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VIII

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Table des matières

Le train de Brainton de deux heures vingt-cinq arrive à Felton à cinq heures trente. Il approche de Mither maintenant, escorté par une avant-garde, un corps d’armée et une arrière-garde de nuages de poussière. Il marche sous un soleil qui frappe l’impériale des wagons de manière à les faire ressembler à des compartiments de l’enfer. Dans une voiture de première classe, il y a un baby enrhumé, et la nourrice et la mère idolâtre exigent que la fenêtre reste fermée. Il y a encore un vieux ministre, très rustique, portant des lunettes dorées, un jabot, et lisant le Guardian; un voyageur de commerce, sans chapeau, un bonnet écarlate sur la tête, et profondément endormi les jambes en l’air; une jeune personne, enfin, assise au fond de la voiture, aveuglée par la poussière du charbon qui lui souffle à la figure, étouffant, toussant avec la plus grande patience. Sur ses genoux, elle a posé un immense bouquet de roses jaunes et rouges et de giroflées doubles toutes molles et fanées. Bob le lui a apporté en venant lui faire ses adieux à la station. C’était bien aimable à lui, et le bouquet était très beau, mais, comme elle avait déjà un sac, une boîte et une ombrelle à porter, elle pense, sans oser se l’avouer, qu’elle aurait préféré s’en passer.

Le train se ralentit.–Felton! crie une bande de porteurs en uniforme, comme la longue file de wagons rase le quai.

–Pardon, madame, êtes-vous miss Craven? lui demande un grand valet de pied poudré, portant la main à son chapeau à cocarde, tandis qu’elle est là, seule, immobile, essayant d’ôter de ses yeux des grains de poussière.

–Oui.

–La voiture attend madame. Veut-elle me dire où sont ses bagages et sa femme de chambre?

–Je n’ai pas de femme de chambre et voilà mes bagages, indiquant d’une main dont le gant est sali une petite malle debout et si bourrée qu’elle paraît toute prête à éclater. Elle est honteuse de son aspect misérable et très fâchée d’en être honteuse.

–La voiture ne va-t-elle pas se changer en potiron? se dit miss Craven en montant dans un grand landau jaune, attelé de deux fringants chevaux gris, qui l’attend à la sortie de la station. Après les quintes du baby, le triste roulement du train, comme cela paraît délicieux! Si c’était seulement ma voiture, se dit-elle encore en s’étendant sur les coussins moelleux avec la sensation de la propriété, tandis que quelques paysans qui passent saluent, en tirant leur mèche de devant, la livrée bien connue.–Eh! bien, cela est arrivé quelquefois. Mais Bob! Le prince tombe amoureux de Cendrillon à première vue; pourquoi le prince Gérard n’en ferait-il pas autant en me voyant? Je suis sûre que je vaux bien Cendrilloh!

Comme on passe devant l’école-modèle de lady Gérard, vingt petites filles de la charité forment la haie dans leur uniforme, robe de cotonnade et chapeau de paille, et font vingt révérences à Esther, qui se sent comme le Dormeur éveillé des Mille et une Nuits, alors qu’il s’éveille sultan. Des laboureurs regagnent lentement leur maison, portant leurs outils sur l’épaule et le dos courbé comme il l’est d’ordinaire chez ces travailleurs de la terre. On franchit rapidement des clôtures de parc à travers lesquelles de grandes fougères passent leurs fortes tiges; puis une loge, bâtie en briques rouges et bleues; puis un parc ombreux et pittoresque; on arrive à un château également bâti de briques rouges et bleues et les dalles retentissent sous un portique sonore. Le potiron s’arrête; Cendrillon en descend.

