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IV
LE PALAIS DE LA BALBINA

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Table des matières

Quelques heures après, on était sous Milan. La cité de Sforza résista deux jours, mais La Palisse acheva de mériter le haut grade que François Ier lui avait conféré. La Palisse montra au roi qu’on n’avait jamais tort de compter sur lui. Le premier, il entra dans Milan. A la chute du deuxième jour, plusieurs quartiers s’étaient rendus; d’autres avaient construit des barricades, ouvert des arquebusades par toutes les fenêtres et défendu chaque coin de rue, chaque maison.

Les Français s’étaient montrés cléments après la victoire partout où l’on s’était rendu; mais on leur avait permis le pillage dans les endroits de la ville où les habitants opposaient une résistance désespérée. Il y avait surtout un pâté de maisons, derrière l’église du Dôme, qui s’était héroïquement défendu, et parmi ces maisons un palais dont chaque fenêtre avait lancé des torrents de mitraille. Bien après que la ville était prise, ce palais résistait encore. Entouré de petites rues étroites, n’ayant de façade sur aucune place assez large pour permettre d’y traîner du canon, il avait fallu en faire l’assaut comme s’il se fût agi d’un bastion.

La nuit était venue; on avait allumé des torches et continué le combat à leur clarté. C’était messire de La Palisse qui commandait l’attaque. Maulévrier était à sa droite, il plaça signor Buffalora à sa gauche.

Buffalora avait dit, dès le commencement du siège:

–Je ne suis pas un soudard, je suis un scribe d’amour, et à Dieu ne plaise que je tire l’épée; mais mon devoir d’écuyer est de suivre mon nouveau maître, d’autant plus que les Milanaises sont fort belles, et qu’il se peut faire que M. de La Palisse ait besoin de moi pour attendrir leur cœur.

Et Buffalora, qui, tout en dédaignant le métier des armes, était fort brave, Buffalora s’était constamment trouvé à cheval au plus fort de la mêlée, laissant les balles pleuvoir autour de lui et ne s’en souciant guère.

–Mais quelle est donc cette maison maudite? s’écria Chabannes qui, songeant toujours à madame Isaure, était pressé d’en finir avec Milan et de retourner en France.

–Je ne sais pas, dit Maulévrier, qui avait reçu une arquebusade dans l’épaule et eût bien certainement été tué s’il n’eût été garanti par sa cuirasse, mais les haches se brisent sur les portes qui semblent de bronze, et nous avons déjà perdu cent hommes.

–Qu’on apporte des échelles! ordonna le nouveau maréchal de France. Je veux y entrer le premier, et puisque les portes ne s’ouvrent pas, j’y pénétrerai par la fenêtre.

Le maréchal fut obéi. Il descendit de cheval, lit apposer une échelle contre le mur, et se mit à grimper bravement.

En ce moment, une femme parut à la croisée vers laquelle il montait.

Cette femme s’écria:

–Mort aux Français!

Chabannes jeta un cri.

Non un cri de colère, mais un cri de surprise et de plaisir.

Le visage de madame Isaure eût pu, seul, rivaliser en éclat avec la figure fraîche et brillante, adorable, merveilleuse, qu’encadrait la fenêtre.

–Par la Santa Madona! murmura le signor Pancracio Buffalora, je n’ai jamais vu madame Isaure, mais je doute qu’elle soit aussi belle que la créature que je viens d’apercevoir.

Et il descendit de cheval, lui aussi, et courut à l’échelle pour suivre Chabannes. Chabannes allait atteindre la croisée où la femme s’était montrée une minute. Mais, en ce moment, une pierre énorme tomba sur son casque, et le grand capitaine, perdant l’équilibre, fut précipité sur le sol d’une hauteur de près dix pieds. Une rumeur sinistre courut alors parmi les soldats. On le crut mort.

