Читать книгу La Querelle d'Homère dans la presse des Lumières - David D. Reitsam - Страница 13

Les bons nobles

Оглавление

Après avoir étudié les textes traitant directement de la querelle, il faut encore élargir le champ de recherche. La fiction chevaleresque se retrouve également dans d’autres textes du Nouveau Mercure galant. Or, si les Modernes dénoncent le manque de ces qualités dans l’Iliade, les contributeurs du périodique n’oublient pas de les illustrer également d’une façon plus positive à d’autres endroits – notamment dans les comptes rendus des « Dons du roi1 », dans les « Articles des morts » et dans les « Articles des mariages » ou encore dans les nouvelles galantes.

Bien que l’on assiste à un abandon progressif des aventures héroïques2, certains caractères chevaleresques ont pourtant survécu. La livraison de mai 1714 en constitue un bon exemple. L’auteur inconnu de la nouvelle galante y raconte l’histoire de la fille d’un noble de campagne, Pelagie. Afin de mettre en route l’intrigue, le narrateur raconte comment la jeune femme rencontre son futur mari, un certain Chevalier de Versan3, en se promenant au bord de la Loire :

[E]lle apperceut au milieu de l’eau un petit batteau découvert, dans lequel étoient deux femmes, un Abbé, & le marinier qui les conduisoit à Tours : mais soit que ce bateau ne valust rien ou que quelque malheureuse pierre en eust écarté les planches, en un moment tout ce miserable équipage fut enseveli sous les eaux. De l’autre costé de la rivière deux cavaliers bien montez se jetterent à l’instant à la nage pour secourir ces infortunez4.

Cependant, cette opération de sauvetage tourne au fiasco ; seulement une passagère du bateau peut être sortie de la Loire et un des deux cavaliers faillit même se noyer5. D’un point de vue dramatique, cette catastrophe a cependant le mérite de souligner la valeur du Chevalier de Versan qui, malgré le danger, n’hésite pas à se jeter dans le fleuve ; Pelagie tombe tout de suite sous son charme : « L’intrepidité du liberateur, sa prudence, ses soins & sa bonne mine passerent sur le camp pour des merveilles aux yeux de Pelagie6. » Par la suite, elle l’épousera, mais ce qui est intéressant d’un point de vue politique, c’est principalement le fait que le beau cavalier représente parfaitement les critères de la chevalerie. Antoine Furetière, AntoineFuretière, par exemple, explique qu’un chevalier digne de ce nom incarne la bravoure et qu’il sert et protège une dame7.

Ce modèle idéal est également développé dans d’autres nouvelles galantes. Dans le Nouveau Mercure galant de juin 1714, Hardouin Le Fèvre de Fontenay publie une lettre écrite de la campagne d’Italie – une partie de la guerre de succession d’Espagne8. Il s’agit là de l’histoire d’amour de Vespasia Manelli et d’Olivier de la Barriere, probablement le contributeur anonyme qui l’a envoyée à la revue9. La scène qui est intéressante dans l’optique politique choisie dans cette sous-partie se déroule au moment du départ de Vespasia qui veut fuir sa maison paternelle à Mantoue, où elle vit prisonnière, et rejoindre la villa de sa tante à la campagne grâce à l’aide d’un certain Valerio qui prétend vouloir soutenir ses projets. Afin de quitter la ville et accompagnée par une amie, elle se cache, pour fuir par la suite dans un carrosse envoyé par Valerio. Voici ce que Vespasia raconte :

Je m’étois […] retirée avec Leonor [mise en italique dans l’original] dans un cabinet sombre […]. Je commenҫois déjà même à m’ennuyer de ne le pas voir arriver, lorsque tout à coup je fus saisie de crainte & d’horreur, à la vûë d’un serpent d’une grosseur énorme. Je vis ce terrible animal sortir d’un trou […]. Je poussai aussitôt un grand cri, qui lui fit tourner la tête de mon côté ; je tombai à l’instant, & je m’évanoüis. Cependant ces Messieurs [Olivier de la Barriere et un ami], qui se promenoient alors assez près du cabinet, vinrent à mon secours10.

