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Le monde est partagé entre pauvres et riches. Ceux qui travaillent pour eux-mêmes et ceux qui font travailler les autres. Les Craven sont dans la première catégorie. Dans l’après-midi du jour mentionné plus haut, Esther fait elle-même ce qu’elle aurait bien préféré que l’on fit à sa place. Elle est assise devant sa machine à coudre, ayant près d’elle un tas de toile ouvrée coupée en essuie-mains. Tant que la civilisation restera au niveau élevé où nous la voyons maintenant, les gens auront besoin d’essuie-mains et le. préjugé existant veut qu’on ourle les bords qui s’effilent. Ouf! qu’il fait chaud! comme il serait bien plus agréable d’être dehors à couper les roses défleuries, à enlever le bonnet vert des boutons d’escholtzia! Une ombre qui voile la fenêtre fait sauter en sursaut miss Craven.

–J’ai sonné plusieurs fois, dit Robert Brandon pour s’excuser, mais personne n’a répondu.

–Ah! c’est vous? dit-elle d’un ton qui n’exprime pas précisément beaucoup de plaisir.–Nos domestiques s’arrangent pour n’y être jamais quand il nous vient de rares visites.

–Je suis venu vous proposer de faire une promenade, dit-il en hésitant, car sa manière n’est pas encourageante.

–Il fait trop chaud, répond-elle nonchalamment, appuyant sa tête sur le dos de sa chaise et fermant les yeux comme si sa présence la portait au sommeil.

–Pas dans le bois, reprend vivement Robert. Sous les chênes il fait sombre comme la nuit, et il vient une brise fraîche du ruisseau.

–Je suis occupée, dit-elle avec une certaine impatience de ce qu’il insiste. D’un seul regard peu favorable, elle enveloppe l’ensemble de sa personne, sa barbe blonde, les manches usées de sa jaquette, son apparence rustique et vigoureuse.

Il ne dit rien; mais incertain et distrait, il reste appuyé contre le montant de la fenêtre.

–Je crois que Jack n’est pas à la maison, reprend-elle sèchement.

–Je ne suis pas venu voir Jack, répond-il simplement; puis, sans y être invité, il franchit, timide, le seuil de la porte vitrée et place une chaise auprès d’elle, pas trop près.

–Que je ne vous interrompe pas, dit-il.

Elle le prend au mot et continue à travailler. Son pied marche en cadence pour manœuvrer la roue; l’aiguille fait aussi son œuvre régulière et rapide. Si, comme je l’ai dit, l’effort seul de s’appliquer au travail dans une après-midi de juillet excite la chaleur, la pensée que quelqu’un est là qui observe chaque mouvement de vos paupières, chacune de vos respirations et chaque cheveu qui s’échappe pour retomber sur vos yeux ou sur vos joues ajoute singulièrement à l’excitation. L’influence magnétique qui appelle tôt ou tard la personne que l’on regarde vers celle qui la regarde oblige Esther, après un peu de temps, à lever, malgré elle, ses yeux vers ceux de Robert.

–Je voudrais que ma mère pût vous voir ainsi, dit-il avec un sourire empreint d’un bonheur profond.

Esther arrête sa machine un moment:

–Pardon! cette machine fait tant de bruit que je n’ai pas entendu ce que vous disiez!

–Je disais que je voudrais que ma mère pût vous voir en ce moment.

–C’est un plaisir dont elle jouit fréquemment, mais pourquoi plutôt en ce moment?

–Elle verrait comme vous êtes active et industrieuse.

Esther rit de mauvaise grâce:

–Vous me donnez l’idée que votre mère aura prononcé un jugement sévère sur moi et sur ma conduite.

–Elle croit que vous êtes trop jolie, trop vive, et...– il allait dire trop frivole, car c’est le mot dont s’est servie mistress Brandon, mais il ne peut se résoudre à l’employer, –que vous aimez trop le monde pour vous occuper volontiers des ennuyeux détails du ménage.

Esther fait de la tête un mouvement d’impatience.

–Mistress Brandon pense, d’après ce bel axiome composé, sans doute, par une personne d’une beauté douteuse, qu’il vaut mieux être bonne que jolie; ce qui prouverait que l’un est incompatible avec l’autre.