–Miss Craven! annonce le maître d’hôtel en ouvrant une grande porte, et miss Craven, rassemblant tout son courage, pénètre dans une grande et sombre bibliothèque, toute tapissée de livres grands et sombres, et elle y marche comme un petit ramoneur. La poussière est amassée sur son chapeau; la poussière, non la belladone, fait une ombre noire sous ses yeux; la poussière poudre ses cheveux, ses cils et son nez, sur lequel, en outre, sans qu’elle s’en doute, heureusement pour elle, il y a encore une tache noire, et, enfin, une couche de poussière s’étend sur les roses jaunes fanées, qu’elle a conservées par conscience.

A son entrée, une déesse s’élève comme une suave vapeur et vient au-devant d’elle en flottant sur un nuage lilas. C’est ainsi, du moins, que les choses lui apparaissent; mais en réalité, c’est une grande et belle jeune dame, en robe demousseline mauve, qui s’avance vers elle, et, au même moment, on voit disparaître par la fenêtre les deux jambes d’un homme.

–Comment êtes-vous? lui demande gracieusement la déesse. Je pense que le train a eu du retard? Nous vous attendions il y a une demi-heure.

–Oui.

Un silence, pendant lequel on cherche quelque chose à se dire.

–Voulez-vous du thé?

–Oui, s’il vous plaît.

Le thé est versé; il a attendu une heure sur la table et il est complètement froid. La déesse et la petite charbonnière s’examinent réciproquement.

–C’est inquiétant, se dit celle-ci; elle parle si bas et elle a une telle difficulté à prononcer les R! C’est probablement plus distingué. Eh bien! dorénavant, j’appellerai Robert Obert...

–Elle serait jolie si elle n’était pas si malpropre, se dit l’autre...

–Du même âge que moi, probablement, mais elle a l’air d’avoir cinq ans de plus...

–Je pense que, si vous le voulez bien, nous ferions mieux d’aller nous habiller. Sir Thomas exige une grande exactitude.

–Vraiment? Était-ce sir Thomas qui s’en allait par la fenêtre quand je suis entrée?

–Oh! non, c’était Saint-John.

–Saint-John, se dit Esther à part; quel joli nom! bien plus joli que Bob!

Sir Thomas Gérard se promène de long en large dans la bibliothèque, sa montre à la main et prêt, au premier coup de la pendule, à tirer violemment le cordon de la sonnette pour demander ce que signifie ce retard. Sir Thomas est un gros homme qui affecte l’apparence d’un bon gentilhomme campagnard, qui s’habille en conséquence et ne parvient, après tout, qu’à ressembler à l’idée que les Français se font d’un mylord, tel qu’il était représenté dans le Punch, il y a quelques années, où on le voyait avec un chapeau bas de forme et des pantalons larges, la physionomie d’un boucher, faisant claquer son fouet et criant d’une voix de stentor, conformément à son rôle: «Rosbif! J’enverrai ma femme à Smiffel! Goddam! etc., etc.»

Sir Thomas n’use pas de ce langage en parlant à lady Gérard, mais, sous d’autres rapports, le portrait lui ressemble. Lady Gérard est couchée dans un fauteuil; elle est d’un embonpoint effrayant; elle a un nez court et retroussé, les jambes courtes, le teint rouge et les cheveux rares. La pendule sonne et au même instant le maître d’hôtel ouvre la porte en annonçant que le diner est servi.

–Allons, Conny; dit sir Gérard en offrant le bras à sa pupille.

–N’attendons-nous pas miss Craven? Et Gérard n’est pas encore descendu, dit lady Gérard en se soulevant péniblement de son fauteuil.

–Les attendre? Non pas! répond sir Thomas. Si les gens ne veulent pas se conformer à la règle de ma maison, tant pis pour eux! Ils peuvent se passer de dîner ou se servir eux-mêmes. Allons, Conny.

La soupe est presque finie quand deux personnes qui se rencontrent à la porte, par une coïncidence fortuite, font leur entrée simultanément dans la salle à manger.

–Aussi coupables l’un que l’autre, dit Saint-John Gérard, en jetant un regard ironique à son père et saluant Esther, comme il s’assied près de miss Blessington.