C’est le « Seigneur Olivier11 » qui réussit à vaincre le monstre et à sauver les deux femmes. De plus, Vespalia souligne bien le courage du chevalier français qu’elle épousera à la fin de cette nouvelle. Ici, les lecteurs du Nouveau Mercure galant retrouvent un motif classique de la littérature chevaleresque – tout comme les dragons qui ne sont que « des serpents aislés12 », sachant que les serpents incarnent en général le mal13. Grâce à son exploit, Olivier devient donc un nouveau Michel, saintSaint Michel ou Georges, saintSaint Georges, c’est-à-dire un chevalier exemplaire qui délivre une femme en danger – un parfait héros altruiste. En outre, cette impression est soutenue par le titre du sauveur : « Seigneur » qui renvoie à la noblesse. De plus, la valeur du héros noble – et donc de la chevalerie – est encore renforcée par le caractère jaloux et égoïste de Valerio qui tente, dans la suite, d’enlever lâchement Vespasia et Leonor.

Le jeune Chevalier de Versan, dont le caractère s’assombrira peu à peu pendant l’histoire, et Olivier de la Barriere sont cependant les exceptions qui confirment la règle et la grande majorité des nouvelles galantes se passent d’un personnage chevaleresque ainsi que de monstres, mais cet aspect sera davantage approfondi dans la partie « Dimension esthétique ».

L’image du bon chevalier courageux, en revanche, se trouve également dans les « Articles des morts » et dans les « Articles des mariages ». Dans chaque livraison du Nouveau Mercure galant, les lecteurs peuvent trouver des contributions qui résument les mariages et les décès du mois passé14. Sans entamer une analyse quantitative de ces textes, qui occupent en général quelques dizaines de pages d’un périodique, la question de savoir dans quelle mesure les « Articles des morts » et les « Articles des mariages » contribuent à la diffusion d’une certaine idée de la noblesse sera abordée. Il paraît par ailleurs légitime d’étudier ici deux phénomènes si différents – l’un triste et l’autre heureux – dû à la structure homogène de ces contributions qui s’inscrivent dans la tradition du genre épidictique qui date de l’Antiquité gréco-latine15 – mais nous y reviendrions après une étude de ces textes : tout d’abord, le généalogiste d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay annonce toujours la nouvelle ; dans le cas d’un défunt, la phrase classique est « quelqu’un mourut tel ou tel jour ». S’il s’agit d’un hymen, elle est présentée sous cette forme : « [Q]uelqu’un a épousé tel ou tel jour telle ou telle dame. » Et, bien souvent, l’auteur de ces articles ajoute directement aux noms des personnes d’autres informations, comme les titres de l’époux. Puis, – peu importe, s’il s’agit un décès ou un mariage – le généalogiste résume l’histoire de la famille ou des familles en question en entrant plus ou moins dans les détails16.

Dans les réflexions précédentes, il a déjà été souligné que le courage est une qualité essentielle d’un noble et cet élément-clé est – sans surprise – également présent dans cette rubrique spécifique, mais typique du Nouveau Mercure galant. Cependant, à la bravoure s’ajoute encore l’ancienneté d’une famille comme critère important. Selon Frédérique Leferme-Falguières, la question du sang est primordiale car elle permet à la vieille noblesse d’épée de se distinguer des nouveaux parvenus : « C’est la réaction classique d’une élite qui éprouve le besoin de renforcer les critères d’admission en son sein, lorsqu’elle se sent menacée17. » Les défenseurs des privilèges de l’aristocratie s’appuient également sur cet argument dans les remontrances de 1776 en rappelant qu’ils soutiennent la monarchie « depuis tant de siècles18 ». Somme toute, plus ancienne est une famille et mieux elle est perçue d’un point de vue social et politique. Il n’est donc guère étonnant de voir se multiplier des formules telles qu’« une ancienne maison19 » ou « d’une tres-bonne & tres-ancienne noblesse de cette Province20 » pour caractériser en quelques mots l’importance d’une famille noble.

