Читать книгу Fraîche comme une rose - Broughton Rhoda - Страница 11
ОглавлениеIX
En cette matinée d’août, le soleil luit brûlant et vif sur une misérable croûte qui représente mistress Brandon avec, une robe de satin noir sans taille, comme une chrysalide prête à sortir de sa coque, appendue dans la salle à manger de Plas-Berwyn, et il éclaire non moins brillamment l’exquise Monna Lisa de Vinci, un des chefs-d’œuvre de la collection des Gérard. Le même soleil qui fait ressortir le sourire de sphinx de Monna Lisa, enveloppe aussi dans son étreinte la brune et mignonne tête d’Esther, sur laquelle s’enroule négligemment comme un noir serpent une masse d’épais cheveux. Elle est là, cette figure svelte et souple, à demi courbée près de la porte de la salle à manger. La famille est en prière, ainsi qu’elle s’en assure en appliquant son oreille à la serrure, d’où elle entend une voix dure et âgée, faisant un rapide dénombrement d’une quantité de demandes intéressées pour ses enfants-il n’en a qu’un et il le traite mal-pour ses amis, ses ennemis, sa reine, ses évêques, les nègres ses frères, etc., le tout sans la moindre virgule.
–C’est beau! on écoute aux portes! dit Saint-John qui descend par le grand escalier en knickerbockers et en bas de coton brun tricotés par sa mère.
–Chut!
Esther pose un doigt sur ses lèvres.
–Ils sont en prière.
Saint-John écoute aussi et une expression de mépris passe dans son sourire amer.
–Vous ne devez pas vous moquer de votre père, dit-elle à voix basse.
–Je sais que je ne le dois pas.
–Alors pourquoi le faites-vous?
–Parce qu’il en fait autant à mon égard, dès qu’il en a l’occasion.
–Chut! Ils ont fini.
–..... et dans tous les siècles des siècles. Amen! Morris!
–Sir Thomas?
–A quoi diable pensez-vous de frotter les pieds de cette chaise contre le mur pour écorcher la peinture du lambris?
–Que bénis soient ses cheveux blancs et sa voix bienveillante! dit Saint-John en faisant cette citation avec ironie.
La porte s’ouvre et les serviteurs défilent, tandis que les deux coupables entrent ensemble comme la veille. Lady Gérard ne paraît jamais au déjeuner. Miss Blessington occupe sa place et elle est déjà assise. Ses belles mains arrangent les tasses; ses cils d’un blond pâle sont abaissés sur ses yeux placides. Elle a sur sa poitrine une grande croix d’or qui suit tous ses mouvements en douces ondulations. C’est Ève au moment où elle reçut sa forme hors de la côte d’Adam; Ève, dans sa blanche carnation teintée du sang le plus riche et le plus pur avant qu’une, âme–une âme agitée, inquiète, intangible et incompréhensible–lui ait été donnée. Quand Constance se mariera, son mari devra la considérer comme s’il avait acheté à grand prix la Vénus de Gibson, cette merveille de la sculpture moderne, et qu’il l’eût mise dans sa galerie, à la place d’honneur.
A Felton, les lettres adressées à chacun sont apportées sur un plateau, et au moment où Esther s’assied, elle s’aperçoit qu’il y en a une pour elle dont l’adresse semble écrite par une main d’écolier. Le rouge lui monte au visage: elle cache vite cette lettre dans sa poche. A son imagination coupable il semble que tout le monde peut y voir lisiblement écrit: de Bob Brandon, l’amant d’Esther Craven. En jetant un regard timide pour s’assurer si Saint-John s’en est aperçu, elle rencontre son regard fixé sur elle avec une curiosité embarrassante.
–Nous permettons à chacun de lire ses lettres pendant le déjeuner, dit-il avec un sourire aimable. Nous ne sommes pas très formalistes, comme vous avez pu le voir.
–Oh! merci! je ne suis pas pressée, répond Esther déconcertée, mais affectant l’indifférence.
Les heures du matin, à Felton, ne sont pas animées. Sir Thomas est occupé à bâtir une nouvelle maison de jardinier et dépense beaucoup de temps à surveiller les maçons, comme un contre-maître égyptien, en leur disant, avec son aimable franchise, qu’il sait leur métier beaucoup mieux qu’eux-mêmes. Saint-John disparaît aussi, et Constance et Esther restent en tête-à-tête. Esther a donc tout le temps de lire la lettre de Bob et de la comprendre, ce qui demande quelque intelligence, car ses pensées étant plus rapides que sa plume, il omet presque tous les mots courts, les prépositions à, de, pour; les pronoms qui, ils, elles; il y parle beaucoup de sa mère, en s’acquittant de ses commissions; il y fait beaucoup de questions sur le jeune M. Gérard, avec des recommandations expresses d’y répondre. Toute une page y est consacrée à démontrer qu’on peut vivre dans une grande aisance avec huit mille francs par a; enfin il s’y trouve une phrase ou deux sur sa solitude et son vif désir de revoir sa bien-aimée Esther, mais peu de choses sur ce chapitre, car il craint de gâter le plaisir d’Esther en lui parlant de son propre ennui. Ce n’est pas une lettre éloquente; on peut même dire qu’elle est un peu naïve et écrite avec une mauvaise plume, mais c’est une bonne lettre. Esther le sent ainsi, et elle aurait voulu qu’elle fût moins bonne.
Bob est un être excellent; quand elle retournera à Glan-yr-Afon elle sera heureuse de le revoir, certainement, car elle l’aime beaucoup; mais, pour le moment, elle voudrait bien l’oublier un peu, jouir d’une vraie vacance qu’il semble troubler assez mal à propos.
–Où est Saint-John, demande milady, qui apparaît à l’heure du lunch, quittant pour la première fois le fauteuil où elle a fait de si doux sommes. Milady aime Saint-John. Il est très bon pour elle et il intervient souvent dans les querelles que lui fait sir Thomas.
–Disparu,–répond miss Blessington de sa voix douce et traînante. Je crois que c’est miss Craven qui lui fait peur.
–Je ne l’aurais pas cru si timide, répond Essie, un peu blessée.
–C’est un caractère singulier, dit Constance, tandis que ses doigts blancs démêlent les soies de couleurs vives qui lui servent à broder une calotte de fumeur,–il a la terreur des étrangers.
–Les plus grands amis ont commencé par être des étrangers, réplique Esther.
–C’est vrai, mais nous ne pouvons obtenir de lui qu’il trouve personne à son goût; n’est-ce pas, ma tante?...
Mais la tante est déjà rendormie.
–... A l’exception de deux ou trois blondes. Pour moi, je préfère infiniment les brunes, et vous?
–Infiniment, répond Esther avec emphase.
Ce n’est pas vrai, mais, après tout, qu’est-ce que la vérité en comparaison de la défaite d’un adversaire?