–Bonjour, dit sir Thomas, tendant à Esther la main gauche, car de la droite il tient encore sa cuiller. Nous n’attendons jamais personne ici. Nous ne laisserions pas refroidir la soupe, même pour la reine ou le lord chancelier.

–En arrivant, miss Craven vous a pris pour sir Thomas, dit miss Blessington à son voisin, de sa voix la plus douce.

Il regarde alors, à travers l’obstacle qui les sépare et qui est formé par de grands bégonias dans des vases d’argent, et il voit un joli visage qui cherche aussi à l’apercevoir pardessus et par-dessous le large feuillage de pourpre. Esther n’a pas un visage de madone. Un artiste n’en ferait ni une sainte Cécile, ni une sainte Catherine, ni une sainte quelconque. Sa beauté est ce qu’on appelle la beauté du diable. Elle a une de ces figures vives, agaçantes, animées, aussi prêtes au rire qu’aux larmes, passant du sérieux à la gaieté pour la moindre chose; une de ces charmantes figures qui sont au fond de toutes les folies de ce monde.

–Je n’ai vu que des jambes, dit-elle pour s’excuser; je ne pouvais savoir si elles étaient jeunes ou vieilles.

Miss Blessington prend l’air choqué, comme si elle trouvait qu’Esther s’exprime d’une manière un peu libre; car, en effet, dans cette voie d’épuration où nous sommes de plus en plus en Angleterre, le mot jambe sera désormais effacé; le mot bras le suivra sans doute, et peut-être aussi le nez. Quoique miss Blessington paraisse choquée, Saint-John se met à rire. Il est très agréable quand il rit, et tout à l’heure il l’était beaucoup moins à l’aspect de sa soupe froide. Quand il est de mauvaise humeur, on pourrait lui trouver un peu de ressemblance avec son père, ce qui le mettrait en fureur si on le lui disait. Assurément, il ne peut passer pour beau. Il n’a rien du nez droit, des joues roses et des cheveux blonds bouclés du prince charmant. Il n’est pas, non plus, de la première jeunesse, c’est-à-dire que ce n’est pas un jeune homme, car il a près de trente-cinq ans. Son visage est bruni comme s’il avait été exposé, tantôt à un vent glacé, tantôt à un brûlant soleil. Il n’a pas les mains blanches; en un mot, il n’est pas ce qu’on appelle un joli garçon.

–Qu’est-ce que c’est? s’écrie sir Thomas d’une voix forte, ses raides cheveux gris dressés sur sa tête et les veines de son front gonflées, en se retournant vers un malheureux valet qui a eu la maladresse de laisser tomber trois cuillers hors du plateau.–Stupide animal! Faites donc attention à ce que vous faites, ou je vous chasse tous, les uns après les autres!

Esther reste la bouche ouverte, comme terrifiée et presque humiliée, mais les autres conservent cette sorte de tranquillité qui vient de leur longue habitude des façons gracieuses du vieux gentilhomme. Seulement, une expression de mépris et d’indignation passe comme un éclair dans les yeux de Saint-John.

On ne parle jamais beaucoup à Felton, durant le dîner: Saint-John, parce qu’il sait trop bien qu’il serait toujours contredit par son père, n’importe sur quel sujet; lady Gérard parce qu’elle sait qu’il est difficile de faire bien deux choses à la fois, et que celle qu’elle veut bien faire étant de bien manger, elle aime mieux renoncer à la conversation: miss Blessington, parce qu’ayant contribué à l’agrément de la société par sa froide et sévère beauté, elle croit avoir assez fait.

