Читать книгу Fraîche comme une rose - Broughton Rhoda - Страница 5
III
ОглавлениеC’est l’heure où, du milieu des buissons, s’élève la voix du rossignol; c’est l’heure où les serments d’amour semblent plus doucement murmurés. C’est l’heure où chanteclair se retire sur son perchoir dans le poulailler, baisse sa queue orgueilleuse, met son bec dans sa poitrine et va sommeiller entre ses deux grasses épouses. C’est l’heure où l’animal et la sauvage humanité vont se coucher, tandis qu’à la même heure l’humanité civilisée va dîner. Plus nous avançons dans la civilisation, plus nous éprouvons le besoin de reculer les bornes du sommeil et de l’oubli.
La salle à manger de Glan-yr-Afon est, comme le reste de la maison, petite et proprette. On n’y dînerait pas à l’aise plus de douze, mais il arrive rarement que l’on y soit plus de deux, et ces deux-la, étant jeunes et peu portés à la gourmandise, passent peu de temps dans cette salle à manger. Dans la jeunesse, ce n’est pas là notre temple, ainsi qu’il arrive souvent plus tard. Dans la jeunesse, l’âme est grande et le corps mince; plus tard, trop souvent, le corps devient large et l’âme étroite. La plus grande des fenêtres de cette pièce, qui s’ouvre sur un parterre riant et fleuri, est tout encadrée par des guirlandes de convolvulus aux larges cloches blanches. A la muraille sont accrochés deux ou trois tableaux assez bons quoique enfumés et couverts de poussière: c’est lord Strafford, sombre, hautain, taciturne, dans une armure bronzée, regardant d’un air menaçant le spectateur comme il devait regarder Pym et Hollis; c’est Érasme, au corps maigre, à l’air fin, coiffé d’un petit bonnet noir: c’est encore Marie Stuart, le visage pâle, décoloré, indistinct, car le temps a effacé le carmin de ces joues et de ces lèvres qui ensorcelaient l’Europe entière il y a trois siècles. Un vieux chien de berger est couché sur le tapis du foyer et garde ses yeux intelligents sur son maître, en léchant de temps en temps ses babines, quand il voit un morceau appétissant porté à une autre bouche que la sienne.
Ce soir, lord Strafford se penche plus sombre, Marie Stuart plus déclorée que jamais sur deux personnes en train de dîner et sur une troisième en bonnet blanc et en robe d’indienne, qui va et vient activement pour les servir. Au milieu de la table est un grand-vase, vase que nos pères eussent trouvé commun, plein de roses brillantes. Elles viennent d’être fraîchement cueillies dans la haie de vieux rosiers, près du potager.
Mais la plus fraîche, la plus jolie, la plus grande des roses n’est pas dans le bouquet parmi les autres. Elle est assise auprès, sans rosée sur ses joues, sans épines, et son nom est Esther.
–Veux-tu un morceau de ce bois desséché? Essie. Ce n’est pas du mouton rôti que je t’offre, parce qu’il n’y en a plus depuis une heure, au moins. C’est Jack qui parle. Jack est un jeune homme dont les traits sont ordinaires, et sa moustache naissante, comme les anciens daguerréotypes n’est visible que sous certains aspects. Ses joues, son front, son menton, son cou sont aussi bruns que des graines mûries par le soleil d’automne.
–Il est un peu sec en dehors, mon cher petit; mais cela vaut mieux que s’il n’était pas assez cuit, répond Esther en faisant une petite moue, qu’un amant trouverait adorable, mais qu’un frère, dans sa brusque franchise, appellerait une grimace.
–J’aimerais que les gens se souvinssent qu’il y a des heures pour les visites et des heures pour diner et que ce ne sont pas les mêmes, reprend Jack avec un peu d’humeur.
Un homme supportera la perte de son premier-né, le penchant que montre sa femme à aimer son voisin plus que lui, la perte de son petit avoir dans une banqueroute, car, à tous ces maux il peut opposer le courage et la résignation du chrétien; mais quel héros, quel sage, quel archevêque gardera l’égalité de son âme, æquam mentem, devant le mouton trop rôti ou trop bouilli, la soupe brûlée ou les pommes de terre aqueuses?
Esther sait ce que cela veut dire, mais elle fait un chut silencieux, et dit en français: tais-toi, pour faire comprendre à son frère qu’il ne doit pas commenter devant Sarah les énormités de la conduite de M. Brandon. Sarah est très accoutumée à cet échantillon du français d’Esther, et elle tend toujours l’oréille pour savoir ce qui va suivre, mais ils restent en silence quelque temps.
–Comme les jours sont longs maintenant! dit Jack en regardant le soleil couchant qui étend un manteau de lumière sur toute la campagne.
