Читать книгу Fraîche comme une rose - Broughton Rhoda - Страница 9

Оглавление

VII

Table des matières

Cinq minutes plus tard l’on voyait, gravissant lentement le chemin qui conduit à la Maison de prière, trois grands parasols bruns, un vaste chapeau noir, et deux petits chapeaux de couleur terne. Les amants ont Plas-Berwyn pour eux seuls. Bob est resté maître du terrain, malgré une épigramme que lui adresse en partant Bessy sur l’inconvenance d’abandonner le Créateur pour la créature.

–Ding dong! s’écrie gaiement Esther en sautant dans la chambre comme un enfant et en imitant le son de la cloche de l’église qui vient à travers la vallée: écoutez, Bob! ne croirait-on pas qu’elle dit ding dong comme si elle parlait? Ah! je vais changer toutes les places où elles en étaient dans leurs pieuses lectures, et je parie qu’elles ne les retrouveront pas;–et, ce disant, elle ôte le couteau de la Nuit du samedi et, suivant le titre, ferme soigneusement les digues du torrent.

–Quelle vivacité vous avez aujourd’hui, Essie! dit Bob à cheval sur le rebord de la fenêtre, ses longues jambes pendantes, l’air lugubre et la suivant du regard comme les yeux d’un enfant suivent un papillon.–Je pense que vous vous réjouissez d’être pendant quinze jours débarrassée de moi.

–C’est possible, répond Esther négligemment. Toute ma vie, je n’ai vu et entendu que Glan-yr-Afon et Plas-Berwyn maintenant je vais voir et entendre quelque chose de nouveau. Ce peut être mieux, ce peut être pire, mais, sûrement, ce sera différent. Peut-être que je reviendrai, comme le ra des champs, plus amoureuse que jamais de mes croûtes de fromage et de mes bouts de chandelle; peut-être–le regardant avec malice–peut-être que je trouverai là quelqu’un que j’aimerai mieux que vous, et que je ne reviendrai pas.

–Chut1dit-il vivement en lui mettant la main devant la bouche. Ne dites pas cela; c’est une méchante plaisanterie. Je crois que vous ne le diriez pas s’il ne s’y trouvait quelque apparence.

Esther redevient sérieuse.

–Plût au ciel que vous ne fussiez pas si épris de moi, reprend-elle vivement. Je vous en prie, essayez de vous guérir. Il me semble toujours que je vous fais quelque tricherie... que je reçois et que je ne rends rien.

–J’aurais pu renoncer à vous d’abord, si vous m’aviez parlé très nettement; je suis certain que j’aurais su me passer de vous comme j’ai pu me passer de bien des choses que d’autres jeunes gens regardent comme nécessaires; mais, maintenant...

Il a saisi ses deux mains et les tient serrées devant lui. C’est la seule familiarité qu’il se soit jamais permise; jamais, encore, il n’a embrassé sa fiancée. «C’était, lui avait-elle dit un jour, une sotte coutume, pas plus raisonnable que de frotter ensemble ses deux nez, comme les naturels des îles Fedjé; pour sa part, elle détestait ça, etc.»

–Mais, maintenant... quoi? Finissez donc votre phrase, dit gaiement la petite captive.

Esther, je voudrais que ces gens n’eussent pas un fils.

–Quelles gens?

–Les Gérard.

–Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu’ils vous feraient leur héritier s’ils n’avaient pas d’enfants?

–Non, ce n’est pas cela, dit-il en souriant malgré lui; mais, Essie, promettez-moi de m’écrire et de me dire comment il est.

–Oui.

–Quel âge il a.

–Oui.

–Si vous le voyez souvent.

–Oui.

–Ce qu’il vous dit.

–Oh! cela, je ne puis le promettre, répond-elle en riant. Comment, mon cher ami, vous êtes jaloux d’un nom, d’une ombre, d’un être imaginaire?

–Oui! je suis jaloux, répond-il en rougissant. Je ne peux pas plus l’empêcher qu’un homme qui a la goutte ne peut empêcher les élancements. Je serai jaloux jusqu’à ce que vous soyez réellement à moi; après, je ne le serai plus.

–J’espère bien que non, dit-elle légèrement, car si vous l’étiez, je croirais de mon devoir de vous en donner des motifs.

La cloche a cessé. On n’entend dans la chambre tranquille d’autre son que celui du bourdonnement d’une grosse mouche vert-bouteille qui travaille à grimper à la vitre et retombe lourdement. Robert a quitté le bord de la fenêtre, qui n’est un siège ni commode ni agréable. Il va et vient par la petite chambre, la traversant dans toute sa longueur en un pas et demi. Esther s’est jetée dans un de ces fauteuils américains à bascule et elle s’y balance violemment, essayant de se tenir sur le bord.

