Читать книгу Les vrais mystères de Paris - Eugène François Vidocq - Страница 26

Оглавление

Après avoir traversé le Rhin sur un pont de bateaux, on arrive à Bischofshein, première poste sur la grande chaussée de Rastadt et de Francfort, dont un embranchement conduit à Baden-Baden.

Cette route est d'abord aussi monotone qu'un sentier tracé au milieu des guérets de la Beauce, ou des plaines crayeuses de la Champagne Pouilleuse; elle est étroite, sablonneuse, et se prolonge à travers une ligne interminable de peupliers, et la rive droite du Rhin, qu'on entrevoit de temps à autre.

Ce n'est qu'après avoir traversé Stollhofen que le paysage change d'aspect, et que la route, jusque-là monotone, change tout à coup et offre à la vue des collines couronnées à leur sommet par des villages ou de simples hameaux, dont la pierre blanche contraste avec le vert éclatant d'une végétation vigoureuse, couvertes à leur pied de vignes, de vergers, et de riches moissons, et dominées par les sommets bleus d'une chaîne de hautes montagnes qui se confondent à l'horizon avec la cime toujours verte des sapins de la Forêt-Noire; forêt dont le nom rappelle à la mémoire une foule de vieilles chroniques, d'antiques traditions de mélodrames oubliés et de refrains populaires.

Cette longue et sombre chaîne de hautes montagnes court parallèlement au Rhin depuis les frontières du nord de la Suisse jusqu'à l'Enz, près Pforzheim, et renferme dans son sein un nombre considérable de belles vallées. C'est dans la plus belle de ces belles vallées qu'est située la petite ville de Baden-Baden, à deux lieues de Rastadt, où furent assassinés les plénipotentiaires français en 1793, et à sept de Carlsrhue, capitale des Etats du grand-duc de Bade.

On arrive à Baden-Baden par une chaussée bien entretenue, tracée au milieu d'une riche prairie, bornée à droite par des champs couverts de riches moissons et de magnifiques vignobles, et les villas éparses des plus riches habitants de la ville, à gauche par des bois de sapin, de fortes masses de rochers et les ruines pittoresques du vieux Burg, berceau de l'antique maison des margraves de Bade.

Au centre, au bout de cette chaussée, est située l'ancienne Civitas Aurelia Aquensis, bains de l'empereur Aurélien, aujourd'hui Baden-Baden, nom que les Allemands lui donnèrent vers le milieu du septième siècle, et le château que les margraves, que jusqu'à cette époque, la nécessité d'être toujours en garde contre les attaques imprévues avaient forcé de résider au Burg, firent bâtir vers le commencement du treizième siècle.

Ce château a éprouvé des fortunes diverses. Il ne fut achevé qu'en 1417. Rebâti sur un meilleur plan par les soins du margrave Philippe de Bade, et complétement achevé en 1579, il fut peu de temps après incendié et complétement dévasté par les généraux français forcés d'obéir aux ordres qu'ils avaient reçus de l'impérieux Louvois; mais on le rétablit bientôt dans l'état où il existe maintenant.

Une route large et commode, construite par les soins du grand-duc actuellement régnant, conduit à ce château, qui, à part sa position, qui est magnifique puisqu'elle domine au loin toute la contrée, et ses souterrains, n'offre rien de bien remarquable.

C'est dans ces souterrains que, suivant quelques savants, se tenaient les séances d'un tribunal de francs-juges, semblable à ceux qui existaient à la même époque en Westphalie et dans plusieurs autres contrées de l'Allemagne.

Ces souterrains sont formés d'une suite de voûtes profondes sous lesquelles on entre par la tour de l'angle droit du château, après avoir descendu un escalier à vis et passé près d'un ancien bain à nager de style romain, et deux cuves de pierres incrustées l'une sur l'autre dans le mur, à l'entrée des souterrains. Après avoir descendu encore deux degrés, on entre dans une allée courbe et étroite, haute de sept pieds et longue de six, qui conduit dans un vestibule d'environ seize pieds de diamètre; après ce vestibule, on parcourt plusieurs autres allées de différentes longueurs, dont une dans les murs de laquelle on remarque, à gauche, deux lignes parallèles de trous, et à droite, six soutiens de bancs en pierre, mènent à une salle à laquelle la tradition a conservé le nom de chambre de la question, à cause sans doute de plusieurs anneaux de fer encore scellés dans le mur; après la chambre de la question est une voie étroite fermée par une porte à trappe. C'est là qu'existait le fameux cachot du baiser de la Vierge; s'il faut en croire ce que rapporte la tradition, lorsqu'un criminel s'approchait de la fatale trappe, elle s'ouvrait subitement et il tombait entre les bras garnis de lames tranchantes d'une statue mobile de la Vierge. On découvrit dans ce cachot, il y a quelques années, des débris de vêtements, des ossements, des fragments de roues garnies de lames tranchantes, et plusieurs autres objets qui avaient sans doute appartenu aux malheureuses victimes du tribunal wéimique.