–C’est ce qu’on dit toujours à cette époque de l’année, réplique Esther en souriant. Il serait bien plus nouveau de faire la remarque qu’ils sont courts. Si on tenait un journal de toutes les observations faites par quelqu’un dans le cours de l’année, on y trouverait terriblement de redites. Quel dommage qu’on ne puisse pas s’en tenir à ne dire les choses qu’une fois!
–Si vous voulez ne rien dire qui n’ait jamais été dit, réplique Jack un peu sèchement, vous risquez fort de ne pas parler. La plupart des remarques ont été faites plus d’une fois depuis six mille ans, j’imagine.
Pendant quelques discours insignifiants, le dîner s’achève, et Sarah s’en va après avoir mis sur la table une pyramide de fraises, leur modeste dessert.
–Est-elle partie? vraiment partie? s’écrie vivement Esther. Dieu soit loué! J’ai cru qu’elle n’en finirait jamais! O – Jack! que de secrets j’ai à te dire!
–Quels secrets? dit le jeune homme en ouvrant de grands yeux.
–Jack, est-ce que je parais ce soir plus grande qu’à l’ordinaire?
–Non.
–Plus grosse?
–Non. Je ne m’en aperçois pas.
–Tu ne vois donc aucune différence dans ma personne?
–Aucune. Cependant, en y regardant bien, je crois que tu as les joues plus rouges que d’habitude. Pourquoi y aurait-il quelque changement en toi?
–Parce que–se redressant–j’ai, aujourd’hui... j’ai été... demandée en mariage.
–Par qui? par un des faneurs?
–Non, mais je n’en aurais pas été plus surprise. Je vais te raconter tout bien vite, maintenant que ma langue est déliée. Robert Brandon est venu ici aujourd’hui.
–Je le sais bien, et à mes dépens encore! dit Jack, toujours grognon en pensant à son mauvais dîner.
–Et... et... voyons! Quel est le mot le plus joli? Il a demandé ma main.
–Est-il fou? s’écrie Jack en se laissant aller à un langage un peu vif.
–Oui! C’est bien de la folie, comme tu le dis agréablement.
–Et toi, que lui as-tu répondu? dit vivement le jeune homme, restant la bouche ouverte.
–Je lui ai dit que je le remerciais beaucoup, mais que pour le moment je désirais ma liberté.
–Est-ce à dire que tu lui as répondu non?
–Oui, je lui ai dit non, tant de fois non, que je ne saurais les compter.
Jack pousse un soupir de soulagement et jette un biscuit au chien, qui n’a cessé de le regarder avec convoitise.– Vieux mendiant, dit-il; attrape, Luath!... Brandon est le meilleur garçon de la terre; eh bien, je parie que ses visites vont maintenant nous devenir désagréables. Au diable les femmes!
–Mais, Jack.....
–Eh bien, Essie? Est-ce que ce n’est pas fini? Est-ce que tu en as encore congédié d’autres?
–Non, non, mais Jack...–elle baisse la tête et se rougit les doigts avec la queue des fraises,–Jack... je ne suis pas bien sûre, après tous ces non, de n’avoir pas dit quelque chose qui n’était pas tout à fait non.
–C’est-à-dire oui?
–Non! pas un oui immédiat, positif; c’était entre les deux; comme un oui un peu vague.
–Ce n’en est que plus bête, dit Jack brièvement.
–Ne me gronde pas, méchant, s’écrie-t-elle en entourant son cou de ses bras avec ces façons câlines que les sœurs affectionnent tant et que les frères, en général, repoussent tant qu’ils le peuvent; si tu me grondes, je pleurerai, et tu sais que c’est une chose que tu détestes.
–Ce que je déteste, c’est que tu fasses une sottise, murmure Jack à moitié étouffé, mais un peu adouci. Voyons! il n’est pas nécessaire de m’étrangler.
–Attends au moins que je la fasse cette sottise, reprend-elle gaiement; jusqu’à présent je ne fais qu’en parler, et il y a du chemin entre dire et faire.
–Ce qu’il y a de pire, c’est de dire ce que tu ne penses pas.
–Jack, mon cher ami, ne sais-tu pas que je ne puis souffrir de faire de la peine à quelqu’un? Je n’ai jamais eu la faculté de dire des vérités dures. J’aime encore mieux inventer des histoires et j’étais si fatiguée de dire non; il en paraissait si peiné, que j’ai dit oui pour changer et me débarrasser de lui.
–Alors, puis-je te demander avec quoi vous comptez vivre? reprend Jack pour qui les sentiments romanesques sont encore lettre close, et dont la pensée, en vrai Anglais, se détourne vite du «beau rêve d’amour», vers le côté pratique qui se résout par livres et deniers.
–Sans doute; nous vivrons et quoi encore?... des huit francs par jour de sa paye, et peut-être bien que je pourrais devenir la blanchisseuse du régiment, répond Esther en riant aux éclats.
