire de béatitude s’épanouissait en large sur la figure de l’enfant. Ouvrant son bissac, il y fit entrer la miche de pain bis, en retira un morceau de pain blanc, puis un verre à long col, ébréché et complétement privé de sa base. Alors, avec une pose de Sardanapale, il épancha dans le verre une partie du contenu de la tasse, et porta un premier toast à la servante, ce qui me parut parfait de convenance. Ce garçon-là doit avoir du cœur. Dans sa seconde verrée il trempa d’abord quelques bribes de son pain blanc, et l’acheva ensuite à notre santé; car, à ma prière, ces messieurs avaient bien voulu suspendre leur marche pour me laisser le temps de l’observer. J’étais ravi; je lui donnai cinq francs.

Ce mendiant voluptueux décidait en ma faveur relativement à une thèse soutenue par moi pendant le dîner; c’est que la forme et la matière du gobelet exercent une puissante influence sur la qualité du vin. Dégusté dans un verre mousseline, où les deux lèvres se touchent, l’honnête mâcon devient pomard; bu dans une tasse, le champagne n’est plus que piquette.

Vive la mendicité dans les pays mousseux!

La grande curiosité d’Épernay, son orgueil, sa gloire, ne se montre pas à la surface du sol; elle est intérieure, elle est souterraine; ce sont ses caves. Tant de magnifiques péristyles de la rue du Commerce, ces riches portiques surmontés de frontons triangulaires, grecs ou romains, que représentent-ils? Ils représentent l’entrée des caves.

Je ne pouvais quitter Épernay sans visiter ses caves, Athanase me le déclara; et nous nous acheminâmes vers une des plus renommées. Je ne comptais y voir que des bouteilles rangées en bataille; j’allais y rencontrer Éleusis et ses mystères.

Sous le porche du temple se tenait une figure pâle, avec un nez rouge implanté au milieu. Plusieurs autres personnages, en compagnie de cette figure, nous voyant arriver, nous firent, comme si nous risquions d’interrompre une cérémonie solennelle, des signes auxquels je ne compris rien.

Deux minutes après, un homme tout de noir habillé, portant à la main un masque grillagé de laiton, semblable à ceux dont on fait usage dans les salles d’escrime, en affubla le nez rouge, qui se laissa faire avec une sorte de componction. Tous gardaient un silence empesé, sous le sérieux duquel cependant le froncement des sourcils de quelques-uns, les contractions zygomatiques de quelques autres, trahissaient un rire contenu à grand’peine.

L’homme noir alors frappa trois coups sur un timbre placé au fond du péristyle. De l’intérieur, une voix forte et retentissante cria:

«Qui ose frapper à cette porte?

—Un oiseau de nuit, répondit l’homme noir, qui semblait jouer là le rôle d’introducteur.

—Que peut-il y avoir de commun entre la buse et l’aigle, entre le vermisseau et l’escarboucle, entre le nouveau venu, encore enveloppé de sa gangue profane, et le Vieux de la Montagne, tout resplendissant de vie et de lumière? reprit la grosse voix.

—Maître, c’est de cette lumière sacrée que voudrait s’abreuver le néophyte.»

Après cet échange de demandes et de réponses, qui parodiaient évidemment le catéchisme maçonnique, deux initiés saisirent le nez rouge par les épaules, et la bande, au milieu d’un jet de lycopode enflammé, s’engouffra dans la crypte, autrement dit dans la cave.

«Quelle est cette comédie? demandai-je à Athanase.

—Le masque de fer, me dit-il, est ici un ornement obligé; on va nous en revêtir tous. Sans ce préservatif, en passant entre les rangs de bouteilles de première année, nous pourrions bien recevoir quelques éclats à la figure.

—Et connaissez-vous le soi-disant néophyte?

—Non; ce doit être un étranger.

—Il n’est pas difficile de deviner son origine, interrompit un des nôtres; dans certains pays de l’Orient, les sorcières ont deux prunelles dans chaque œil, dit-on; lui, dans chacun de ses genoux semble loger deux rotules. Le buste carré, le col dans les épaules, long sur pattes comme un héron, j’en réponds, c’est un Hollandais. A coup sûr, reprit-il en ricanant, j’ai déjà vu ce malbâti quelque part.... Ah! oui; dans un tableau de Téniers.»

L’auteur de cette sortie peu charitable était un petit bossu, très-bossu, auprès duquel j’avais dîné, homme d’esprit du reste, ce qui chez lui autorisait la bosse.