A l'heure qu'il est, le cachot du baiser de la Vierge est entièrement comblé; cependant ce n'est pas sans éprouver un vif sentiment de crainte mystérieuse, que les gens du pays approchent du lieu où il existait autrefois.

Une partie de la ville de Baden-Baden, qui est protégée à l'est par les montagnes appelées Grosse-Stauffenberg-Mercurius et par le petit Stauffenberg, à l'ouest par le Prémersberg, et au nord par la chaîne de montagnes dont les plus hautes sont situées dans cette direction, est assise au dos de la colline qui s'élève en terrasses superposées l'une au-dessus de l'autre; l'autre partie couvre la colline et est dominée par le château dont nous venons de parler.

Le Grosse-Stauffenberg-Mercurius, le petit Stauffenberg et le Prémersberg qui forment autour de la ville une ceinture naturelle, sont couvertes des bois aciculaires qui font la richesse de la Suisse alpestre; mais leurs collines les plus avancées nourrissent les essences spéciales aux climats tempérés, le hêtre, le chêne, l'orme qui sont entremêlés de bouquets de châtaigniers, du bouleau pittoresque, du houx toujours vert et du genièvre brancheux dont les baies bleues se groupent dans les taillis.

Les vieux murs de la ville de Baden-Baden, qui depuis seize ans a été considérablement embellie, ont été abattus, les fossés des vieilles fortifications ont été comblés et convertis en boulevards bordés de belles maisons bourgeoises et de brillantes boutiques, l'ancien Stadt-Graben n'existe plus; cependant Baden-Baden, comme toutes les villes situées sur les bords du Rhin, a conservé cette couleur pittoresque particulière aux cités du moyen âge, couleur qui plaît tant aux imaginations rêveuses et aux amateurs des vieilles chroniques; elle est encore aujourd'hui irrégulière dans sa forme et ses anciennes constructions flanquées de petites tourelles, sont en général tellement enfoncées dans un sol escarpé, que dans plusieurs on peut facilement passer du grenier au jardin.

Un ruisseau couvert traverse et nettoie la partie basse de la ville, qui forme avec ses faubourgs un ensemble d'environ quatre cents maisons, dominées par les clochers de trois églises, dont la plus remarquable est celle dont la fondation est attribuée aux moines de Vissembourg.

Alte-Schloss, le vieux Burg de Bade, est situé à une demie-lieue nord de la ville, sur le revers de la montagne.

Les ruines de ce château donnent une prodigieuse idée de son importance et de son élévation primitives. Le temps a seulement épargné une partie d'une tour carrée encore accessible aux visiteurs, qui peuvent arriver à son sommet par un escalier que des réparations récentes ont rendu praticable; arrivé là, on se trouve à une telle hauteur, qu'on se sent tout à coup saisi de vertige, et pourtant ce qui reste de cette tour, ne s'élève pas, dit-on, à la moitié de sa hauteur originaire.

C'est de la plate-forme de la tour carrée du vieux Burg, qu'il faut admirer le paysage qu'offre l'ensemble des divers lieux dont nous avons essayé de donner une idée; et le moment le plus favorable au coup d'œil, est celui du soleil couchant; quand les mille ruisseaux qui sillonnent les prairies environnantes, murmurent doucement sous les vapeurs embrasées du crépuscule, et que les vitres des villas voisines sont argentées par les derniers rayons de l'astre du jour, alors une rosée dorée étincelle sur le feuillage des épais vergers qui cachent à moitié les hameaux de Scheuern, Nahscheurn et la Dolle, un doux zéphir aide à respirer plus librement le pauvre malade qui s'avance à pas lents vers les sources salutaires qui doivent lui redonner la santé, et le cœur est tout disposé à s'ouvrir aux douces impressions auxquelles l'aspect d'un magnifique paysage doit nécessairement donner naissance.

