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IV

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Table des matières

Le jour a reparu. Le soleil ne souffre pas d’être plus long temps éloigné de la terre, son amante; aussi revient-il en grande hâte, avec une magnificence toute royale, une couronne éclatante de rayons, un manteau de flamme sur ses jeunes épaules, et suivi d’une grande troupe de nuages légers et floconneux qui portent sur leurs faces de courtisans un reflet de son sourire vermeil. Les grives et les merles disent déjà leurs joyeuses chansons, séparément ou en partie. Depuis hier au soir, plus de vingt roses se sont épanouies, et toutes les fleurs ont un air de fête. Les agneaux, que l’on pourrait, maintenant, prendre pour leurs mères, tant ils sont gros, tant leur toison est épaisse, bondissent sur l’herbe des prairies, près de la maison, dans toute l’ivresse de la jeunesse et l’heureuse ignorance du boucher. Le maître de Glan-yr-Afon est assis sur une chaise de jardin, lisant le Times et se disant qu’il gouvernerait bien mieux sa patrie, qu’il la rendrait plus grande, plus forte, plus généreuse aux yeux des autres nations, s’il tenait seulement les rênes pour quelques instants. Le vieux Luath est à ses pieds, les yeux demi clos, happant paresseusement les mouches au passage et en attrapant une à peu près tous les quarts d’heure. Esther est dans la basse-cour, au milieu d’une nombreuse population de poulets avides. Elle a mis autour de sa taille un grand tablier blanc qu’elle tient d’une main, tandis que de l’autre elle jette du grain à la multitude assemblée; aux petits cochinchinois vêtus de velours jaune; aux vieux cochinchinois qui se dandinent sans avoir le moindre vêtement sur leurs dos dépouillés; aux cochinchinois adultes bien fourrés jusqu’au cou dans une abondance de plumes couleur de cannelle et des bas de la même couleur jusqu’aux talons; aux canards de Rouen; aux dindons à la crête gonflée. Elle fait de son mieux pour partager également le trésor commun, pour protéger les faibles et empêcher la violence et les exactions; mais, comme tant d’autres législateurs, la tâche est au-dessus de son pouvoir. Malgré ses efforts, ce sont les canards qui avalent tout. Ils n’ont pas de honte et ils peuvent absorber à la fois des quantités énormes. Le dindon, par contre, est celui qui en attrape le moins, parce que le long appendice sur le bec est toujours dans son chemin et le gêne considérablement.

Une voix claire, limpide et rapprochée, résonne dans l’atmosphère de juillet.

–Esther!

–Ici! répond Esther de sa voix la plus aiguë, ce qui n’est pas précisément harmonieux.

–Où es-tu?

–Dans la basse-cour.

Suivant cette direction, celui qui a crié avec de si excellents poumons apparaît dans ses vêtements larges et frais et en souriant. C’est Jack. Il n’est pas beau, mais il est agréable et bon enfant.

–Jack, mon ami! ouvre vite! ne te mets pas dans le chemin! Ne le laisse pas passer sous le treillage! s’écrie Esther très excitée, courant de toute sa vitesse à la poursuite d’un gros canard gourmand au col brillant comme l’arc-en-ciel, qui s’en va le bec ouvert, les ailes à demi déployées, voletant, courant à droite et à gauche autant que ses jambes boiteuses et son gésier rempli le lui permettent.

Jack obéit.

–Il y a quelqu’un au salon qui te demande; dit-il en s’appuyant les bras croisés sur la barrière et prenant l’air assez malin.

–Qui est-ce? demande distraitement Esther, tournant la tête de tous côtés pour voir si le canard montre quelques velléités de retour.–Est-ce encore lui?

–Quel était le nom du mari d’Esther? Celui qui avait répudié sa première femme? Ah! je sais son nom. Reine Esther, c’est votre Assuérus, autrement dit Bob.

Esther lâche le coin de son tablier et le grain tombe tout à la fois sur le dos de ses pensionnaires cochinchinois; assitôt la guerre entre poulets picotant, se poussant, voltigeant, fait rage à ses pieds.

–Déjà! dit-elle.

Et, dans son accent, il n’y a rien de la tremblante émotion de l’amour, ni sur ses joues nulle apparence de la pâleur ou de la rougeur qui en sont les symptômes. Elle a seulement l’air un peu ennuyé.

–Oui, déjà, dit l’impitoyable Jack, et non seulement lui, mais avec lui tous ses dieux domestiques. Il traîne à sa suite une bande de vieilles femmes. Je pense qu’il a aussi amené un notaire et que nous allons faire des fiançailles en forme.

–Quelle bêtise! dit Esther en s’élançant vers la barrière et posant sur ses épaules deux petites mains suppliantes:–Tu vas venir avec moi, n’est-ce pas, Jack?

–Pas du tout, répondit-il très nettement. Je ne ne voudrais pas, pour tout l’or du monde, me trouver en face de ces vieilles filles, dans l’état d’excitation où elles sont. Elles emploieraient aussi le notaire contre moi avant que j’eusse le temps de m’en apercevoir.