Quand nous pénétrâmes enfin dans ces caves immenses, longues comme la rue de la Paix, à Paris, et où circulaient des haquets et de lourdes voitures avec leur attelage, où une voie ferrée était organisée pour le service, ce qui m’y préoccupa le plus, ce fut de savoir ce qui allait advenir à ce pauvre nez rouge.

Le galop d’un cheval se fit entendre, puis ensuite un tintamarre épouvantable. On eût pu croire que dix écoles de tambours venaient de déboucher dans la crypte. C’étaient les futailles vides qui résonnaient sous les palettes à bouchons.

Débarrassé de son masque, mais les yeux bandés, le néophyte, enfourché sens devant derrière sur un cheval qui gambadait, passa devant nous en exécutant une voltige aussi burlesque qu’involontaire. Les Hollandais ne sont généralement pas d’habiles écuyers, surtout dans cette position anomale. Une ruade lui fit perdre l’équilibre; les frères Terribles le reçurent dans leurs bras.

A peine remis de sa secousse, on le replaça en selle; mais, cette fois, la selle n’était plus sur le cheval; elle surmontait un tonneau caparaçonné. Le pied dans l’étrier, la bride en main, la tête tournée du bon côté cette fois, comme il convient à tout vrai gentleman rider, notre Hollandais s’attendait à caracoler encore, quand, à sa profonde stupéfaction, il se sentit, sans ruade aucune, rapidement entraîné sur une pente glissante. Il était sur le petit chemin de fer.

Il subit encore d’autres épreuves, mais à ce moment une discussion s’était élevée entre nous.

«Il ne serait point convenable d’aller plus loin, disait Athanase; sous le nom de l’Ordre de la Pure Vérité, existe à Épernay une société non maçonnique, mais qui, elle aussi, a ses mots de passe, ses signes de ralliement, son secret enfin. Malgré leurs travestissements, j’ai reconnu parmi ces messieurs des membres actifs de la société, entre autres Brascassin, un de nos bons amis....

—Ce ne peut être Brascassin que vous avez vu, dit un des nôtres; il est à Paris.

—Qu’est-ce que ce Brascassin? demandai-je.

—Le meilleur chansonnier d’Épernay; mais il ne s’agit pas seulement de lui; l’ordre de la Pure Vérité a ses rites mystérieux, plus significatifs, plus imposants qu’on ne le suppose généralement.... nous avons mal pris notre temps; allons visiter une autre cave.»

Une opposition se manifestait; les opinions étaient partagées. On me choisit pour arbitre.

Mon âge, mon caractère connu, semblaient me devoir rallier à la sage et discrète proposition d’Athanase. Il n’en fut rien. Je suis curieux à l’excès; la curiosité l’emporta chez moi sur la convenance et la raison. D’ailleurs, ce malheureux néophyte m’intéressait; je voulais savoir ce qu’ils allaient en faire.

Athanase se soumit à l’arrêt.

A l’extrémité d’une des galeries, nous ne tardons pas à voir briller des torches; là se tenait le sanhédrin. Nous dirigeant de ce côté, nous nous abritons derrière une longue file de planches à bouteilles, hors de service et dressées contre le mur.

A travers les trous des planches, nous pouvions tout voir sans être vus. Assis en demi-cercle sur de petites barriques, l’état-major des grands dignitaires se disposait à procéder aux épreuves morales. Debout devant lui, les yeux toujours bandés, le nez rouge gardait un calme imperturbable.

Le président se leva. J’aurais dû dire le vénérable; bien vénérable en effet. Revêtu d’une dalmatique à passements dorés, le front branlant, la barbe blanche, il paraissait âgé de quatre-vingts ans au moins.

A l’aspect de ce vieillard chez qui tout respirait le calme et la mansuétude, j’eus honte de mon rôle d’espion, et j’allais en revenir au bon conseil d’Athanase, lorsque celui-ci, placé près de moi derrière les planches, me poussa du coude:

«C’est Brascassin! me dit-il à voix basse en me désignant le vénérable; je ne m’étais donc pas trompé!»

Cela brouillait mes idées de trouver un vieillard dans le premier chansonnier d’Épernay; mais l’interrogatoire commençant, je ne songeai plus qu’à bien écouter.

«Vos souillures du monde se sont en partie effacées au contact des coursiers apocalyptiques, le cheval sans tête et le cheval sans jambes, dit le vénérable au néophyte; toutefois nous pourrions pousser plus loin les épreuves, et, de gré ou de force, vous faire, séance tenante, avaler des couleuvres ou des lames de sabre.