Cette société reste donc assez silencieuse. Esther regarde autour d’elle et examine les tableaux. Il y a deux ou trois Gérards, en grand costume, par sir Thomas Lawrence; une grosse femme très colorée, sans aucun costume, par Rubens; Suzanne et les vieillards; Jupiter et Léda, deux fois grandeur naturelle; une Vénus surprise par des Satyres, un vrai joyau, et bien d’autres encore, tels qu’il s’en trouve dans la plupart des salles à manger, chez les gens riches, sujets fort agréables et fort utiles pour récréer les yeux et l’esprit de leurs filles pendant les repas. Esther était donc fort attentive à considérer la figure grasse et pudique de la Suzanne, quand tout à coup elle est interpellée par le jeune M. Gérard. Elle tressaille et rougit terriblement, comme un enfant qui serait surpris les doigts dans un pot de confiture. Il a l’air de s’amuser de sa confusion.

–Je pensais, miss Craven, que vous devez avoir de nous une première impression bien agréable. Vous devez trouver que nous sommes une famille polie et bien élevée. J’ai sauté par la fenêtre, au risque de me casser le cou pour vous éviter, et mon père et ma mère se sont mis à table sans vous attendre.

–Si vous aviez sauté un peu plus vite, je ne vous aurais pas aperçu, répond-elle, le rouge de ses joues s’effaçant peu à peu, et sa réponse ne s’adressant qu’à la première partie de son discours.

–Oh! c’est que je ne suis pas si jeune qu’autrefois, fait-il avec un soupir: mais, à dire vrai, nous avions été travailler à dessécher l’étang et j’étais une telle masse de boue que je n’aurais pas osé affronter votre présence.

–Je vous en offre autant. J’étais noire comme du charbon. N’est-ce pas, miss Blessington?

–On est couvert de poussière en chemin de fer, répond miss Blessington par un lieu commun poli et évasif.

–J’ai eu quelque chose de pire à supporter que de la poussière, reprend Esther en essayant de mieux voir son vis-à-vis à travers les bégonias.

–Un baby, peut-être?

–Le plus terrible des babys. Un baby qui avait la coqueluche...

Ils causaient d’une manière animée, gaie, gazouillant comme des oiseaux, ou comme des enfants qui joueraient en riant dans un jardin, sans se douter que dans un coin il y a un gros vieil ours prêt à s’élancer de son antre pour se jeter sur eux. L’ours de Felton s’élance...

–Que diable! pourquoi laissez-vous la porte ouverte? Georges! Morris! John! Ici! il y a une porte qui bat du côté de la cuisine. Ne dites pas non, coquins! Je sais qu’il y en a une, et que je vous y prenne encore, etc., etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les oiseaux sont couchés et les limaces commencent leur promenade sur les allées humides du parc. De temps en temps, un léger zéphyr vient murmurer quelques mots aux lauriers luisants, puis se tait. Il y a comme un tapis de nuages gris et minces étendu sur la voûte bleue du ciel. Les deux jeunes personnes vont et viennent le long de la terrasse. Esther a mis sur ses épaules un manteau rouge; elle ne craint pas le froid et elle avait d’abord refusé de le prendre, mais elle s’est ravisée en faisant la réflexion que les fenêtres de la salle à manger s’ouvrent sur cette terrasse et que le prince des contes de fées peut voir et approuver la combinaison des yeux noirs et d’un manteau rouge, car ces princes-là aiment ce qui brille; elle a donc accepté.

J’ai parlé d’Esther comme étant petite et j’ai dit que miss Blessington était grande; mais, en réalité, elles sont de la même taille. La seule différence, c’est que l’une est comme une plante jeune et fine, qui a grandi tellement à la grâce de Dieu qu’elle n’a pas eu le temps de grossir, tandis que l’autre a atteint son plein développement, sa riche stature, comme le bel arbre d’une forêt. Elles ont aussi le même âge, mais quelques femmes croissent, esprit et corps, plus vite que d’autres.

Les fenêtres ouvertes de la salle à manger se dessinent sur le sable en grands carrés d’une clarté jaunâtre. On aperçoit, à l’intérieur, des plats de fruits, des verres à moitié remplis, des moucherons qui volent autour des globes de lampe en allant y chercher une terrible mort.