Après cette sèche réponse, elle retombe dans un silence irrité, et lui dans son admiration muette. Au bout d’un quart d’heure, comme il ne fait pas mine de s’en aller, miss Craven, trouvant la situation intolérable, se lève tout à coup, jette à terre son paquet de toile grise et dit avec une résignation forcée:

–J’irai dans le bois, puisque vous le voulez. Nous pourrions rester ainsi cent ans.

–Je me trouve parfaitement heureux comme je suis, répond-il avec une bonne humeur agaçante, et continuant à admirer dans sa bienheureuse ignorance sa jolie figure mécontente et la façon de sa robe bien faite et peu coûteuse.

–Mais moi, je ne me trouve pas bien, répond-elle brusquement. On étouffe dans la maison. Allons le plus vite possible respirer cette brise que vous me vantez. Je n’en ai pas senti un souffle aujourd’hui.

Elle va chercher son chapeau et le met sans prendre la peine de se regarder dans une glace pour savoir s’il est posé droit, trop indifférente à ce qu’elle paraîtra aux yeux de Brandon.

–Ne ferions-nous pas mieux de nous promener bras dessus, bras dessous? lui demande-t-elle ironiquement, quand ils ont fait quelques pas en silence. Je crois que c’est assez l’usage, du moins Gwen et son amoureux se promènent ainsi tous les dimanches soir.

Il la regarde avec une expression de ravissement:

–Le voulez-vous réellement?

Elle se sent involontairement adoucie par l’expression de bonheur qui parait sur son visage honnête et simple; ce visage qui deviendrait beau si quelque grand chagrin venait seulement l’ennoblir, si quelques mois de veilles et de plaisirs mondains venaient lui enlever cette apparence de santé rustique et exubérante.

–Non! non! Je plaisantais.

–Voulez-vous vous asseoir ici? demande Brandon en lui indiquant un banc naturel sous un gros chêne plus élevé et plus touffu que tous ses voisins.–Voyez! n’avais-je pas raison? Il ne passe pas un rayon de soleil à travers ses branches, et le bruit et la fraîcheur du ruisseau nous arrivent jusqu’ici.

–Je n’aime pas cet endroit, répond-elle en continuant à marcher. Il est plein de perce-oreilles.

–L’autre jour vous disiez qu’il paraissait fait pour des rendez-vous d’amour! s’écrie-t-il avec surprise.

–Exactement, et c’est pourquoi je préfère attendre que j’aie de meilleures raisons de le choisir.

Enfin, miss Craven trouve une place qui lui convient mieux, parce qu’elle est plus près de la lisière du bois et bien en vue de la route de Naullan par laquelle passent les femmes qui vont au marché, les charrettes des charbonniers, les porteballes errants; c’est donc un endroit peu favorable aux tendres épanchements.

Les rayons de soleil glissent le long de la tige satinée des bouleaux qui ont crû parmi des fragments de roches, et se jouent autour de la tête d’Esther quand elle s’assied, au pied des arbres, sur une grosse pierre grise toute tapissée de mousse verte et de petites herbes sèches. Au-dessous d’elle, le ruisseau court en murmurant, presque aussi large qu’une rivière; il n’a pas, cependant, la force de lutter contre les cailloux qui sont au fond de son lit et coule furtivement autour de leurs blanches parois avec de petits remous caressants, de petites bulles tourbillonnantes. Les écureuils ont apporté leurs débris de noix et d’amandes de l’automne dernier sur la pierre où est assise Esther qui, distraitement, joue avec ces épluchures desséchées. Des rayons de lumière dansent au milieu du feuillage échevelé du bouleau, paraissent et disparaissent sur la robe d’Esther et sur la personne de Robert, couché à ses pieds, dans un repos complet et délicieux. Deux heures se passent ainsi. Esther essaye de prendre plaisir à la société de Robert, mais elle ne fait que bâiller.

–Voilà, sans reproche, la septième fois que vous bâillez depuis que nous sommes ici, lui dit-il.

–Je le crois bien! et pour peu que nous y restions encore cinq minutes, vous pourrez peut-être compter septante fois sept fois.

–Dans la maison, vous n’aviez pas envie de bâiller.

–J’étais à mon ouvrage. Qu’est-ce qu’une femme sans ouvrage? Un corps sans âme.–Elle étend paresseusement les bras comme pour y recevoir l’air sec et chaud, tout en se disant intérieurement: «Est-ce que c’est toujours aussi ennuyeux quand on vous fait la cour?» Enfin, elle reprend:– On me disait l’autre jour qu’une femme ne peut être heureuse si elle n’aime pas le travail. C’est placer le bonheur dans de tristes conditions, mais je crois que c’est vrai.