—Faites, dit le récipiendaire, sans que son nez changeât de couleur.

—Si nous vous demandions la tête de votre meilleur ami, l’apporteriez-vous?

—Je n’ai pas de meilleur ami, répliqua l’impassible néophyte; j’aime tous les hommes également.... également pas beaucoup.

—Nous voulons bien vous dispenser de cette obligation, presque toujours pénible à tout homme doué d’une vive sensibilité, comme vous paraissez l’être.» L’interrogé salua. «Votre nom?»

Il le dit. C’était un nom hollandais, un Van-der quelconque.

«Désormais, parmi nous, vous vous nommerez Baldaboche.

—Van Baldaboche? murmura le Hollandais.

—Non! Baldaboche tout court. Votre état?

—Je suis médecin homœopathe.

—Croyez-vous à l’homœopathie? Soyez sincère; songez que le Vieux de la Montagne vous écoute.»

Le nez rouge mit la main sur son cœur et répondit d’une voix ferme:

«Je crois au savant Hahnemann, et à Mme Hahnemann, son épouse, non moins grand docteur que lui; mais, ajouta-t-il, l’homœopathie est une science encore.... petite.... pas complète. J’ai inventé un système.... tout neuf.... En mêlant l’homœopathie au magnétisme végétal, on obtient....

—Assez! cria le vénérable; les prospectus n’ont pas cours ici. Et qui vous a inspiré la pensée ambitieuse de devenir notre frère?

—Ce sont de jeunes commerçants en vins que j’ai rencontrés à une table d’hôtel; sachant que j’avais désir d’être franc-maçon, et la loge d’Épernay....

—Ces mots de loge et de franc-maçon, dit le vénérable en l’interrompant, ne conviennent pas dans ce temple, qui est celui de la Pure Vérité, rien autre chose; ne l’oubliez pas, Baldaboche!

—Van Baldaboche,» murmura de nouveau le récipiendaire; il lui était pénible de se séparer, de son Van national.

Les dernières épreuves, dites des CINQ SENS, venaient de commencer. Pour l’ouïe, on avait fait entendre au Hollandais un air de serinette, où il avait déclaré reconnaître les sons de la cornemuse; pour le toucher, on lui fit palper tour à tour un caillou, un lingot de fer, une carpe vivante, un petit hérisson empaillé. Il ne s’était étonné de rien, mais n’avait pu assigner à rien son nom véritable. Il prit le hérisson pour un paquet de cure-dents et dit: «Ça pique!»

On venait de lui faire avaler dans un verre, à forme allongée, une affreuse décoction quelconque; il n’avait pas hésité à y reconnaître la saveur du champagne Moët. Après cette épreuve du goût, celle de l’odorat allait suivre, et les faces déjà empourprées des membres du sanhédrin semblaient, par avance, se gonfler sous l’explosion d’une formidable hilarité. C’est qu’alors devait se produire l’arcane important, le grand mot philosophique de cette affiliation mystérieuse.

Je ne suis guère tenté de m’expliquer clairement sur cette épreuve suprême. Quoiqu’admis dans le cénacle seulement par surprise, je ne m’en crois pas moins forcé à une certaine retenue dans mes révélations, retenue imposée autant à mon bon goût peut-être qu’à ma discrétion. Qu’il nous suffise de savoir que cette fois le nez rouge devina juste, et qu’autour de lui toutes les voix, celles des dignitaires comme celles des simples initiés, exclamèrent à l’unisson: C’est la pure Vérité!

Alors son bandeau lui fut brusquement enlevé; il vit la lumière, la lumière des torches, à laquelle s’adjoignit un jet de lycopode enflammé. La comédie était jouée, et tandis que le nez rouge, aveuglé, et n’y comprenant rien encore, semblait être au comble de ses vœux, les rires, jusque-là contenus à grand’peine, éclataient de tous côtés, même derrière les planches à bouteilles.

Hélas! ce jour-là, Van Baldaboche ne devait pas être seul mystifié!

Après être retourné chez Athanase pour y prendre ma boîte de fer-blanc et mon parapluie, reconduit par toute la bande jusqu’à l’embarcadère, et le train de Paris, avec point d’arrêt sur Noisy, se disposant à se mettre en route, je pris place dans un excellent wagon, première classe, où je ne tardai pas à m’endormir.

Le lendemain, je me réveillai.... à Strasbourg!

Mes compagnons d’Épernay, se rendant à la chute du Rhin, avaient voyagé près de moi, dans un wagon voisin.

Athanase était vengé!

Le chemin des écoliers

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