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Avez-vous jamais été dans le pays de Galles? J’adresse cette question directe à tout membre de la société qui aurait le bon esprit de s’asseoir tranquillement pour lire cette histoire d’amour, histoire aussi véridique que celle d’Héloïse et d’Abélard, ces amants coupables, aussi touchante, j’ose le dire, que celle de ces innocents amants, Paul et Virginie. Je présume que le nombre de ces lecteurs sera malheureusement assez restreint, malgré la bonne opinion que j’ai de mon talent de narrateur; mais le jugement que le ciel m’a octroyé me permet de ne conserver aucune illusion à cet égard et de ne pas aspirer, pour une œuvre d’imagination, à la grande popularité d’un Guide ou d’un Paroissien. Je me contenterai donc de quelques auditeurs bienveillants qui daigneront s’intéresser à une modeste pastorale.

Je reprends: Avez-vous jamais été dans le pays de Galles? Non, à moins que ce ne soit pour traverser cette région sauvage en vous rendant vers la terre verdoyante, malpropre et charmante où fleurissent Pat et son rude accent, les pommes de terre et l’émigration, l’Irlande, autrement dit. Supposé même que vous ayez traversé à toute vitesse une partie du pays de Galles, durant cette course rapide vos yeux, votre nez, vos oreilles étaient si bien remplis de poussière que, tout en clignant les paupières et en ne goûtant que le seul plaisir d’aller vite, vous aurez été incapable ou de voir les beautés de la nature, ou d’ouïr des sons agréables, ou de sentir des odeurs délicieuses. Enfin, je mets en fait que vous n’ayez jamais habité la terre des antiques Cimbres ou Kymris, et que vous n’avez pas eu occasion de remarquer ce que peut boire un Kymri mâle un jour de marché ou de constater par vous-même qu’à l’âge de trente ans une Kymri femelle ressemble à une vieille sorcière. Ce n’est pas votre propre expérience qui vous fera répéter ce dicton sévère:

Taffy était Gallois,

Donc Taffy était voleur.

Moi, j’ai vécu dans le pays de Galles et j’en puis parler savamment. Eh bien, je ne crois pas Taffy plus porté à enfreindre le dixième commandement que la canaille de tout autre pays. Ce n’est pas que notre Taffy, notre paysan gallois, soit un être bien brillant. Son grand bonheur est de se sentir ivre à moitié ou d’aller hurler des psaumes dans son conventicule, ce réceptable de schismes. Il vous débitera aussi une foule de gros mensonges, dépourvus de ce sel piquant qui assaisonne les mensonges de Pat, son voisin; mais, du moins, il est respectueux et assez inoffensif. J’affirmerais même qu’il lui arrive plus rarement encore qu’à ce même voisin de battre sa femme ou de convoiter les cuillers du prochain.

Mais pourquoi m’égaré-je à vous décrire les mœurs de ces indigènes? Les personnages que je veux vous faire connaître, aimer ou haïr peut-être, vivent au milieu d’eux, mais ils n’ont rien de commun avec les Taffys. Ils ont seulement planté leur tente dans ces localités. Vous ne trouverez en eux rien d’extraordinaire; leurs actions sont simples; quand elles sont blâmables, ils n’en sont pas toujours punis sur l’heure en ce monde, et nous ignorons s’ils seront, dans l’autre, flagellés par de cruelles Tysiphones. Ce récit ne sera ni une œuvre démoniaque ni une vie des saints, ni un roman moral, ni un roman dans le genre de la Dame aux Camélias. J’en avertis d’avance les lecteurs qui ne goûtent que ces sortes d’ouvrages, et, dès à présent, ils sont maitres de jeter le volume au feu, à moins toutefois qu’il n’appartienne à un cabinet de lecture.

Il y avait une fois... J’aime ce début d’une forme antique et vénérable; il vous laisse parfaitement libre de donner carrière à votre imagination; il ne vous force à indiquer aucun règne, il ne vous astreint à aucune époque. Donc, il y avait une fois une vallée dans le pays de Galles–elle y est probablement encore, à moins que quelque récente convulsion du globe ne l’ait transportée sur le sommet des montagnes ou submergée dans les profondeurs de l’Océan. C’était une vallée plus délicieuse que celle de l’Ida où le volage Pâris menait paître ses brebis et ses chèvres noires et débutait dans la carrière de la galanterie; il est vrai que l’on n’y rencontrait pas des bergers séduisants comme le beau Pâris, mais bien un ou deux gentilshommes du pays, à cheveux roux, toujours légitimement mariés à une Galloise également rousse, et qui, de leur vie, n’auraient fait la cour à la moindre bergère. Elles sont rares, en cette vallée, les bergères semblables aux Amaryllis ou aux Nérées, d’autant plus rares que les petits moutons vifs et maigres, qui parsèment les flancs des collines, y vivent en liberté comme sur une terre primitive, sans être guidés ou surveillés par les filles des Kymris.