–Promettez-moi, Essie, dit le jeune homme, s’arrêtant brusquement devant elle, promettez-moi que nous parlerons sérieusement de. vous savez quoi... à votre retour. Je vous donne jusque-là. Grand Dieu! quel singulier marché Jacob avait fait en consentant à ces quatorze années!... Si je peux devenir adjudant des volontaires, poursuit-il en continuant sa promenade, les yeux fixés en terre et le sourcil froncé par l’intensité de ses réflexions,–ou, mieux encore, de la milice, ou bien capitaine, ou gouverneur de quelque prison?... Il y a toujours des places vacantes, pourquoi n’en aurais-je pas comme un autre? Nous avons besoin de si peu!...

–De si peu. interrompt Esther. Parlez pour vous, je vous prie. J’ai besoin de beaucoup, moi; seulement, à ce que je peux prévoir, il faudra que je me contente de peu.

–Vous n’êtes pas une belle dame, dit-il en se parlant plus à lui qu’à elle-même, à qui il faut du monde pour la servir. Vous savez faire vos robes, vos chapeaux, n’est-ce pas? Mes sœurs les font.

–On s’en aperçoit bien, répond sèchement Esther.

–Que voulez-vous dire? N’ont-elles pas raison? Est ce que vous ne lus trouvez pas bien? demande-t-il avec surprise et s’arrêtant court, comme si l’idée qu’il peut manquer quelque chose à la toilette de ses sœurs ne s’était jamais présentée à lui. Mais l’expression de la jolie bouche d’Esther est plus significative que tout ce qu’elle pourrait dire contre les costumes des misses Brandon.

–Si nous n’avions pas un revenu suffisant pour vivre par nous-mêmes, dit-il en reprenant sa promenade, nous pourrions faire ménage commun avec ma mère et mes sœurs. Je suis persuadé qu’elles ne s’y refuseraient pas.

–Mais moi, je m’y refuserais, s’écrie Esther, se levant brusquement et comme indignée. Nous en aurions par-dessus la tête en moins d’une semaine. Robert, faut-il vous répéter que si je vous aime assez pour aller naviguer avec vous sur le fleuve de la vie aussi longtemps qu’il sera tranquille et agréable, je ne vous aime pas assez pour en affronter les dangers et les écueils? Je le ferais pour Jack, et bien volontiers, mais non pour aucun autre sur la terre.

–Vous ne m’aimerez donc jamais autant que Jack? lui demande-t-il en la regardant avec une telle tendresse qu’il semble impossible qu’elle n’en soit pas touchée. Son regard à elle reste froid; la froide expression de l’amitié.

–Jamais.

–Pas dans dix ans?

–Non, non, pas même dans mille ans. Ne pouvez-vous donc voir combien les choses sont différentes? Si on perd un amant, on peut en retrouver une centaine tout aussi bons, sinon meilleurs, que celui qu’on a perdu; mais, si je perdais Jack. O mon Dieu! comment puis-je supposer une chose aussi terrible?... Qu’est-ce qui me rendrait un autre frère?

–Comme vous voudrez, puisque je ne dois, toute ma vie, jouer que la seconde partie; mais,–en soupirant,–Essie, pouvez-vous me promettre de m’écrire tous les jours?

–Oh! non.

–Tous les deux jours, alors?

–Non! certainement.

–Deux fois par semaine, au moins?

–Peut-être,... si j’ai quelque chose à dire.

–Et vous êtes certaine de ne pas rester plus de quinze jours?

–Cela dépend! S’ils veulent me traiter en parente pauvre, je reviendrai après-demain. Si, au contraire, ils se montrent empressés, et si M. Gérard est jeune, beau et aimable, j’ose affirmer que vous ne me reverrez pas avant deux mois.

Il prend l’air si peiné qu’Essie a quelques remords de conscience.

–Là, dit-elle, je vous ai assez tourmenté pour une fois. Embrassons-nous et soyons amis, au figuré s’entend. Venez, dit-elle, en étendant la main pour le tenir à distance, allons au potager voir si les guêpes nous ont laissé quelques abricots. Si Bessy était ici, elle nous raconterait de charmantes histoires de gens qui ont cueilli des abricots le dimanche et à qui ils sont restés dans le gosier, qui en ont été étouffés et sont morts dans d’horribles souffrances, mais je suis prête à en courir les risques avec vous.