Déjà Chabannes s’était remis sur pied:

–Allons donc! mes enfants, dit-il, est-ce qu’on meurt d’un coup de pierre quand on s’appelle Chabannes?

La jeune fille avait reparu à la croisée. En entendant ce nom, elle examina le capitaine.

–Ah! c’est vrai, fit-elle! Vous êtes La Palisse. Je ne vous reconnaissais pas.

–C’est ce que je me disais, répondit le nouveau maréchal.

Et il remit le pied sur l’échelle.

La femme disparut de nouveau, et donna sans doute quelques ordres à l’intérieur du palais, car les défenseurs cessèrent le feu.

–Enfin je vais savoir qui elle est! fit le maréchal, elle veut parlementer.

–Oui, capitaine, dit la femme, qui se montra encore. Vous êtes, à ce qu’on assure, le soldat le plus brave et le plus loyal de France.

–Il y a du vrai dans cette opinion, répliqua ingénûment le seigneur de La Palisse, qui s’était commodément établi au milieu de son échelle.

–Eh bien, écoutez-moi, reprit l’inconnue.

–Parlez, chère et belle dame.

–Ce palais est à moi. Je m’y suis enfermée avec mes serviteurs, tous résolus à mourir autour de moi jusqu’au dernier. Voulez-vous me faire grâce?

–Vous faire grâce? Est-ce à vous de dire ce mot! Mais je vous appartiens, corps et âme! Faites-moi ouvrir les portes, et je vous jure qu’on respectera la vie de vos serviteurs et les richesses que doit renfermer ce palais.

–Non, dit l’inconnue, ce n’est pas cela que je veux.

Buffalora, qui ne perdait pas un mot de ce colloque, se pencha à l’oreille de Maulévrier:

–Méfiez-vous! dit-il.

–De quoi? fit Maulévrier.

–Elle va lui offrir sa main.

Maulévrier haussa les épaules, tandis que Chabannes, toujours sur son échelle, disait:

–Et que voulez-vous donc, belle dame?

–Je veux que vous respectiez ce palais.

–Mais je vous le promets.

–Je ne veux pas que vos soldats y entrent.

–Mes soldats, soit! mais. moi?.

–Ni vous, dit l’inconnue.

–Ah! par exemple!

–Si vous acceptez mes conditions, mes gens sortiront du palais et vous rendront, tous, leurs armes.

–Et vous?

–Moi, je resterai. Que vous importe une femme, d’ailleurs?

Chabannes, qui était déjà tout en flammes, ne pouvait accepter, sans protester, ces singulières conditions.

–Mais je ne comprends rien à toute cette aventure, fit-il. Si je refuse, que se passera-t-il?

–Je commanderai le feu!...

–Contre moi?

–Contre vous.

La Palisse, de plus en plus intrigué, s’écria:

–Que personne ne me suive! mais moi, je veux entrer!

–Prenez garde! dit l’inconnue.

Buffalora murmurait à l’oreille de Maulévrier:

–Ce diable de maréchal! il va se passer de mes billets galants.

Chabannes continuait à monter.

–Prenez garde! répéta l’inconnue.

Et comme il montait toujours, un éclair se fit, auprès duquel pâlit l’éclat des torches, une détonation retentit, et une balle vint s’aplatir sur la cuirasse de La Palisse.

En même temps, l’inconnue, qui avait elle-même tiré sur lui le coup de pistolet, cria à ses gens:

–Feu! feu! mort aux Français!

Et le combat recommença, et de chaque fenêtre du palais on vit sortir un canon d’arquebuse.

–Mort de ma vie! s’écria Chabannes, par le roi de France, mon maître, j’entrerai dans ce palais et j’y entrerai seul!

–Votre Seigneurie me permettra-t-elle de le suivre? demanda Buffalora qui voulait gagner son argent.

–Non, dit le maréchal, non, moi seul!