Roman n'était venu à Baden-Baden ni pour prendre des bains, ni pour admirer les côtes, les vallées, les beaux bois et les vieux monuments qui environnent la ville, il n'était tourmenté que d'un seul désir, celui de jouer. Aussi après avoir arrêté un logement à l'hôtel de la Cour de Darmstadt et avoir fait un excellent repas chez Chabert, il se rendit, dès que le soir fut venu, à la salle des jeux. Il n'eut pas à se plaindre de ses premières séances, il suivait sans s'en écarter d'un pas, la marche qu'il s'était imposée d'avance; il était prudent dans la perte, hardi dans le gain, et à la fin de chaque séance, il réalisait un bénéfice de plusieurs mille francs. On commençait à admirer le sang-froid et la science profonde de ce joueur émérite; et Roman qui avait mis à part ses bénéfices qui s'élevaient déjà à une somme assez forte, se promit bien de ne pas toucher à celle qu'il avait apportée avec lui.

«Si je ne fais pas sauter la banque ainsi que je l'espérais, se disait-il souvent, je quintuplerai au moins mes capitaux; mais quoiqu'il arrive, je n'entamerai ma réserve que l'année prochaine, ce que j'ai déjà gagné doit me suffire pour achever la saison; Baden-Baden est un charmant séjour je veux y venir souvent.»

Hélas! l'homme propose et Dieu dispose, dit un vieux proverbe.

Roman, lorsqu'il s'était vu à la tête d'un gain de soixante mille francs, avait partagé, cette somme en douze parts de cinq mille francs chacune, il en prenait une chaque soir qu'il devait perdre on gagner et lorsque l'une ou l'autre de ces hypothèses s'était réalisée, il cessa de jouer, et se livrait aux plaisirs, mais comme il gagnait plus souvent qu'il ne perdait, chaque jour son trésor prenait un embonpoint plus respectable.

Les désirs s'augmentent avec la facilité de les satisfaire; Roman s'étant dit un jour que s'il doublait les mises de sa martingale, il arriverait beaucoup plus vite au but qu'il voulait atteindre, les parts de cinq mille francs furent augmentées du double. Une série de zéros rouges emporta, avec la rapidité de l'éclair, la première qui fut risquée.

«Tron de l'air! se dit-il, ces diables de zéros rouges ne m'ont pas laissé le temps de me reconnaître; mais ce qui vient d'arriver ne peut pas compter pour une épreuve, et je puis bien pour aujourd'hui, mais pour aujourd'hui seulement, risquer une seconde masse.»

C'était une résolution fatale!

Il n'est certes pas possible de soumettre à des calculs ou à des règles, ce qu'il y a au monde de plus variable, le hasard; cependant on ne peut nier que si quelques hommes se sont fait, de la pratique des jeux de hasard, une industrie qui leur procure les moyens de vivre, assez largement même, c'est qu'ils ont adopté une marche rationnelle qu'ils ne quittent jamais, quelles que soient les sensations du gain ou les émotions de la perte; mais ces hommes-là sont rares, on peut facilement les reconnaître à leur chef dénudé, à leurs yeux ternes qui ne quittent la carte couverte d'hiéroglyhes rouges et noirs qu'ils tiennent constamment à la main, que pour suivre les révolutions capricieuses de la boule d'ivoire qui doit décider de leur sort, et l'on peut dire d'eux comme de la plupart de ceux qui se sont écartés des voies droites ouvertes devant tous les hommes, qu'ils dépensent peut-être plus d'énergie et plus d'efforts, dans l'exercice de leur pitoyable industrie, qu'il ne leur en faudrait pour se créer une position honorable.

La seconde masse de Roman éprouva le sort de la première, seulement, cette fois, ce fut en combattant une série de doubles zéros noirs qu'elle fut obligée de succomber.

Superstitieux comme le sont tous les joueurs, qui, quelque éclairés qu'ils soient dans les relations ordinaires de la vie, ont toujours la tête pleine de mille chimères, Roman se figura qu'il devait cesser de jouer pendant quelques jours, afin de laisser à la veine le temps de lui revenir.

Après les poignantes émotions du jeu, on trouve à Baden-Baden, mille autres distractions: des cercles littéraires, des concerts, des bals, des représentations théâtrales et une compagnie composée d'éléments très-divers, mais en définitive brillante, variée, et dans laquelle on est facilement admis pourvu que l'on puisse payer un peu de sa personne, et que l'on ne soit pas forcé d'interroger sa bourse à tous les instants du jour. Roman qui savait, lorsque cela était nécessaire, prendre le ton et les manières d'un homme de bonne compagnie, et que la jovialité de son caractère et l'expression presque candide de sa physionomie faisaient rechercher de tous ceux qu'il rencontrait, fut bientôt de toutes les réunions intimes et de toutes les parties qui réunissaient chaque jour l'élite des baigneurs.