–De même qu’un homme n’est pas heureux s’il n’aime pas à fumer, réplique Bob, pour répondre par une proposition tirée des goûts masculins.

–J’ignore ce qui peut plaire aux hommes, répond Esther d’un air accablé; personne n’en sait moins que moi en ce qui concerne le genre masculin.

–C’est que vous êtes encore si jeune! dit Brandon, en guise de consolation.

–J’ai eu dix-sept ans à la fin de mai. Vous ne pouvez dire que je sois si jeune.

–Je puis dire que vous êtes de huit ans plus jeune que moi.

–Vraiment ? répond-elle avec distraction, comme si ce calcul lui était complètement indifférent.

–Oui. Je suis bien aise qu’il y ait entre nous une si grande distance.

–Pourquoi?

–Parce que, selon toute apparence vous me survivrez.

–Oh! bien certainement, dit-elle d’un air de confiance. Les femmes doivent survivre aux hommes, même à égalité d’âge. Nous menons une existence plus tranquille, plus saine. Si je passe ma vie ici, j’atteindrai tout doucement la centaine.

–Mais vous ne passerez pas ici toute votre vie! s’écrie-t-il.

Elle fait un mouvement d’épaules:

–J’y resterai tant que Jack ne sera pas marié.

–Alors, j’espère que ce ne sera pas long. A-t-il montré déjà quelque préférence pour quelqu’un? demande Brandon en prenant un intérêt bien plus vif qu’il ne le soupçonnait lui-même aux amours ou amourettes de Jack.

–Je n’en sais rien. Jack et moi nous n’oserions pas montrer de préférence. Cela n’est pas permis quand on est pauvre. Personne ne se soucie de vous.

–J’en suis bien aise.

–C’est donc une satisfaction pour vous de savoir que vous ne pouvez avoir de rival?

–Assurément, et je ne vous en estime pas moins.

Nouveau silence. Passe une vieille femme secouée sur le dos d’un âne qui marche la tête basse. Elle a noué un grand mouchoir par-dessus son chapeau et porte un panier à chaque bras.

Esther la regarde d’un œil d’envie. Heureuse vieille! elle n’a pas d’amoureux!

–Je voudrais que vous n’eussiez pas l’air si satisfait, dit miss Craven brusquement, en lançant à son compagnon un éclair de ses grands yeux noirs.

–Pourquoi n’en aurais-je pas l’air? Je suis si heureux!

–Mais vous n’avez aucune raison de l’être, dit-elle en appuyant sur les mots.

–Il est probable que je m’exagère mon bonheur, dit-il humblement, quand je me regarde comme un homme singulièrement favorisé; ma profession me convient par-dessus tout. Je n’ai jamais été malade, et j’ai pour mère la femme la plus excellente de toute l’Angleterre.

Un corps vigoureux, un grade dans un régiment de fantassins, une vieille mère méthodiste renforcée, tout cela semble des biens assez médiocres pour se regarder comme un des favoris de la fortune.

Nouveau silence. «Resterons-nous ici encore une heure?» se demande Esther. Les brunes abeilles au corsage de velours vont et viennent en bourdonnant, en picorant çà et là. Une cigale aux grandes épaules chante aigrement. L’air vibre de tous ces sons.

Bob, aux pieds de sa fiancée, se rapprochant un peu plus, lui dit doucement:

–Esther, ma mère espère qu’elle vous verra maintenant beaucoup plus souvent qu’autrefois.

–Elle est vraiment bien bonne! répond Esther qui sent un peu de remords de ne pouvoir se réjouir de cette proposition.

–Elle m’a chargé de vous dire qu’elle espérait que vous viendriez le soir aussi souvent que possible. Nous sommes toujours à la maison; mes sœurs font la lecture à haute voix et ma mère pense que...

–Que cela pourrait m’instruire et que j’en ai grand besoin, dit Esther en l’interrompant brusquement. Je suis tout à fait de son avis, mais je ne puis quitter Jack le soir.

Il est dehors toute la journée et je ne l’ai qu’à ce moment.

–Je suis sûr que vous trouvez toujours quelque chose à lui dire, à lui? reprend Robert avec un soupir involontaire sur le mot lui.