Sir Thomas est là, dans son fauteuil de velours rouge, avec ses jambes blanches étendues; les pantalons de toile blanche et l’habit bleu à boutons d’or sont, j’ai à peine besoin de le dire, la toilette de dîner des vieux gentilshommes campagnards. Il a la tête rejetée en arrière. Saint-John est là aussi, le coude reposant sur la brillante table de chêne qui le réfléchit comme un miroir et sa tête sur sa main, dans une profonde méditation.

–Est-ce que vous vous promenez toujours ici, miss Blessington? dit Esther un peu ennuyée de la monotonie de ces allées et venues perpétuelles sur la terrasse dont sa robe traînante balaie une avalanche de petits cailloux.

–Généralement, répond-elle avec un joli sourire.

Miss Blessington a un joli sourire. Les gens qui la voient pour la première fois le trouvent angélique; mais elle n’en a qu’un et c’est toujours le même, à toute heure; le même pour sir Thomas, pour lady Gérard, pour les domestiques, pour les chiens, pour les visiteurs, pour les vieilles femmes de l’hospice, pour Saint-John. Rien de personnel.

–Toute seule?

–Pas habituellement.

Le joli sourire est ébauché avec une banale douceur.

–Hum! cela veut dire avec Saint-John, pense Esther. Quel dommage que Bob ne soit pas ici! se dit-elle. Nous ferions alors une partie carrée et nous pourrions changer de partenaire de temps en temps. Miss Blessington aurait Bob, et moi Saint-John!

Au-dessous de la terrasse s’étend une belle pelouse gazonnée, dégagée de parterres et d’arbustes, bien fauchée et bien roulée, tout à fait unie. Là, de petits cerceaux de croquet se détachent en blanc dans le crépuscule; les maillets gisent à terre comme des soldats sur le champ de bataille; des boules rouges, jaunes et bleues parsèment le gazon comme de gros fruits tombés.

–C’est là-bas votre jeu de croquet?

–Oui.

–Est-il bien plat?

–Oui. Aimeriez-vous à faire une partie?

–Je l’aimerais mieux que de ne rien faire, répond vivement Esther.

Elle est de ces jeunes filles pour qui les mots de repos et d’amusement ne s’accordent pas ensemble, comme il arrive plus tard.

On entend sortir de la salle à manger un ronflement sonore, car sir Thomas s’est endormi. Quelqu’un vient à la fenêtre, regarde au dehors, met une main sur le rebord et l’enjambe. Saint-John, apparemment, a de l’aversion pour le mode ordinaire d’entrer dans une maison et d’en sortir. Maintenant qu’on peut le voir sans l’obstacle des bégonias, on s’aperçoit qu’il a des yeux bons et intelligents et un nez assez long, bruni par le soleil.

–Venez-vous vous joindre à nous, Saint-John? lui demande miss Blessington en se baissant pour remettre un cerceau incliné et lui adressant cette invitation avec un regard de ses beaux yeux sans expression.

Saint-John hésite, attendant d’être invité aussi par Esther, mais elle est en train de se balancer les deux pieds sur un maillet, sans paraître faire attention à lui.

–Je ne veux pas, se dit-elle, qu’on me prenne pour une sotte.

–Est-ce que je joue jamais? répond-il avec impatience et s’éloignant d’un air fâché.

–Il n’accepte pas votre invitation avec la reconnaissance qu’elle mérite, ce me semble? dit miss Craven un peu méchamment.

–Il déteste ce jeu-là–répond miss Blessington avec un peu plus d’aigreur qu’elle n’en voudrait montrer–surtout quand on est en nombre impair.

–Oh!

Le jeu commence. Esther a peut-être joué six fois dans sa vie au croquet. Miss Blessington fait le tour des cerceaux a elle seule, tandis que la pauvre Essie lutte vainement et maladroitement.

–Puisque vous le désirez, je ne refuse pas de prendre un maillet, dit Saint-John apparaissant tout à coup, l’air un peu confus d’abdiquer si tôt sa fierté.