–Jack, est-ce que mes cheveux sont bien arrangés? demande-t-elle en les lissant de ses doigts effilés.

–Parfaitement bien. On dirait que les poules ont gratté dedans.

Pendant ce temps, M. Brandon et ses vieilles femmes, c’est-à-dire sa mère mistress Brandon et ses sœurs, attendent dans le salon. Attendre est toujours une épreuve pénible, depuis cette forme adoucie des dix minutes qui précèdent le diner alors que la langue des convives est comme liée et leurs esprit congelés par le tourment d’une faim impatiente, jusqu’à la géhenne de l’antichambre d’un dentiste. Robert est sur le gril depuis le matin; il ne peut tenir en place; il agite ses longues jambes: il les croise; il bat la mesure sur le plancher avec ses souliers ferrés.

–Que tu es agaçant, Bob! lui dit sa sœur Bessy.

Miss Elisabeth Brandon est de dix ans plus âgée que son frère et de dix pieds environ plus petite. Elle est en train de s’aigrir comme du vin gardé trop longtemps ou de la petite bière en temps d’orage. Il y a dix ans, la pauvre petite vierge était plus douce, et dans dix ans elle sera plus douce qu’aujourd’hui!

–Oui, dit Bob, je vais rester tranquille. Et il s’arrête, mais pour recommencer, involontairement, un bruit dix fois pire que le premier, une sorte de grincement désagréable avec le pied de sa chaise.

Mistress Brandon est sur le point de dire:–Croyez-vous qu’on l’ait prévenue que nous étions ici? quand la porte s’ouvre et qu’une petite vision apparaît avec ses jolis cheveux tombant sur ses yeux brillants, une petite vision, pense Bob, qui devrait être soulevée sur des nuages roses avec des chérubins et des séraphins portant la queue de sa robe, au lieu de la voir traîner sur une toile cirée et un tapis fané.

–Je... je suis bien désolée... je crains de vous avoir fait attendre. Je ne pensais pas–elle va dire: «que vous viendriez si tôt,» mais elle se rappelle juste à temps que ce serait la remarque la plus impolie qu’elle pourrait faire.– Je ne pensais pas que vous fussiez ici et Jack vient seulement de me le dire. Elle a substitué si adroitement cette phrase à l’autre que ses auditeurs ne s’aperçoivent pas du point de jonction.

–Je ne sais pas ce que votre frère aura pensé en nous voyant envahir sa maison, dit mistress Brandon, mais c’est lui qu’il faut blâmer, ma chère, lui seul–en indiquant Bob d’un mouvement de tète et paraissant trouver quelque chose de singulièrement plaisant à l’idée qu’Esther pourrait trouver qu’il fût blâmable en quoi que ce soit.

Mistress Brandon est une femme âgée qui a un honnête visage et un affreux chapeau noir à grande passe. Elle embrasse Esther et les deux misses Brandon, après elle, lui donnent une accolade solennelle et fraternelle en posant leurs lèvres sèches et minces sur ses joues rosées. Gomme c’est la première fois de leur vie qu’elles l’embrassent, elle sent comme si on lui mettait les fers aux pieds et aux mains. Elle est tentée de s’écrier: «Que faites-vous? Vous vous trompez toutes. Mistress Brandon, je ne suis pas votre fille! Miss Bessy, je ne suis pas votre sœur! je ne veux pas l’être. Reprenez vos baisers, je vous en prie, si c’est là ce qu’ils signifient.» Si elle eût été seule avec Robert, elle aurait probablement parlé ainsi, sans difficulté, mais maintenant les paroles lui paraissent impossibles à articuler; elle éprouve la timidité d’une jeune personne vis-à-vis d’une vieille, la timidité d’une contre trois. Elle trouve aussi que ce serait impoli, quand elles se montrent si empressées de l’adopter comme une des leurs, de ne pas s’en montrer aussi très satisfaite.

Silencieuse et assez confuse, elle s’assied sur une chaise basse aussi loin qu’elle le peut de Robert. On ne pourrait dire ce que deviendra la beauté d’Esther avec les années; peut-être qu’elle ne ferait pas une jolie photographie, mais maintenant elle est comme un délicieux pastel. En pleine lumière, son teint est aussi pur, aussi frais et aussi transparent qu’un pétale de rose.

Personne ne dit mot, sauf la pendule avec sa Minerve court-vêtue, et elle ne dit rien de particulièrement original. Enfin, la vieille dame s’adresse à la jeune fille d’une voix basse et affectueuse:

–Vous voyez, ma chère, que Robert nous a annoncé la grande nouvelle?

Esther n’a pas la moindre idée de ce qu’elle doit répondre, aussi choisit-elle le mot le plus court qu’elle sache et répond-elle par un oui demi-affirmatif et demi-interrogatif.

–Et nous n’avons pas eu de cesse, reprend la bonne dame encouragée, que nous ne fussions venus vous dire que c’était une bonne nouvelle.

Esther ne répond rien. Les cils lui semblent collés à ses joues. Elle a le sentiment, avec une rage intérieure, qu’elle rougit, qu’elle a l’air embarrassé, qu’elle a l’attitude que doit avoir une jeune fiancée.