–Souvent nous restons assis en face l’un de l’autre dans un silence complet.

–Comme vous l’aimez! dit Robert en soupirant de nouveau à la pensée qu’il se passera bien du temps avant que quelqu’un puisse dire de lui: «Comme vous aimez Robert Brandon!»

–Il est le seul être au monde dont je ne pourrais me passer, répond-elle avec un accent passionné bien différent de la langueur d’auparavant; son doux visage brille de tendresse,–je n’ai ni parents, ni amis, ni relations, ni fortune. Je suis, par le fait, aussi dénuée de tout, sans qu’il y paraisse, que cette fille qui vient de passer en traînant ses pieds dans la poussière et qui ne possède au monde que trois bottes d’allumettes dans ses mains sales. Si je n’avais Jack, vous pourriez aussi bien m’apporter en présent une demi-livre de thé et quatre sous de tabac à l’hospice de Naullan.

Robert reste pensif et fait un hem! pour toute réponse.

–J’ai quelquefois pensé que mon Jack était trop bon pour ce monde, dit tristement la jeune fille en arrachant une tige d’orchis dont elle regarde, sans les voir, les taches noires qui parsèment la feuille verte.

Robert est un peu embarrassé. Il ne voudrait pas contredire sa bien-aimée. Il évite donc, par un silence prudent de discuter les mérites du jeune Craven.

–Je suis pour lui un tel sujet de dépenses! continue Esther si amèrement qu’il semble qu’elle va pleurer.– Songez donc! l’habillement, la nourriture! Quoiqu’on mange peu, tout compte à la fin de l’année!

–Si vous m’acceptez, vous ne serez plus une dépense pour lui, répond Robert en caressant sa longue barbe blonde, barbe qui devra disparaître quand il rejoindra son brave régiment aux Bermudes.

–Même dans ce cas-là, il faudrait encore qu’il me donnât un trousseau et un gâteau de noces.

–Je l’en dispenserais.

–Vraiment? dit-elle en plaisantant. Eh bien! je n’y consentirais pas. J’ai toujours pensé que la partie la plus agréable du mariage, c’est la quantité de nouvelles robes qu’il faut se faire.

–Vous les auriez.

–Alors, je serais une occasion de dépenses pour vous, dit-elle en le gratifiant d’un sourire de reconnaissance aussi brillant et aussi froid qu’une matinée de janvier. Tout froid qu’il est, c’est encore un sourire et qui l’encourage à aborder un sujet plus près de son cœur que les perfections de Jack.

–Puisque vous n’auriez pas la possibilité de venir nous voir le soir, dit-il, me permettriez-vous?... pourrais-je?... N’auriez-vous pas objection à ce que je vinsse vous voir ainsi que Jack... quelquefois... pendant une demi-heure, si cela ne vous gêne pas?

Sa figure change sans qu’elle puisse s’en empêcher.

–Oui, répond-elle d’une voix contrainte. Si vous le désirez, nous serons toujours bien aises de vous voir.

–Je ne viendrai pas bien souvent, dit le pauvre jeune homme embarrassé... Une fois par semaine, peut-être, pour que nous nous connaissions mieux. Ma mère dit...

–Ne me répétez pas tous les discours de votre mère aujourd’hui, ou il n’en resterait pas pour demain, interrompt Esther d’un ton de plaisanterie ironique.

–Il est temps de rentrer à la maison, dit-elle en se levant précipitamment.

–Il semble que nous ne soyons ici que depuis cinq minutes! dit Robert en soupirant, mais un regard d’Esther lui apprend qu’elle est loin d’être de son opinion.

Ils retournent au logis à travers le bois plein de chants d’oiseaux, et se séparent à l’entrée du porche. Robert aurait bien voulu lui serrer la main en la quittant; peut-être même qu’une autre manière de prendre congé d’elle s’est présentée à son esprit, mais l’expression du visage de sa bien-aimée coupe court à tous ses desseins. Il voudrait bien qu’on lui demandât d’entrer; on ne le lui demande pas, et, par conséquent, le courage lui manque et il s’éloigne tristement. Esther, restée dans l’ombre, le regarde partir en faisant ces réflexions: «Quels souliers mal faits! N’a-t-il pas une épaule plus haute que l’autre?»

Il n’en est rien pourtant. La taille de Robert est droite comme un jeune cèdre.

Fraîche comme une rose

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