Et, de nouveau, il monta à l’assaut. Les balles pleuvaient autour de lui; mais, chose étrange, il ne fut pas atteint et il parvint jusqu’à l’entablement de la croisée, sur laquelle il se montra tout debout, son épée à la main.

Puis il cria à ses gens.

–Attendez-moi!

Et il sauta à l’intérieur du palais, et disparut aux yeux de ses soldats. A partir de ce moment, le sire de La Palisse fut le jouet d’étranges aventures, qui seraient plus invraisemblables que les contes de fées si l’on ne devait en avoir l’explication avant la fin de ce récit.

Il nous est impossible, on le comprendra, d’essayer de peindre le commencement du règne de François1er sans initier nos lecteurs à la sorcellerie qui, au seizième siècle, trônait en souveraine maîtresse.

Une minute auparavant, la salle dans laquelle le maréchal venait de parvenir était éclairée, et la clarté qui s’en échappait était si vive qu’il avait pu voir fort distinctement le beau visage de l’inconnue. Mais à peine eut-il sauté de l’entablement de la croisée dans la salle, que les ténèbres se firent autour de lui. En même temps, le bruit de la fusillade cessa.

–Mort de ma vie! murmura La Palisse, où suis-je donc? Je n’y vois goutte.

Mais il n’avait jamais eu peur; et, se moquant des ténèbres qui l’environnaient, il marcha droit devant lui. La salle était immense; il se heurta à plusieurs meubles et les renversa, puis il atteignit un mur sur lequel il ébrécha son épée.

Ayant trouvé le mur, La Palisse chercha la porte et la rencontra.

Elle résistait; d’un coup d’épaule il la jeta par terre. Alors une lumière lointaine arriva jusqu’à lui. Son regard s’étant habitué à la nuit, le capitaine put se rendre compte, grâce à cette faible clarté, du lieu où il était. Il se trouvait à l’entrée d’une longue galerie du fond de laquelle venait ce rayon lumineux qui passait par la fente d’une porte.

La Palisse marcha droit à cette porte et se servit du même procédé pour l’ouvrir. Elle vola en éclats. Alors le grand capitaine s’arrêta, interdit.

Il se trouvait au seuil d’une vaste pièce tendue d’étoffes orientales, ornée de bronzes et de marbres, de tableaux et de statues. Tout le luxe de cette brillante époque qu’on devait appeler plus tard «la Renaissance,» semblait avoir été résumé dans cette salle.

Seulement elle était déserte.

–Ah çà!s’écria La Palisse, suis-je dans une nécropole?

Au bruit de cette voix retentissante qui dominait souvent le tumulte des batailles, une porte s’ouvrit. La Palisse fit un pas en arrière et poussa un éclat le rire. Un être hideux, difforme, un nain venait de surgir devant lui. Le nain, qui avait une grosse tête le nègre sur un petit corps vêtu de rouge, étendit la nain vers lui et lui dit:

–Arrière, soudard! tu n’iras pas plus loin!

La Palisse le regarda avec mépris:

–A Dieu ne plaise! dit-il, que ma vaillante épée se souille à ton contact, ver de terre, mais je t’écraserai sous mon talon éperonné si tu ne me réponds à l’instant.

–Que voulez-vous? demanda le nain.

–Je veux savoir où je suis.

–Dans un palais enchanté.

–Tu railles, drôle.

–Non, dit le nain, et je vous supplie, par amour pour vous, de ne pas aller plus loin.

–Allons donc! dit La Palisse, est-ce que je recule, moi?

–Si vous avancez, c’est la mort.

–C’est elle qui reculera; parle!

–Que voulez-vous savoir? demanda le nain qui prit un air soumis et respectueux.

–Le nom de ce palais que tu dis enchanté?

–C’est celui de la signora Balbina.

–Et qu’est-ce que la signora Balbina?

–C’est une princesse.

–De quelle race?

–Je l’ignore, dit le nain.

–Et tu es à son service?