Cependant, sans étudier les histoires de toutes les familles évoquées, il reste difficile de comprendre a posteriori les critères exacts selon lesquels ce qualificatif positif est attribué aux différentes maisons. Un bon exemple est néanmoins présent dans la livraison de décembre 1715 où les lecteurs découvrent le faire-part de mariage de « Messire ______ [blanc dans l’original] de Matignon, Comte de Thorigny » qui « a épousé le ____ [blanc dans l’original] Novembre Damoiselle ______ [blanc dans l’original] Grimaldi21 ». Par la suite, le généalogiste du Nouveau Mercure galant précise que « la Maison de Grimaldi […] [est] l’une des plus anciennes, des plus illustres & des plus puissantes Maisons de Genes : Pour celle de Matignon, dont le veritable nom est Goyon, elle est une des plus anciennes & des plus illustres du Royaume22 ». Même au XXIe siècle, le prestige des deux familles reste ostensible : un descendant des Grimaldi continue de régner sur Monaco, cette principauté au bord de la Méditerranée, et l’hôtel parisien de la maison normande de Matignon est devenu le siège des premiers ministres français de la Ve République23. Dans ce cas précis, la vénération semble donc justifiée, mais le généalogiste du Nouveau Mercure galant se passe d’illustrer ces affirmations. Ainsi, ces rappels de l’ancienneté paraissent être un lieu commun qui se retrouve pourtant dans la plupart des livraisons de la revue.

D’autres contributions mettent plus amplement en scène les moments les plus importants des dynasties nobles et racontent leurs histoires depuis le Moyen Âge. La notice nécrologique de Claude de Longüeil, Claude deLongüeil qui mourut « le 22. D’Aoust [1715] âgé de 47 ans24 » occupe, par exemple, environ 20 pages25. De cette manière, son avis de décès constitue une véritable chronologie familiale et retrace également les grandes étapes de l’histoire française. Selon le généalogiste du Nouveau Mercure galant, l’histoire des Longüeil a commencé au XIe siècle : « Le I. de cette maison dont les Historiens fassent mention est Adam Sire de Longüeil, Adam deLongüeil Chevalier Banneret qui accompagna Guillaume le Conquêrant Duc de Normandie en sa conqueste d’Angleterre l’an 106626. » Puis, les lecteurs de la revue apprennent les noms des descendants d’Adam de Longüeil, Adam deLongüeil à travers les siècles sans qu’un événement majeur soit évoqué. Si cette forme de narration est plutôt monotone, elle a pourtant le mérite de souligner la filiation directe depuis 1066 et prouve donc mieux que toute formulation stéréotype l’ancienneté de la maison de Longüeil. Cette histoire familiale devient pourtant plus dramatique lors de la guerre de Cent Ans ; elle demande un lourd tribut à la famille qui assiste à pratiquement tous ses tournants :

Geoffroy Marcel I. […], Chevalier de l’Ordre de l’Etoile, […] fut tué à la bataille de Poitiers en 1356. avec deux de ses fils. Guillaume III. son fils […] tué avec son frere & son fils aîné en la bateille d’Azincourt. […] Richard Olivier, Cardinal […] [d]éputé par le Pape Calixte III. pour revoir le Procès de la Pucelle d’Orleans27.

Après cette violente période pendant laquelle les Longüeil ont prouvé leur courage en participant à bien des batailles et n’ont pas hésité à sacrifier leur vie pour défendre le royaume de France28, la maison continue à se distinguer ; ses membres brillent principalement en tant que diplomates auprès de différentes cours européennes, mais on trouve également au sein de cette famille un homme de lettres, tel que le « fameux Christophe Longuëil [sic] qui s’est distingué dans les Lettres29 » ou de nouveau des militaires – « Macé de Longuëil [sic] […] & […] Nicolas, qui ont servi jusqu’à la Paix de Riswick30 ». Force est de constater que les Longüeil forment une famille exemplaire de la noblesse française – du moins selon les critères de la fiction chevaleresque mise en avant tout au long du XVIIe et XVIIIe siècle : l’ancienneté et le courage qui les distinguent clairement d’un HectorHector qui fuit à plusieurs reprises le danger.

