Читать книгу Premières poésies, 1828-1833. - Alfred de Musset - Страница 27
SCENE III
ОглавлениеDevant la maison de la Camargo.
L’ABBÉ ANNIBAL DESIDERIO, descendant de sa chaise, MUSICIENS, PORTEURS.
L’ABBÉ,
Holà ! dites, marauds, — est-ce pas là que loge
La Camargo?
UN PORTEUR.
Seigneur, c’est là. — Proche l’horloge
Saint-Vincent, tout devant; ces rideaux que voici,
C’est sa chambre à coucher.
L’ABBÉ.
Voilà pour toi, merci.
Parbleu! cette soirée est propice et je pense
Que mes feux pourraient bien avoir leur récompense.
La lune ne va pas tarder à se lever;
La chose au premier coup peut ici s’achever.
Têtebleu! c’est le moins qu’un homme de ma sorte
Ne s’aille pas morfondre à garder une porte;
Je ne suis pas des gens qu’on laisse s’enrouer.
— Or, vous autres, coquins, qu’allez-vous nous jouer?
— Piano, signor basson; — amoroso, la dame
Est une oreille fine! — Il faudrait à ma flamme
Quelque mi bémol, — hein? Je m’en vais me cacher
Sous ce contrevent-là ; c’est sa chambre à coucher,
N’est-ce pas?
UN PORTEUR.
Oui seigneur.
L’ABBÉ.
Je ne puis trop vous dire
D’aller bien lentement. — C’est un cruel martyre
Que le mien! Têtebleu! je me suis ruiné
Presque à moitié, le tout pour avoir trop donné
A mes divinités de soupers et d’aubades.
MUSICIENS.
Andantino, seigneur!
Musique.
L’ABBÉ.
Tous ces airs-là sent fades.
Chantez tout bonnement: «Belle Philis», ou bien:
«Ma Climène».
MUSICIENS.
Allegro, seigneur!
Musique.
L’ABBÉ.
Je ne vois rien
A cette fenêtre. — Hum!
La musique continue.
Point. — C’est une barbare.
— Rien ne bouge. — Allons, toi, donne-moi ta guitare.
Il prend une guitare.
Fi donc! pouah!
Il en prend une autre.
Hum! je vais chanter, moi. — Ces marauds
Se sont donne, je crois, le mot pour chanter faux.
Il chante:
Pour tant de peine et tant d’émoi...
Hum! mi, mi, la.
Pour tant de peine et tant d’émoi...
Mi, mi. — Bon.
Pour tant de peine et tant d’émoi
Où vous m’avez jeté, Climène,
Ne me soyez point inhumaine,
Mais s’il se peut, secourez-moi,
Pour tant de peine!
Quoi! rien ne remue!
Va-t-elle me laisser faire le pied de grue?
Têtebleu! nous verrons!
Il chante:
De tant de peine mon amour...
RAFAEL, sortant de la maison, et s’arrêtant sur le pas de la porte.
Ah! ah! monsieur m’abbé
Desiderio! — Parbleu! vous êtes mal tombé.
L’ABBÉ.
Mal tombé, monsieur! — Mais, pas si mal. Je vous chasse
Peut-être?
RAFAEL.
Point du tout; je vous laisse la place.
Sur ma parole, elle est bonne à prendre, et, de plus,
Toute chaude.
L’ABBÉ
Monsieur, monsieur, pour faire abus
Des oreilles d’un homme, il ne faut pas une heure; —
Il ne faut qu’un mot.
RAFAEL.
Vrai? j’aurais cru, que je meure,
Les vôtres sur ce point moins promptes, aux façons
Dont les miennes d’abord avaient pris vos chansons.
L’ABBÉ
Tête et ventre! monsieur, faut-il qu’on vous les coupe?
RAFAEL.
Là, tout beau sire! Il faut d’abord, moi, que je soupe.
Je ne me suis jamais battu sans y voir clair,
Ni couche sans souper.
L’ABBÉ
Pour quelqu’un du bel air,
Vous sentez le mauvais soupeur, mon gentilhomme.
Le touchant.
Ce vieux surtout mouillé ! Qu’est-ce donc qu’on vous nomme?
RAFAEL.
On me nomme seigneur Vide-bourse, casseur
De pots; c’est en anglais, Blockhead, maître tueur
D’abbés. — Pour le seigneur Garuci, c’est son père
Le plus communément qui couche avec ma mère.
L’ABBÉ.
S’il y couche demain, il court, je lui prédis,
Risque d’avoir pour femme une mère sans fils.
Votre logis?
RAFAEL
Hôtel du Dauphin bleu. La porte
A droite, au petit Parc.
L’ABBÉ
Vos armes?
RAFAEL.
Peu m’importe;
Fer ou plomb, balle ou pointe.
L’ABBÉ.
Et votre heure?
RAFAEL.
Midi.
L’abbé le salue et retourne à sa chaise.
Ce petit abbé-là m’a l’air bien dégourdi.
Parbleu! c’est un bon diable; il faut que je l’invite
A souper! — He, monsieur, n’allez donc pas si vite!
L’ABBÉ.
Qu’est-ce, monsieur?
RAFAEL.
Vos gens s’ensauvent, comme si
La fièvre à leurs talons les emportait d’ici.
Demeurez, pour l’amour de Dieu, que je vous pose
Un problème d’algèbre. — Est-ce pas une chose
Véritable, et que voit quiconque a l’esprit sain,
Que la table est au lit ce qu’est la poire au vin?
De plus, deux gens de bien, a s’aller mettre en face
Sans s’être jamais vu, ont plus mauvaise grâce,
Assurément, que, quand il pleut, une catin
A descendre de fiacre en souliers de satin.
Donc, si vous m’en croyez, nous souperons ensemble;
Nous nous connaîtrons mieux pour demain. Que t’en semble,
Abbé ?
L’ABBÉ.
Parbleu! marquis, je le veux, et j’y vais.
Il sort de sa chaise.
RAFAEL.
Voilà les musiciens qui sont déjà trouvés;
Et pour la table, — holà, Palforio! l’auberge!
Frappant.
Cette porte est plus rude a forcer qu’une vierge.
Palforio, manant, tripier, sac à boyaux!
Vous verrez qu’à cette heure ils dorment, les bourreaux!
Il jette une pierre dans la vitre.
PALFORIO, à la fenêtre.
Quel est le bon plaisir de Votre Courtoisie?
RAFAEL.
Fais-nous faire à souper. Certes, l’heure est choisie
Pour nous laiser ainsi casser tous tes carreaux!
Dépêche, sac à vin! — Pardieu! si j’étais gros
Comme un muid, comme toi, je dirais qu’on me porte,
En guise d’écriteau, sur le pas de ma porte;
On saurait où me prendre au moins.
PALFORIO.
Excusez-moi,
Très excellent seigneur.
RAFAEL.
Allons, démène-toi.
Vite! va mettre en l’air ta marmitonnerie.
Donne-nous ton meilleur vin et ta plus jolie
Servante; embroche tout: tes oisons, tes poulets,
Tes veaux, tes chiens, tes chats, ta femme et tes valets!
— Toi, l’abbé, passe donc! en joie! et pour nous battre
Apres, nous taperons, vive Dieu! comme quatre.