Il pouvait donc très-agréablement passer les quelques jours durant lesquels il devait s'abstenir de jouer.

Il se promenait un matin devant la Conversation-hauss ou maison de conversation, magnifique édifice bâti sur un large terrain situé au sud de la ville, entre l'Ohlbach et le pied du Friesenberg, lorsque, par hasard, ses regards se portèrent sur un équipage arrêté depuis quelques instants devant l'entrée principale de la maison de conversation.

—Tiens, tiens, tiens! dit-il à haute voix au moment où cet équipage, emporté par deux vigoureux chevaux, disparaissait à ses yeux ne laissant après lui qu'un tourbillon de poussière; voilà un petit véhicule assez chouette: chevaux gris-pommelé, livrée vert tendre, groom ficelé[236] au dernier genre. Peste! à la fraîcheur de tout cela, je parierais que c'est la propriété de quelque nouvel enrichi, de quelque confident intime du télégraphe.

—Que dites-vous donc? répliqua un charitable passant qui avait entendu l'exclamation qui précède; vous n'avez donc pas vu la personne assise dans l'intérieur de la voiture?

Ce passant était l'illustre poète chevelu que nous avons vu figurer au dîner donné chez Lemardelay, et qui était venu à Baden-Baden afin d'offrir au grand-duc Léopold la dédicace d'un poème épique de douze fois douze cents vers.

—Mais, pas trop bien, répondit Roman, après les formules ordinaires de politesse; tout cela a été pour moi fugitif comme une synthèse, l'analyse m'a échappé: est-ce que j'aurais commis une méprise assez grossière pour mériter d'être rappelé à l'ordre?

—Pas précisément, répondit le poète chevelu; mais ce que vous avez pris pour un loup cervier n'est qu'un animal de beaucoup plus petite dimension, animal fort recherché de nos jours quoique de la famille des rongeurs et des omnivores. En un mot c'est un rat... d'autres même diraient un raton[237].

Je vous comprends. Tout vieux que je suis, le vocabulaire des lions m'est aussi familier que celui que la nouvelle littérature a mis à la mode; mais puisque vous avez bien voulu me faire apercevoir de mon erreur, vous devriez bien me faire connaître la biographie de ce rat.

—La biographie... peste! comme vous y allez! vous en entendriez de belles! Et d'ailleurs, qui pourrait jamais narrer tous les détails d'une pareille existence? l'aimable petit rat lui-même serait fort embarrassé s'il était chargé d'une pareille entreprise; si vous le voulez cependant, et puisque nous sommes ici à flâner tous deux, je vous conterai un trait passablement excentrique de son caractère.

—Volontiers: voyons.

—Un instant. Mais que vois-je? c'est comme un fait exprès!

—De qui parlez-vous donc? C'est l'histoire du rat que j'attends de votre complaisance.

—Mais non, soyez tranquille: ce qui m'occupe n'est pas du tout étranger à mon sujet.

—Voyez ce petit vieillard courbé, cassé, au regard béat, à la mise hétéroclite, il marche en se dandinant et porte sous son bras un humble bissac qu'il cherche à dissimuler le plus adroitement possible. Si vous êtes physionomiste, je vous laisse le soin de deviner quelle est sa profession.

—Ma foi, il ne faut pas avoir pâli longtemps sur les Lavater, les Gall, les Spurzheim et altri doctores ejusdem farinæ pour reconnaître de suite que c'est un vieil emb... mais quant à vous dire à l'instant même sa profession, s'il ne présente pas le goupillon à l'entrée d'une des trois églises de cette ville, je jette ma langue aux chiens.

—Vous n'y êtes pas, mon cher, c'est un artiste.

—Un artiste! ah! par exemple vous voulez rire! Je n'en ai jamais vu de taillé sur ce modèle.

—Entendons-nous, mon cher monsieur, il y a artiste, et artiste, comme il y a fagots et fagots: celui-ci est un artiste de la catégorie la plus modeste, quoique ce soit grâce à son art que nos parquets jouissent d'un certain éclat.

—Diable? c'est là un procureur du roi? Ma foi c'est bien le cas de dire avec le poëte:

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

—Mais je ne vous dis pas non plus que ce soit vrai ni même vraisemblable, ce vieux bonhomme est tout simplement un artiste frotteur, chargé, ainsi que plusieurs autres de ses confrères, de donner du lustre aux parquets de la Conversation-hauss.