Servir depuis longtemps le roi français et le royaume constitue donc un modèle. Il est pourtant intéressant de constater que l’appartenance à la vieille noblesse de sang forme un atout en soi et cela indépendamment de l’origine géographique de la famille en question. Ainsi, en mai 1715, le généalogiste du périodique écrit dans l’avis de décès de Marie-Anne d’Acigné, Marie-Anne d’Acigné :

[L]a Maison d’Acigné, Marie-Anne d’Acigné dont elle sortoit, est une des plus illustres & des plus anciennes de Bretagne ; tous les Auteurs qui en ont parlé ont prétendu qu’elle estoit une branche de celle des anciens Seigneurs de Vitré, puînez des anciens Comtes de Rennes & Ducs de Bretagne, avant l’an 99231.

L’origine bretonne, donc en principe étrangère, est sans importance. Ce qui compte, en revanche, c’est l’appartenance à la branche cadette d’une vieille famille noble du duché32. La même indifférence à l’égard de l’origine géographique peut être observée dans le cas de Conrad de Rosen, Conrad deRosen qui « estoit originaire de Livonie » et qui « vint en France servir sous son parent le General de Rosen […] & se dévoua comme luy au service du Roy33 ». Sans aucun doute possible, il peut être décrit comme un aventurier qui réussit dans l’armée de Louis XIVLouis XIV et reҫoit même des titres de noblesse. Or, son seul mérite ne suffit pas ; afin de prouver sa valeur et ses qualités, le contributeur rappelle deux fois au lecteur du Nouveau Mercure galant que Rosen, Conrad deRosen fut un noble : tout d’abord, selon lui, Rosen, Conrad deRosen descendrait « de la plus ancienne Noblesse & d’une des meilleures Maisons34 » de son pays natal et, ensuite, il précise que Rosen, Conrad deRosen – avant d’« estre receu dans les plus illustres Ordres du Royaume35 » – a présenté des documents du « Roy de Suede […] avec tous les témoignages les plus authentiques de l’ancienneté & de l’illustration de sa Maison36 ». Ce dernier exemple donne une certaine idée de l’importance de l’appartenance au deuxième ordre et explique également pourquoi les riches membres de la bourgeoisie naissante aspirent à acquérir des titres de noblesse : elle est la condition sine qua non de toute ascension sociale.

Or, ces exemples soulignent également un trait particulier de ces éloges à l’égard de la noblesse : la personnalité des défunts et des mariés ne joue guère de rôle. Hormis leur courage et l’ancienneté de leur famille, ni les qualités personnelles, ni les centres d’intérêt ne sont évoqués dans le Nouveau Mercure galant. Contrairement au modèle gréco-romain du genre épidictique qui met l’accent sur « une vision de l’homme37 » d’une manière plus complète, le périodique se contente, en revanche, de présenter le seul côté public du bon noble, c’est-à-dire le serviteur loyal et fidèle de son roi. De même, le généalogiste de la revue se distingue également de deux illustres contemporains : Charles Perrault, CharlesPerrault et Jacques-Bénigne Bossuet, Jacques-BénigneBossuet qui présentent de nombreux détails dans leurs biographies élogieuses – Les Hommes illustres38 et les Oraisons funèbres39. Le style austère et sec du Nouveau Mercure galant rappelle en revanche plus une encyclopédie, comme par exemple le Nobiliaire de Champagne de Louis François Caumartin, Louis FrançoisCaumartin40.

Ces exemples de la fiction des chevaliers sans fautes et issus de vieilles familles rappellent les soucis des Modernes à perfectionner l’Iliade d’Homère, c’est-à-dire à atténuer les propos gênants et rendre l’opposition entre AchilleAchille et AgamemnonAgamemnon moins violente faute de ne pas pouvoir la supprimer complètement au vu de son importance pour l’épopée. La même volonté d’embellissement se manifeste également dans les faire-part de mariage ainsi que dans les notices nécrologiques : tout ce qui est à même de ternir l’image du roi-soleil en est banni. Un souci qui montre bien la dimension politique de ces biographies et portraits de famille. Le généalogiste du Nouveau Mercure galant réduit donc le genre épidictique à sa seule dimension encomiastique ; le blâme déjà peu considéré par les théoriciens et orateurs antiques n’existe pas41.

