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III

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Françoise ne manqua plus une fois l’Opéra, accepta avec un espoir vague tous les dîners où elle fut encore invitée. Quinze jours se passèrent, elle n’avait pas revu M. de Laléande et souvent s’éveillait la nuit en pensant aux moyens de le revoir. Tout en se répétant qu’il était ennuyeux et pas beau, elle était plus préoccupée par lui que par tous les hommes les plus spirituels et les plus charmants. La saison finie, il ne se présenterait plus d’occasion de le revoir, elle était résolue à en créer et cherchait.

Un soir, elle dit à Geneviève:

«Ne m’as-tu pas dit que tu connaissais un M. de Laléande?

— Jacques de Laléande? Oui et non, il m’a été présenté, mais il ne m’a jamais laissé de cartes, je ne suis pas du tout en relation avec lui.

— C’est que je te dirai, j’ai un petit intérêt, même assez grand, pour des choses qui ne me concernent pas et qu’on ne me permettra sans doute pas de te dire avant un mois (d’ici là elle aurait convenu avec lui d’un mensonge pour n’être pas découverte, et cette pensée d’un secret où seuls ils seraient tous les deux lui était douce), à faire sa connaissance et à me trouver avec lui.

Je t’en prie, tâche de me trouver un moyen parce que la saison est finie, il n’y aura plus rien et je ne pourrai plus me le faire présenter.» Les étroites pratiques de l’amitié, si purifiantes quand elles sont sincères, abritaient Geneviève aussi bien que Françoise des curiosités stupides qui sont l’infâme volupté de la plupart des gens du monde. Aussi de tout son coeur, sans avoir eu un instant l’intention ni le désir, pas même l’idée d’interroger son amie, Geneviève cherchait, se fâchait seulement de ne pas trouver.

«C’est malheureux que Mme d’A… soit partie. Il y a bien M. de Grumello, mais après tout, cela n’avance à rien, quoi lui dire? Oh! j’ai une idée. M. de Laléande joue du violoncelle assez mal, mais cela ne fait rien.

M. de Grumello l’admire, et puis il est si bête et sera si content de te faire plaisir. Seulement toi qui l’avais toujours tenu à l’écart et qui n’aimes pas lâcher les gens après t’en être servie, tu ne vas pas vouloir être obligée de l’inviter l’année prochaine.» Mais déjà Françoise, rouge de joie, s’écriait:

«Mais cela m’est bien égal, j’inviterai tous les rastaquouères de Paris s’il le faut. Oh! fais-le vite, ma petite Geneviève, que tu es gentille!» Et Geneviève écrivit:

«Monsieur, vous savez comme je cherche toutes les occasions de faire plaisir à mon amie, Mme de Breyves, que vous avez sans doute déjà rencontrée. Elle a exprimé devant moi, à plusieurs reprises, comme nous parlions violoncelle, le regret de n’avoir jamais entendu M. de Laléande qui est un si bon ami à vous. Voudriez-vous le faire jouer pour elle et pour moi? Maintenant qu’on est si libre, cela ne vous dérangera pas trop et ce serait tout ce qu’il y a de plus aimable. Je vous envoie tous mes meilleurs souvenirs,

ALÉRIOUVRE BUIVRES.»

«Portez ce mot tout de suite chez M. de Grumello, dit Françoise à un domestique; n’attendez pas de réponse, mais faites-le remettre devant vous.»

Le lendemain, Geneviève faisait porter à Mme de Breyves la réponse suivante de M. de Grumello:

«Madame, «J’aurais été plus charmé que vous ne pouvez le penser de satisfaire votre désir et celui de Mme de Breyves, que je connais un peu et pour qui j’éprouve la sympathie la plus respectueuse et la plus vive. Aussi je suis désespéré qu’un bien malheureux hasard ait fait partir M. de Laléande il y a juste deux jours pour Biarritz où il va, hélas! passer plusieurs mois.

Daignez accepter, Madame, etc.

GRUMELLO.»

Françoise se précipita toute blanche vers sa porte pour la fermer à clef, elle en eut à peine le temps. Déjà des sanglots venaient se briser à ses lèvres, ses larmes coulaient. Jusque-là tout occupée à imaginer des romans pour le voir et le connaître, certaine de les réaliser dès qu’elle le voudrait, elle avait vécu de ce désir et de cet espoir sans peut-être s’en rendre bien compte. Mais par mille imperceptibles racines qui avaient plongé dans toutes ses plus inconscientes minutes de bonheur ou de mélancolie, y faisant couler une sève nouvelle, sans qu’elle sût d’où elle venait, ce désir s’était implanté en elle. Voici qu’on l’arrachait pour le rejeter dans l’impossible. Elle se sent déchirée, dans une horrible souffrance de tout cet elle-même déraciné tout d’un coup, et à travers les mensonges subitement éclaircis de son espoir, dans la profondeur de son chagrin, elle vit la réalité de son amour.

Les Oeuvres Complètes de Proust, Marcel

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