–C’est bien plaisant, en vérité, réplique Jack en riant, mais malgré lui. Et tu prétends me faire croire que tu as pris pour Brandon une passion assez subite pour consentir à passer avec lui ta vie dans la pauvreté? Pas plus tard qu’hier, tu te moquais de lui; tu disais qu’il dansait mal.
Esther, qui a glissé jusque sur le tapis où elle s’est assise, répond avec un grand sérieux:
–Je ne voudrais pas l’avouer, mais... Pauvre cher homme! Comme c’est mal à moi... Eh! bien, entre nous, je crois que si je ne devais jamais le revoir, je n’en mourrais pas. Mais, je t’en conjure, ne le lui répète pas!
–Je répète ma question, si elle n’est pas trop indiscrète: Que comptez-vous faire? demande Jack, se rejetant la tête en arrière, et regardant, les paupières abaissées, la coupable qui gît à ses pieds.–Vas-tu épouser un homme qui n’a rien, uniquemeut parce qu’il est le premier qui t’ait demandée en mariage?
–Rien n’est plus loin de ma pensée, répond Esther en rougissant. Comme c’est méchant de me le reprocher! Tout ce que je veux, c’est que tu interposes ton autorité comme parent. Tu peux même, au besoin, nous menacer de ta malédiction; je veux que tu prennes toute la charge sur tes épaules, et, ajoute-t-elle d’un ton plus léger, ces pauvres chères épaules! elles ne sont pas bien fortes, mais elles le sont plus que les miennes et je leur transporte toutes mes difficultés.
–Du tout! s’écrie Jack avec animation, en ôtant de dessus ses épaules la main Une d’Esther et la regardant avec indignation. Tu veux faire des choses qui ne sont pas honnêtes et que je les prenne à mon compte! Merci! je n’accepte pas ce marché.
La petite tête d’Esther, si bien ornée d’une abondance de boucles brunes et soyeuses, se penche jusqu’à ses genoux. Elle est très facile à émouvoir, surtout quand c’est Jack qui la gronde.
–Une belle réputation que vous allez vous faire, miss Essie! poursuit le jeune Salomon avec sévérité. Je m’attends à ce que vous alliez bientôt incendier tout le pays.
Esther lève vers lui ses yeux pleins de larmes, comme deux grands diamants vus à travers les eaux, et dit d’une voix lamentable:
–Mais, Jack, tu sais bien que c’était la première fois; on fait mal les choses la première fois, par maladresse; je m’en tirerai mieux a fois prochaine.
–Je ne crois pas que vous deviez vous attendre à une fois prochaine, reprend-il, toujours aussi inexorable. Ce n’est pas quand vous serez la femme de Brandon, et à moitié morte de faim, que d’autres viendront vous demander en mariage.
–Mais je ne suis pas encore sa femme! répond vivement Esther.
Elle est devenue sérieuse et paraît un peu alarmée de la peinture peu séduisante que son frère lui fait de sa destinée future.
–Je n’épouserai ni lui ni d’autre, ajoute-t-elle. Penses-tu que je te quitterais même pour l’ange Gabriel, s’il descendait du ciel afin de me demander en mariage?
–Alors, pourquoi as-tu accepté Brandon? lui demande-t-il, un peu désarmé par sa douce flatterie.
–Je ne l’ai pas accepté positivement. Je lui ai dit que j’allais tenter l’épreuve pour savoir si je me déciderais à
l’épouser, mais je sais bien que je n’y réussirai pas, et quand bien même je l’aimerais, je ne l’épouserais pas. Je pense comme toi que nous sommes trop pauvres.
–Alors, mon enfant, pourquoi lui avoir fait la moindre promesse? demande l’honnête Jack, tout effarouché de ces subtilités à l’occasion d’engagements si sacrés.
–Pourquoi y a-t-il des gens qui donnent du gin aux enfants? Ce n’est pas bon pour eux, mais c’est pour les faire tenir tranquilles. C’est ce que j’ai fait. Ce n’est pas bon pour Robert de croire à notre engagement; mais c’est le gin qui le tient tranquille, dit Esther, tandis que sur son joli visage le rire et les larmes se livrent un combat.
–Tu ne dois pas jouer avec lui un double jeu, réplique Jack d’un ton décidé et en secouant sa tête bouclée: C’est un trop brave garçon pour qu’on se joue de lui. Vous entendez, miss Esther?
–Je n’en ai pas la moindre envie, répond Esther d’un air mutin et boudeur.–Si je me jouais de quelqu’un, je le voudrais plus amusant, et j’espère bien ne plus entendre prononcer cet odieux nom. Il a gâté notre dîner, et t’a rendu très méchant... et...
Après quoi, la fiancée de M. Brandon se sauve en pleurant.