Читать книгу En pleine fantaisie - Armand Silvestre - Страница 5
ОглавлениеDÉFENSE DES DIEUX
A Maufrigneuse.
Vous êtes un homme carré, mon camarade Maufrigneuse, et il ne vous en coûte rien d’écrire des phrases comme celle-ci que je cueille dans un de vos livres: «Un Temple est un hommage à l’inconnu. Plus la pensée s’élargit, plus l’inconnu diminue, plus les temples s’écroulent. Mais au lieu d’y mettre des encensoirs, j’y placerais des télescopes et des microscopes, et des machines électriques. Voilà!» C’est net et simple comme bonjour. Une profession de foi et un programme! Passons sur le programme, n’est-ce pas? Jamais vous n’obtiendrez avec des lunettes l’odeur exquise des encensoirs, à moins d’y brûler des parfums, ce qui les détournerait beaucoup de leur destination. On peut rire, entre impies comme nous, des mômeries pontificales, mais je vous assure qu’un astronome couché sur le dos et l’œil perdu dans le fragment principal d’une immense seringue, a moins de majesté encore que le plus humble curé de village étendant sur les têtes ses mains bénissantes. Et puis, votre culte coûterait un peu cher, étant donné le prix exorbitant des instruments de précision. Enfin, du jour où les savants .verraient une foule pieuse attentive à leurs recherches, ils ne s’occuperaient plus que de la galerie et deviendraient d’infects charlatans. Soyez convaincu que quelques-uns ont déjà commencé. Je vous en citerai quand il vous plaira.
Ceci d’ailleurs n’était qu’un aimable complément à votre pensée, un corollaire pittoresque et un codicille ingénieux. J’arrive à la pensée elle-même et je regrette de ne pouvoir accepter la formule si précise qui vous débarrasse des soucis d’au delà.
Ah! c’est commode avec vous, compère! Nous avions peur de l’Inconnu et nous lui dressions des autels. Mais «la pensée s’élargit» –je crains, de vous à moi, qu’elle ne perde en hauteur ce qu’elle gagne en largeur,– et fait de telles conquêtes sur ce pauvre Inconnu qu’il ne lui restera avant peu qu’à disparaître. Alors les hommes s’écrieront généreusement: Plus de Temples à ce vaincu! Et avec les pierres des cathédrales, ils bâtiront tant d’observatoires que les astres ne sauront plus où se fourrer. Il est malheureux que Blaise Pascal n’ait pas eu une teinture scientifique suffisante pour jeter ce coup d’œil glorieux sur le progrès et sur l’avenir. Il aurait largement vécu une trentaine d’années de plus, ce qui eût été profitable à la langue française.
Mais voilà! ces diables d’hommes qui font d’admirables découvertes et laissent la renommée de savants illustres abandonnent toujours à de simples littérateurs l’honneur d’en mesurer la portée. C’est ce qui permet à de grands géomètres comme Cauchy de vivre bons catholiques en plein dix-neuvième siècle, au grand scandale des reporters eux-mêmes, lesquels ne sont pas assez nigauds pour en faire autant. Et ce Darwin donc! Si vous croyez que ce n’est pas honteux pour sa mémoire! Lui seul n’aura pas tiré la conclusion logique et nécessaire de ses travaux. Vraiment ces hommes de génie sont d’une inqualifiable distraction!
Hélas! c’est que pour ceux qui ’ont touché à la science, toute découverte est infime, étant donné ce qu’elle laisse à découvrir; c’est que l’Inconnu a un autre nom et s’appelle aussi l’Infini!
Vous n’aimez pas les idées toutes faites, mon cher Maufrigneuse. Eh bien, ni moi non plus. Quand je fis mon éducation littéraire au collège, on m’apprit, comme à vous, que les méthodes scientifiques dataient à fort peu près de la fin du siècle dernier, qu’auparavant tout était chaos et que l’expérimentalisme aurait rapidement raison de tout ce qui fut mystérieux à nos pères. Les professeurs de troisième de l’Université n’ont pas leurs pareils pour propager cette billevesée.