—Eh bien! qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur et le rat sur le compte duquel vous m'avez promis une anecdote?

—Ce qu'il y a de commun? mille choses. Mais permettez-moi avant que j'entre en matière, de vous citer quelques jolis vers d'un de nos vieux poëtes.

—Citez, je vous écoute.

...Auteurs qui ne médisent

N'ont les rieurs souvent de leur côté:

Voilà le siècle et le train qu'il veut suivre.

Dit-on du mal, c'est jubilation;

Dit-on du bien, des mains tombe le livre

Qui vous endort comme bel opium.

Ces vers sont de Sénecé.

Laissez-moi encore me retrancher derrière quelque puissante autorité qui justifie mon incursion dans la vie privée de ces deux personnages. D'abord, et pour commencer par celui des deux qui paraît vous inspirer le plus d'intérêt, je vous dirai avec Démosthène, que les Grecs avaient trois sortes de femmes: les unes pour leurs plaisirs, c'étaient les courtisanes; les autres pour soigner leur personne, c'étaient les concubines; les troisièmes, les épouses, étaient destinées à perpétuer la famille et à gouverner avec sagesse l'intérieur de la maison.

Je suis trop poli pour vous dire en propres termes à laquelle de ces trois catégories appartient la jolie personne dont nous nous occupons; je puis cependant affirmer qu'elle n'appartient pas à la dernière.

Si maintenant vous voulez me permettre mes investigations à travers les profondeurs de l'histoire, je vous apprendrai si vous ne le savez déjà que chez les Grecs, les femmes de la première catégorie que je viens d'indiquer, devenaient les compagnes des hommes d'Etat, des poètes et des philosophes; qu'elles vivaient et conversaient avec ceux qui décernaient l'immortalité; qu'ainsi et tandis que l'honnête mère de famille tombait dans l'oubli, celles dont il s'agit figuraient dans l'histoire; que l'époque de leur naissance était un sujet de recherches; qu'on rapportait avec soin et détail leurs aventures; que leurs bons mots et leurs saillies étaient scrupuleusement enregistrés, et qu'après avoir porté souvent un diadème pendant leur vie, elles étaient ensevelies dans un tombeau dont la magnificence pouvait faire croire à celui qui était étranger aux mœurs d'Athènes, que c'était un monument consacré au plus grand des héros, des philosophes ou des magistrats de la Grèce.

—Bon Dieu! cher poëte, combien vous êtes fécond en précautions oratoires! Est-ce que par hasard j'aurais l'honneur de confabuler avec un professeur d'histoire ou un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres?

—Pardon de mon pédantisme, cher monsieur; je ne suis pas coutumier du fait, mais pour faire circuler certains cancans qui rappellent les mœurs d'un autre âge, il fallait bien, comme le disent les sommités politiques de notre époque, m'étayer sur des précédents. Ainsi, à cette question que vous m'avez adressée: Qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur et le raton que nous venons de voir passer, je puis maintenant répondre:

Que l'un est la cause et l'autre l'effet;

Ou, si vous l'aimez mieux, que l'un est l'arbre et l'autre le bouton;

Ou, si je veux être plus galant, que l'un est le rosier et l'autre la rose;

Ou bien encore, que l'un est le cocotier et l'autre le coco.

—M'avez-vous compris?

J'ajoute que c'est le vieux bonhomme qui le premier développa l'intelligence de la jeune personne; elle n'avait pas encore deux ans que déjà elle comprenait parfaitement cette phrase si célèbre: Tirez le cordon s'il vous plaît!

—Comment, c'est là le père de la jeune et brillante dame que nous venons de voir passer dans ce galant équipage, et elle est fille d'un portier devenu frotteur! Il faut donc qu'elle ait eu un grand nombre d'amants pour laisser son père à cette distance?

—Pas encore tout à fait autant que la fille de ce roi d'Egypte qui ne demandait qu'une pierre à chacun de ceux qui se mesuraient avec elle, et qui en amassa assez pour faire ériger la plus célèbre des pyramides; mais patience, elle pourra bientôt lui rendre des points!

—Diable! diable! il faut qu'elle soit bien belle pour avoir mis tant d'esclaves dans ses fers? Elle a donc bien des talents?