L’avis de décès de Conrad de Rosen, Conrad deRosen en constitue un bon exemple. Alors que le généalogiste du Nouveau Mercure galant s’arrête longuement sur l’ascendance noble du militaire, il n’évoque guère la désastreuse campagne militaire de Jacques Stuart, JacquesStuart en Irlande en 1689 et 1690 que le royaume de France a soutenu et à laquelle Rosen, Conrad deRosen participa en tant que conseiller militaire. Cette expédition n’apparaît qu’indirectement dans une énumération de son avancement dans l’armée : « En 1684, il fut Brigadier, en 1677. Maréchal de Camp, en 1688. Lieutenant General, en 1689. Marchéal d’Irlande, en 1670. Mestre de Camp, […] & en 1705. il fut reҫû Chevalier de l’Ordre du S. Esprit42. » Seuls les lecteurs informés peuvent établir le lien entre la très brève évocation de l’Irlande et une des défaites les plus douloureuses du règne de Louis XIVLouis XIV : sur l’île verte, son cousin et prétendant catholique au trône anglais, Jacques Stuart, JacquesStuart, est forcé de s’incliner devant Guillaume III d’Orange, Guillaume III d’Orange, un prince protestant et grand rival politique du roi français depuis la guerre de la Ligue d’Augsbourg43.

Une autre absence concerne François de Salignac de La Mothe Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon, l’auteur des Aventures de Télémaque et, selon Jacques de Saint-Victor, une des rares voix qui a osé critiquer le roi-soleil lorsque son pouvoir politique et militaire ne pouvait guère être contesté44 ; dans une lettre à Louis XIVLouis XIV de décembre 1693, Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon a notamment dénoncé les guerres coûteuses du roi-soleil et prédit les conséquences néfastes de ses victoires éphémères45. Certes, cette mise en doute de la politique royale ne lui valut aucune condamnation et Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon resta dans les bonnes grâces de Louis XIVLouis XIV, mais cela changea au moment de la Querelle du Quiétisme46. Elle oppose Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon, qui est proche de Madame Guyon, Madame deGuyon, à Jacques-Bénigne Bossuet, Jacques-BénigneBossuet et, peu de temps après l’internement de cette dernière dans un couvent en octobre 1697, Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon doit se retirer dans son archevêché47. Il ne retournera pas à la cour et mourra à Cambrai en janvier 1715. Dans la notice nécrologique que lui consacre le Nouveau Mercure galant, toutes les taches sont pourtant effacées et le généalogiste rappelle les fonctions les plus importantes occupées par le défunt, explique son ascendance et souligne le prestige de sa famille : « La Maison de Salignac, l’une des plus anciennes du Royaume, […] & elle s’est alliée de tout tems avec les Maisons les plus considerables48. » Le fait que Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon, tel un AchilleAchille moderne, ait contredit son roi est oublié. Il faut principalement se souvenir du serviteur du roi.

Le portrait des Rohan paraît également embelli. En 1674, Louis de Rohan-Guémené, Louis deRohan-Guémené a participé au complot de Lauréamont dont le but était d’instaurer une république en Normandie. Cette tentative de rébellion a échoué, mais elle n’a pas détruit le bon nom de la maison49. Dans le faire-part de mariage de Jules-Franҫois-Louis de Rohan-Soubise, Jules-François-LouisRohan-Soubise et d’Anne-Julie de Melun, Anne-Julie deMelun qui fut publié dans le Nouveau Mercure galant de septembre 171450, le généalogiste du périodique célèbre le prestige de la famille de l’époux et se tait sur ce moment sombre de son histoire : « La Maison de Rohan est une des plus illustres de la Province de Bretagne ; & elle est connuë depuis l’an 1100. [sic] que vivoit Alin premier du nom, vicomte de Rohan. M. le Prince de Guimené en est l’aîné, & il a pour cadets Messieurs les Princes de Soubize51. »

De plus, ce rappel de l’ancienneté se retrouve également, mais plus rarement, dans d’autres contributions à la revue. Un bon exemple en est le récit de l’entrée du comte de Ribeira, l’ambassadeur portugais, à Versailles qui fut intégré dans le Nouveau Mercure galant d’août 1715 et qui met à nouveau en valeur le prestige des Rohan : l’arrivée de Ribeira constitue sans aucun doute un véritable événement social et l’auteur inconnu de cette contribution décrit en détail les nobles français présents et les différents carrosses du diplomate. Par la suite, il précise encore que la mère de Ribeira est issue de la maison de Rohan qui est « parent & allié aux plus anciennes & aux plus Nobles Maisons de France52 ». Cependant, après cette référence aux Rohan, le contributeur renonce à faire « l’éloge de M. le Comte de Ribeira », sous prétexte qu’« il n’y a qu’une voix pour luy ; & tout Paris semble s’estre donné le mot pour luy rendre sa justice qui est dûë à ses grandes qualitez53 ».