–Oui, monseigneur.

–Eh bien, conduis-moi auprès d’elle…

–Prenez garde! monseigneur… Une fois qu’on a vu la signora Balbina, on en est amoureux le reste de ses jours.

–C’est donc, fit La Palisse, la femme qui, tout à l’heure, parlait d’une des fenêtres du palais?

–Oui.

–Ma foi, fit le naïf capitaine, elle est belle en effet.!

–Oui, mais sa beauté tue.

–Tu ne me connais pas, dit le nouveau maréchal de France, j’en ai vu bien d’autres en ma vie.

–Votre Seigneurie ne veut donc pas s’en aller? Elle ferait pourtant bien...

Et la voix du nain eut une inflexion suppliante.

–Non.

–Venez, alors.

Le nain marcha devant La Palisse. Il traversa la vaste salle, franchit le seuil de la porte par laquelle il était entré, traversa, toujours suivi du maréchal, plusieurs salles aussi riches, aussi soigneusement décorées que la première, et qui, toutes, étaient éclairées par des lampes à globe d’albâtre, suspendues aux plafonds. Enfin il s’arrêta.

–Monseigneur, dit-il, un mot encore.

–Que veux-tu?

–Je suis chargé de vous transmettre les désirs de la signora Balbina.

–Voyons.

–La signora Balbina ne hait point le roi de France.

–Cependant elle vient de nous faire une rude guerre.

–C’est vrai, mais c’est son palais qu’elle défend.

–Puisque je lui ai promis qu’on ne le pillerait point!

–Ce n’est pas assez.

–Que veut-elle donc encore? fit La Palisse étonné.

–Elle veut que personne n’y pénètre.

–Même moi?

–Même vous.

–Alors tu vois que j’ai désobéi à ses volontés, puisque je suis ici.

–Il est temps encore de retourner en arrière.

–Ah! non pas, dit La Palisse. Retourner en arrière! Mais ce serait la première fois de ma vie.

–Une fois n’est pas coutume, dit le nain.

–Avorton, répondit le nouveau maréchal de France, j’ai cinquante ans tout à l’heure, et ce n’est pas à mon âge qu’on change ses habitudes… Marche1

Le nain soupira.

–Monseigneur, dit-il, c’est peut-être à la mort, c’est à coup sûr au désespoir que vous allez!

–Marche! répéta La Palisse.

Le nain fit quelques pas encore; puis il étendit la main:

–Vous voyez cette porte?

–Oui.

–Eh bien, vous frapperez trois coups.

–Et la porte s’ouvrira?

–Oui.

–Et je reverrai ta princesse?

–Oui, monseigneur.

La Palisse se dirigea vers la porte que le nain venait de lui indiquer.

Mais, avant de frapper, il se retourna.

–Vous hésitez, n’est-ce pas, monseigneur? dit le nain.

–Non, mais je veux savoir une chose encore.

Quoi donc?

–Que sont devenus tous ces hommes qui défendaient le palais?

Le nain ouvrit démesurément sa large bouche, mit à nu d’horribles dents jaunes et eut un éclat de rire moqueur.

–Cela ne doit pas vous étonner! dit-il, puisque ce palais est enchanté.

Et comme s’il eût voulu donner à La Palisse une preuve matérielle de ce qu’il avançait, le nain frappa du pied… Et tout aussitôt, une dalle du sol tourna sur une charnière, mit à découvert un trou béant, et le nain disparut. Puis la dalle remonta, reprit sa place ordinaire, et La Palisse se trouva seul.

–Mort de ma vie! s’écria le grand capitaine, j’aurai le cœur net de tous ces sortilèges et imaginations.

Et il frappa sur la porte indiquée trois coups bien espacés. La porte s’ouvrit alors… Et le maréchal demeura ébloui et fasciné en se retrouvant en présence de la signora Balbina.

Les aventures du capitaine La Palisse

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