Neuf heures du soir. Les servantes sont retournées à la chapelle, combinant le double avantage de sanctifier leurs âmes et de rencontrer leurs amoureux. Esther, délivrée du sien, est assise à terre près de la fenêtre ouverte du salon, son frère auprès d’elle. Les corbeaux qui noircissaient les champs il n’y a qu’un moment se sont envolés vers leurs nids éloignés. Le monde est grand, immense! Qui pourrait imaginer qu’il renferme tant d’hommes occupés, tant de chiens aboyants, tant de machines à vapeur fumantes? Il semble, ce soir, n’être qu’un monde d’étoiles et de fleurs.

Jack fume. De temps en temps, Esther lui prend sa pipe, pousse, une ou deux bouffées, étouffe, tousse et la lui rend. O douceur de l’intimité qui permet de rester assis des heures durant près de quelqu’un sans dire un seul mot! Esther songe à cette existence champêtre, agréable comme une idylle. Elle pourrait se croire une bergère d’Arcadie, dans cette charmante vallée, loin de la fumée des villes, des soins vulgaires, des soucis ordinaires. Elle est jeune et belle –nulle jolie femme ne se déprécie intérieurement.–Elle vit avec un frère qui est pour elle ce que sont père, mère, frère, sœur, mari, enfants; un frère qui n’a que trois ans de plus qu’elle, et, par conséquent, ne doit pas mourir longtemps avant elle. Puis, elle pense, non sans un peu de regret, que cette vie si belle et si poétique passe vite et si vite qu’elle n’a pas le temps d’en goûter suffisamment toute la douceur.

–Que feras-tu à cette heure-ci demain, Essie? lui demande Jack, interrompant sa rêverie.

–Je puis répondre que j’aurai la plus grande envie de revenir, dit Essie avec assurance. Jack, continue-t-elle en frottant doucement sa joue contre sa jeune épaule,–car Jack n’est encore qu’un adolescent,–Jack, je crois que si j’étais dans le paradis et si je te voyais ici, tout seul, fumant ta pipe, je jetterais là ma harpe et ma couronne pour venir te tenir compagnie.

–Je crois que si tu étais dans le paradis, murmure Jack gravement, tu serais si surprise et si charmée de te trouver là, que tu ne serais nullement pressée d’en descendre, ni pour moi, ni pour d’autres.

–C’est possible, mais je ne le crois pas, répond-elle en soupirant et en passant doucement son bras sous le sien.

–As-tu un peu d’argent, Essie?

–Beaucoup.

–Combien?

–Cela ne t’importe pas.

–Mais il m’importe au contraire.

–J’en ai assez pour l’aller et le retour et je ne suppose pas qu’ils me fassent payer ma nourriture et mon logement.

–Les domestiques, dans ces maisons riches, s’attendent à beaucoup de pourboires, dit Jack pensivement, en secouant les cendres de sa pipe.

–Ils peuvent s’y attendre, alors. C’est une chose utile à tout le monde qu’un petit désappointement. Ce serait plutôt à eux à me donner des pourboires.

–Il peut y avoir aussi des sermons de charité, continue le jeune homme avec une prévoyance digne d’un âge plus avancé. Je ne sais comment cela se fait, mais je n’ai jamais été dans un nouvel endroit sans y trouver des quêtes pour les Cafres ou pour les Juifs, ou pour les curés supplémentaires, ou n’importe quoi, des le dimanche suivant.

–Je dirai que j’ai oublié ma bourse.

Jack remet sa pipe dans sa poche, se lève, se retire dans son cabinet de travail, allume une bougie, fouille dans un tiroir et revient avec un billet de banque de cinq livres. Les billets de banque n’abondent pas à Glan-yr-Afon.

–Voilà, Essie.

–Non! Non! Non! crie Essie de tout son pouvoir, en mettant ses mains derrière son dos.

–Oui! Oui! Oui!

–Il ne te restera pas assez d’argent pour payer les gens samedi soir.

–Parle de ce que tu sais, dit Jack brusquement. Est-ce que tu crois que je laisserais ma sœur s’en aller comme une mendiante?

– O Jack! Jack! dit-elle en se jetant à son cou et cachant sa figure dans sa poitrine hâlée.–Comme c’est cruel de toujours recevoir et de ne rien donner! Oh! si j’avais quelque chose à te donner! Mais tu sais que je n’ai rien au monde.

–Tu as Bob.

–C’est vrai–faisant une petite grimace–et tu sais que si cela pouvait te faire le moindre bien, je te le donnerais, et de grand cœur, encore!

Fraîche comme une rose

Подняться наверх