Un autre genre de textes qui se prête à la défense de valeurs de la noblesse sont les « Dons du roi ». Selon Jean Kerhervé, à l’époque moderne, le pouvoir dans toutes ses formes – administratif, seigneurial ou militaire – est toujours lié à la noblesse54. Ainsi, l’appartenance au deuxième ordre est considérée comme une garantie de la capacité du détenteur d’une charge de bien remplir une fonction spécifique ou de gérer convenablement une seigneurie. Dans un style court et sec qui semble annoncer les télégrammes du XIXe et du début du XXe siècle, le responsable du Nouveau Mercure galant présente dans le numéro d’août 1714 un véritable inventaire des nobles qui profitent d’un don du roi. Pourtant, il s’arrête un instant pour rappeler l’importance d’une famille noble : « L’Abbaye d’Estival, Ordre de S. Augustin, dans la Forêt de Charny, au Diocese du Mans, [fut donnée] à Madame de Pezé, du nom de Courtarvel, d’une noblesse ancienne & distinguée du Maine, où est située la Terre de Courtarvel55. » Dans la livraison du Nouveau Mercure galant de mars 1716, ce phénomène se manifeste également. Il y est expliqué, par exemple, que « le Marquis de Crevecœur a acheté la Charge de Cornette des Mousquetaires de la seconde Compagnie56 ». Par la suite, le contributeur au périodique résume la filiation de ce noble et précise que « [l]a maison dont il sort n’est pas moins distinguée par l’ancienneté de sa noblesse, que par son attachement & sa fidelité pour le service des Rois et de l’Etat57 ». On retrouve donc à nouveau un élément-clé que les défenseurs des privilèges avanceront également dans les remontrances de 1776 : un bon noble est un serviteur irréprochable de la monarchie.

Force est de constater que le Nouveau Mercure galant contribue à transmettre une image parfaite de la noblesse du royaume ; bien qu’elle soit partiale, cette représentation ne gêne personne. L’ancienneté en tant que valeur constitutive du deuxième ordre est omniprésente, principalement dans les faire-part des mariages et dans les avis de décès. Les autres composantes de cette fiction chevaleresque constituent la loyauté absolue au roi et le courage ; une qualité qui est également associée à la noblesse, comme par exemple dans les nouvelles galantes où les lecteurs rencontrent à nouveau quelques chevaliers exemplaires qui sauvent des dames en danger. Ainsi, il faut constater que Hardouin Le Fèvre de Fontenay et ses contributeurs pensent principalement à la vieille aristocratie d’épée lorsqu’ils écrivent au sujet des nobles et de leur famille58. Cette observation est d’ailleurs confirmée par le fait qu’ils précisent, de temps à autre, l’appartenance d’un serviteur du roi à la noblesse de robe – par exemple dans le Nouveau Mercure galant de juin 1716 : « [L]a famille de Bochart est une des plus anciennes, des plus illustres, & des mieux alliés de la Robe59. »

Somme toute, cette étude illustre bien la thèse d’Andreas Gestrich selon laquelle la monarchie absolue a en permanence besoin de communiquer et de propager ses idéaux. Plus précisément, la mesure dans laquelle le Nouveau Mercure galant – en tant que revue semi-officielle60 de la cour – contribue à la domestication de la noblesse est devenue évidente. D’un côté, les mauvais exemples – les héros, donc les nobles de l’Iliade – sont dénoncés et leur comportement est rejeté. De l’autre, face à eux, le deuxième ordre français est présenté comme parfait et sans faute61. Tout ce qui pourrait éventuellement faire penser à une opposition nobiliaire est écarté de la stratégie discursive semi-officielle.

La Querelle d'Homère dans la presse des Lumières

Подняться наверх