–Comment savez-vous que nous le désirons? Nous ne vous l’avons pas dit, réplique Essie. lui lançant de ses yeux à demi fermés un regard riant et malin.

–Puisque, se dit-elle, il est à une autre et que je suis à un autre, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas rire un peu ensemble.

–C’est à votre tour, miss Craven, reprend froidement Constance.

–Venez à. mon secours, voulez-vous? dit Esther interpellant Gérard avec d’autant plus d’empressement qu’elle pense que miss Blessington en est un peu irritée.

–Vous m’avez dédaigné tout à l’heure, aussi j’ai bien envie de vous laisser périr misérablement, répond-il en la regardant de très près, en raison de l’obscurité.

–Constance, ajoute-t-il, si cela ne vous fait rien, je prendrai une des boules de miss Craven?

–Si vous vous en souvenez, il y a une demi-heure que je vous ai demandé de vous joindre à nous.

–Je fais mes conditions avant de jouer, s’écrie gaiement Esther; c’est que vous ne ferez aucune remarque sur mon jeu, à moins que ce ne soient des compliments.

–Je ne promets rien, répond-il en riant. Si vous jouez mal, je le dirai.

La fortune ne sourit pas aux deux joueurs. En fait de maladresse, Saint-John ne le cède pas à sa jolie partenaire.

–Comment! vous jouez encore plus mal que moi! s’écrie-t-elle, ravie de cette découverte.

–Je le sais bien, répond-il avec un peu de mauvaise humeur. J’aurais honte de moi si je jouais bien. C’est le jeu le plus bête, le plus ennuyeux que jamais idiot ait inventé. Ce n’est qu’un jeu de hasard; regardez plutôt! désignant avec une sorte de dépit Constance qui, la robe délicatement relevée et un pied gracieusement en équilibre, inflige, à sa balle à lui, avec un implacable sang-froid, un châtiment mérité.

–Voilà pour toi, imbécile, s’écrie Gérard, s’adressant à sa balle et non à miss Blessington et la lançant avec force d’un grand coup de maillet. La balle glisse doucement sur la pelouse et va se loger au sein d’une corbeille d’astères. Le manche et le bout du maillet se détachent par la violence du coup, volent par les airs, et M. Gérard en est réduit à la honte d’en ramasser les disjecta membra et d’essayer de les raccommoder.

–Vous devez faire sensation quand vous allez à une partie de croquet, dit Esther en se moquant.

–Pensez-vous si mal de moi que de supposer que j’y joue jamais? réplique-t-il en se rapprochant d’elle.

–Je vous en prie, soyez à votre jeu, Saint-John; c’est à votre tour, lui dit Constance d’un ton où l’on sent une certaine irritation contenue. Elle les attend, au bout de la pelouse, dans une majestueuse solitude.

Quelques coups maladroits de l’association Gérard et Craven, quelques coups superbes par miss Blessington et la partie s’avance.

–C’est ridicule de lutter contre une chance aussi mauvaise que la nôtre, Constance, s’écrie Saint-John jetant son instrument avec une colère déraisonnable. C’est toujours de même! Que ce soit le whist, le billard, n’importe quel jeu, je ne gagne jamais. Croyez-moi, reprend-il en s’adressant à Esther avec vivacité, ne jouez pas, ne vous mettez de rien avec moi, car vous seriez sûre de perdre constamment. Je suis l’être le moins chanceux qu’il y ait au monde.

Puis il sent qu’il perd la tête et s’éloigne furieux.

–Comment! il est fâché sérieusement? dit Esther ouvrant de grands yeux et le regardant partir d’un air consterné.

–Il a le caractère le plus étrange, dit tranquillement miss Blessington, car il se met surtout en colère contre les personnes qu’il aime le mieux.

–Comme il doit l’aimer, alors! se dit Esther intérieurement.

Fraîche comme une rose

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