Cette vallée n’est point sauvage, pourtant. On y voit des habitations de gentilshommes et de paysans, et la race cambrienne s’y perpétue d’une manière rassurante. Les maisons y sont tantôt grandes, tantôt petites, tantôt neuves, tantôt vieilles; elles ont des façades soit rouges, soit blanches, le plus souvent d’un gris sale, mais celle qui attire notre attention est une des plus modestes et des plus anciennes. Située à mi-côte, elle voit en face d’elle des collines assez hautes qui, du fond de la vallée, s’élèvent en pentes douces vers l’horizon, pour s’abaisser ensuite, par des plans successifs, jusqu’à la mer éloignée de vingt milles. La petite maison, assez riante, a une façade noire et blanche, formée par des poutres enchevêtrées, et son potager, à murs bas, s’étend par derrière sur le penchant de la colline. Elle a vu passer bien des générations et elle porte le nom barbare de Glan-yr-Afon.

«Jack et moi, nous avons rentré nos derniers foins aujourd’hui, sans une goutte de pluie. C’est la première bonne chance que nous ayons eue depuis longtemps. Si nous possédions le moindre morceau de terre, nous devrions en sacrifier un petit coin pour la part du Diable, mais nous n’avons pas, à nous, de quoi faire seulement pâturer une oie. Il m’est arrivé aujourd’hui une singulière aventure. Robert Brandon m’a demandée en mariage; c’est la première fois, et cependant, j’ai eu dix-sept ans le mois dernier. Je voudrais bien que ce fût la dernière fois, tant c’est désagréable. J’ai dit oui, une espèce de oui après une demi-douzaine de non; pourquoi ai-je dit oui?... Je ne le comprends pas, car je n’en avais guère envie. Est-ce parce que je me sentais assez flattée que l’on pût désirer ma compagnie pour toute la vie??»

Le nom inscrit sur la première page de ce journal est celui d’Esther Craven, de Glan-yr-Afon. La date, 10juillet 186*. Le mois de juillet est assez ordinairement pluvieux, mais, cette année, durant ses trente et un jours, le ciel a été de cuivre ardent, tel qu’il parut au prophète Élisée sur le mont Carmel. Les derniers foins du jeune Craven sont bien rentrés, ainsi que le constate le journal de sa sœur. Dans la matinée de ce même jour, les prairies du haut des collines étaient encore couvertes de petits tas de foi; ce soir, elles sont unies comme les plaines de Salisbury. Tout le long du jour, les chariots ont monté et ont descendu, en grinçant et en chancelant, l’espace rocailleux qui sépare le champ du grenier à foin. Tout le long du jour Évan, Hugh, Ruppert, le gilet entr’ouvert et les bras nus, aidés par des matrones cambriennes portant des chapeaux au sommet de leur tête et les mains armées de fourche, ont entassé dans les chariots les foins desséchés et d’agréable odeur, comme la mémoire de l’homme de bien, et en telle quantité qu’il n’apparaît plus que les oreilles, le nez et les jambes de devant du cheval qui les traîne. Tout le long du jour, Esther est restée assise contre une meule, et, ainsi que Salomon nous peint la femme forte, «surveillant les travaux domestiques». Le foin se moule comme un souple fauteuil autour de son corps jeune et mince et de grandes araignées à longues pattes se promènent à leur aise sur son dos ou explorent la forêt vierge de ses épais cheveux bruns. On lui a apporté son goûter, du pain et du lait dans un bol de porcelaine, mais elle trouve bien insociable et assez ennuyeux de manger toute seule. Selon elle, on ressemble à un pauvre chien qui s’en va, dans un coin, la queue basse, ronger un os ou lapper sa soupe. Les faneurs sont bien plus heureux, car ils sont là, ensemble, étendus à l’ombre des haies de noisetiers, déployant de grands mouchoirs à pois bleus et blancs, d’où ils sortent d’épaisses tranches de lard gras, enfonçant leurs couteaux dans la terre pour les nettoyer après le repas, et causant entre eux dans cet idiome gaëlique qui, pour les ignorants, a toujours un accent querelleur ou interrogatif.

Pourquoi Esther se sent-elle si seule? C’est que Jack est absent pour la journée, et que, quand il n’est pas là, tout a l’air abandonné. Certes, ce n’est pas un refrain mélodieux celui que l’on entend résonner tantôt dans la cour de la ferme, tantôt dans l’enclos, mais, sifflé ou chanté gaiement par Jack: «Rendez-moi mon léger bateau,» on aime à l’entendre, car il annonce sa présence. Même quand Jack parle à ses ouvriers, dans l’idiome des Kymris, où quatre consonnes se suivent sans une voyelle, il semble que sa voix jeune et fraîche ôte à ce rude langage sa tristesse et son âpreté.

«Le village semble endormi quand Lubin est parti,» dit la chanson. Esther, bien qu’elle soit entrée dans sa dix-huitième année,–ce qui, au siècle dernier, eût passé pour un âge presque mûr, car les Chloés et les Philis d’alors n’avaient jamais plus de quinze ans,–Esther n’a pas d’autre Lubin que son frère.

Fraîche comme une rose

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