–Je suis vieille, continue mistress Brandon assez émue de sa propre éloquence, et je ne puis m’attendre à voir encore un grand nombre d’années. Vous savez, mon amour, que ce sont les paroles du Psalmiste, mais j’ai la confiance que je pourrai voir encore la bénédiction de Dieu s’étendre à mes enfants et faire d’eux ses serviteurs dans ce monde et dans l’autre.

Tout en parlant, elle a posé une main sur la tête d’Esther. Heureusement que Bob est un peu loin; sans cela elle eût posé sur sa tête l’autre main. Les deux petites acolytes assises sur le canapé répondent amen en soupirant. Esther se sent prise de peur. Il lui semble que ce discours sérieux, que la figure solennelle des trois femmes, ont presque accompli la cérémonie du mariage. Elle pense à Jack et au notaire, et elle n’est pas très certaine, en entendant cet amen, de ne pas s’appeler Esther Brandon. Enfin, elle se recule un peu, mais pas trop brusquement.

–Vous êtes bien bonne, dit-elle d’une voix douce, et c’est bien aimable à vous d’être venue à travers le bois. Je crois que c’est loin pour vous... Je crains qu’il n’y ait là quelque erreur... Rien n’est encore décidé. rien du tout, je vous assure. J’ai bien dit hier au soir la chose à votre fils; seulement, j’ai peur qu’il ne m’ait pas comprise, ajoute-t-elle en le regardant d’un air de reproche.

–Je vous ai très bien comprise,–s’écrie le pauvre Bob en se levant avec tant de vivacité qu’il jette sa chaise à terre et ne cherche pas à la relever;–j’ai redit à ma mère vos propres paroles, mais elle leur a donné le sens qu’elle désirait... que nous désirons tous, ajoute-t-il en terminant avec une grande émotion.

Il se fait un nouveau silence, rompu par mistress Brandon qui se lève en tendant la main à Esther; cette fois, c’est pour prendre congé.

–Je crains bien, ma chère, de m’être trop pressée, dit-elle en s’efforçant, mais vainement, de ne pas parler trop sèchement. Vous me pardonnez, je l’espère; toutes les mères sont sujettes à la partialité et je ne pouvais croire qu’il était difficile d’aimer mon fils.

Mais miss Craven ne peut en rester là. Elle épouserait le diable plutôt que de voir la mère et la sœur du diable la regarder de travers ou paraître blessée de ce qu’elle ne montre aucun goût pour ses cornes, sa queue et ses pieds fourchus.

–Oh! non, ne vous en allez pas ainsi! s’écrie-t-elle avec une grande animation, en joignant ses mains suppliantes. –Ne soyez pas fâchée contre moi; je n’ai pas voulu vous faire de la peine. J’aimerais beaucoup vous appartenir, je vous le jure. J’ai craint seulement que vous n’attendissiez de moi plus que je ne puis promettre encore, dit-elle en terminant, la tête un peu basse et les joues plus rouges que ne l’est une pêche après les baisers du soleil.

La raideur disparait, car personne ne pourrait longtemps garder rancune à Esther Craven.

–Nous ne pouvons vous demander de nous appartenir, si tel n’est pas votre désir, dit la vieille dame avec gravité, mais sans mauvaise humeur.

–Je ne sais seulement pas quel est mon désir, répond naïvement la jeune fille un peu hors d’elle-même.

Elles la quittent aussitôt, Robert donnant le bras à sa mère. Il irait de même se promener dans Pall-Mall avec elle coiffée de son immense chapeau et suivi des deux petites vestales à mauvaise tournure, tout simplement, sans en paraitre gêné et sous les yeux des officiers, ses camarades, qui le regarderaient des fenêtres de leur club.

– O mes joues! mes joues! Est-ce qu’elles dérougiront jamais! s’écrie Esther en se jetant sur le petit banc de chêne sous le porche et en appuyant sa figure contre les fraîches feuilles du lierre.

–On dirait que tu les as rôties au feu de la cuisine, lui dit Jack avec l’aimable franchise d’un frère.

Jack s’était dissimulé derrière une grosse touffe de lauriers, selon la manière dont un Anglais se fait un plaisir de recevoir les visites de ses amis.

–Pourquoi n’es-tu pas venu à la rescousse, frère dénaturé? Que pouvais-je faire à moi seule contre ces trois Gorgones? Peuh! j’ai mal à la tête, rien qu’en pensant au chapeau de la maman.

–Quand une personne s’est mise dans l’embarras, je me fais une loi de la laisser s’en tirer toute seule, pour lui apprendre à être plus sage à l’avenir, répond Jack stoïquement.

–Mais je ne m’en suis pas du tout tirée, je m’y enfonce de plus en plus, comme dans un marais d’Irlande, dit la triste Esther.–Oh! Jack, reprend-elle encore dépitée, mais en riant malgré elle–le rire est aussi bien un signe d’ennui que de joie–si tu avais entendu les histoires que j’ai dû faire1J’ai mérité d’être foudroyée, emportée, enterrée, tout autant que la menteuse Ananie.

Fraîche comme une rose

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