J’en mesurai la profondeur bête, plus tard, en faisant à l’École polytechnique un commencement d’éducation scientifique à laquelle j’apportai, durant deux ans, une véritable passion. Je m’y convainquis rapidement que l’expérimentalisme ne s’appliquait qu’à une fort petite partie du domaine de la science, l’autre demeurant soumise à un ordre de spéculations absolument intellectuel. A côté des physiciens et des chimistes qui cuisinaient en conscience, je vis les analystes et les géomètres qui poursuivaient, dans l’Infini, d’invisibles lignes et des formules harmonieuses. A côté des prosateurs, je vis des poètes, de véritables devins et je connus ce fait admirable: qu’à toute symétrie dans l’expression correspond une vérité. C’est de là que me vint l’amour des vers, lequel me prit tout entier. Car le vers, lui aussi, est une formule et rien ne ressemble plus à l’occupation d’un poète que celle d’un mathématicien.
Mais, sapristi! vous savez bien comme moi que la position des astres dans le ciel se détermine plus souvent par une série de déductions géométriques et de calculs que par l’observation télescopique. La chimie organique doit à l’algèbre la meilleure partie de ses progrès. Vous voyez donc qu’il est des cas où la méthode expérimentale est impuissante, subordonnée à une autre et sert simplement à vérifier. C’est ce que j’eus l’honneur d’exposer à M. Émile Zola quand nous eûmes, de feuilleton à feuilleton, une discussion toute courtoise dont vous trouverez les traces dans un de ses volumes.
Non! la science a d’autres ressources, Dieu merci! que celle que vous lui attribuez, mais elle n’a pas, hélas! toutes celles que vous croyez. Il est des mystères que l’expérimentation n’éclaicira jamais, parce qu’ils sont en dehors du champ de son action. On s’est infiniment trop moqué des métaphysiciens. Je vous assure que Malebranche avait autant de génie que M. Paul Bert, et écrivait avec infiniment plus de charme. Vous n’avez qu’à ouvrir, pour vous en convaincre, la Recherche de la Vérité. Vous me direz qu’ils avaient le grand tort de ne pouvoir conclure. Soit! mais, au moins avaient-ils le bon sens de ne pas appliquer, à un ordre d’idées qui ne les comporte pas, les principes d’une méthode. Ils abordaient avec des hypothèses la partie de l’Inconnu qui ne se laisse pas serrer de plus près. Mais ils ne se faisaient pas l’illusion de le mesurer tout entier, en élargissant suffisamment leur pensée. Car, encore une fois, cet Inconnu c’est l’Infini.
Et c’est autre chose encore que vous ne semblez pas avoir même entrevu.
Ne vous en déplaise, ô poète vigoureux et charmant de la Vénus rustique, c’est l’Idéal.
Ce n’est pas à l’Inconnu seulement que les Grecs ont élevé des temples quand ils y mettaient les images jumelles de la Force et de la Beauté. Quand ils honoraient d’un culte demeuré immortel la forme dans ce que la femme a de plus troublant et dans ce que l’homme a de plus majestueux, quand ils divinisaient nos vertus dans ce qu’elles ont de plus haut et même nos vices dans ce qu’ils ont de plus doux; ce n’est pas l’Inconnu qu’ils tentaient de désarmer, car vous dites aussi que toute religion est inspirée par la peur de la mort. Je la cherche en vain dans ce beau symbolisme païen qui n’était qu’un long hommage à la vie dans ce qu’elle a de plus parfait.
Êtes-vous bien convaincu, Maufrigneuse, que les hommes de ce temps-là fussent moins près de la Vérité que ceux d’aujourd’hui? Dans tous les cas, ils étaient plus près de la Beauté qui en doit être la forme, à moins que rien ne soit logique ici-bas et ailleurs. J’en conclus que vous et moi aurions tout gagné à y vivre dans la libre contemplation des belles filles consacrées à Vénus. Je ne vous cèle pas que, pour ma part, ce qui se passait, d’après Théocrite, aux fêtes d’Adonis, m’eût infiniment plus intéressé que les mystères celébrés par le général Nansouty lui-même dans son observatoire. Vous me direz que les religions contemporaines ont infiniment moins d’agrément. Cela prouve qu’elles ont fait fausse route, mais non pas qu’on les puisse remplacer par des machines électriques, comme vous le proposez. Je vous assure qu’il est des besoins de l’âme humaine auxquels la découverte, rare cependant, de nouveaux corps simples, ne satisfait pas, de même qu’il est des souffrances d’amour que le bromure de potassium, bien que puissant, ne suffit pas à guérir.