—Belle! vous m'adressez là une question à laquelle il est difficile de répondre. Savez-vous bien qu'il faut l'assemblage de trente choses pour qu'une femme soit belle; témoin ces vers d'un de nos vieux auteurs:

Celle qui veut paroir des femmes la plus belle,

C'est dix fois trois beautés, trois longs, trois courts, trois blancs,

Trois rouges et trois noirs, trois petits et trois grands,

Trois étroits et trois gros, trois menus soient en elle.

Vous seriez peut-être curieux de connaître toutes ces choses par leur nom; mais je ne puis vous les dire que dans une langue morte, car comme l'a dit Boileau:

Le latin dans les mots brave l'honnêteté.

Voici donc la description d'une belle accomplie telle que je la trouve dans une pièce de vers fort ancienne et fort rare.

Ici le poëte chevelu se pencha vers Roman, et pendant quelques minutes il lui parla à l'oreille.

—Maintenant, continua-t-il, je vois à votre œil interrogateur, que vous voulez savoir si ce portrait s'applique de point en point à la personne en question; pas absolument. Ainsi partout où l'auteur a mis nigra, il faut mettre flava, et là où il y a stricta, ampla; du reste on assure que c'est la femme la mieux faite qu'il soit possible de voir, et que le costume qui lui sied le mieux est celui que portait jadis la reine Pomaré, et qui n'était composé, dit-on, que d'un collier de grains rouges.

Quant à ses talents, il se formulent en deux mots: séduire et plaire. Comme vous le voyez son lot n'est pas trop mauvais.

J'en viens à mon histoire; car j'espère que vous n'avez plus de questions à m'adresser?

—Je n'y renonce pas, mais pour le moment trêve aux digressions.

—Je vous disais donc que Joséphine ou plutôt Maxime (car le premier de ces noms qui est le sien, lui paraissant trop commun; elle a fait choix du second), est doué du cœur le plus expansif, le plus aimant; il faut même qu'elle diminue le surabondant de sa sensibilité pour la mettre en équation parfaite avec celle de ses adorateurs. C'est ainsi qu'il y a quelque temps et pour tirer parti de ce surabondant, elle avait pris en affection une chienne épagneule d'une force et d'une taille énorme, nommée Miss. Maxime et sa chère Miss étaient inséparables, c'était à en faire crever saint Roch de dépit! En voiture, au théâtre, à table, au lit, à la promenade, Miss était partout; quand on voyait Maxime conduire en laisse cette énorme bête, on se rappelait involontairement cette question de Cicéron à son gendre qui, étant petit, affectait de porter une grande épée: «Mon Dieu! mon gendre, qui donc vous a attaché à votre épée?» De même, on pouvait demander à Maxime: «Qui donc vous a condamnée à être attachée à la chaîne de cette vilaine bête?»

Bref, on pense bien qu'une passion si extraordinaire pour un animal dut amener plus d'une scène bizarre entre Maxime et ceux de ses adorateurs qui voulaient régner sans partage dans son cœur. Il n'entre pas dans mon sujet d'en faire le récit; mais pour trancher court, je dirai que tous ceux qui déplurent à Miss furent promptement congédiés.

C'est vraiment un problème à jamais insoluble pour moi, qu'une femme qui ne connaît d'autre divinité que l'inconstance, ait placé toutes ses affections sur le symbole de la fidélité.

Quoi qu'il en soit, historien fidèle de la catastrophe qui a mis fin aux jours de l'infortunée Miss, je vous dirai que les précautions et les soins que prenait sa maîtresse pour conserver une existence si précieuse, amenèrent son trépas bien avant l'heure marquée par la fatale Parque. Gorgée de bonbons, de biscuits, de macarons, de champagne, de café, de punch, au sortir d'un petit souper fait en tiers avec sa maîtresse et une personne que par discrétion je ne nommerai pas, l'infortunée Miss fut frappée d'apoplexie et ne tarda pas à rendre le dernier soupir. Nuit effroyable où retentit tout à coup et comme un éclat de tonnerre cette sinistre nouvelle: Miss se meurt! Miss est morte!!!.....

O Gresset! que n'ai-je la plume avec laquelle tu traças la mort de Vert-Vert! Ou plutôt, Muse de l'épopée, redis-moi les douleurs, les larmes et les cris de la triste Maxime! Non, jamais Andromaque ne versa tant de larmes sur son Hector; non, jamais la sensible Didon ne regretta tant le fils d'Anchise!

Hélas! Cet objet de tant d'amour, de tant de larmes, n'est plus en ce moment qu'un froid et insensible cadavre! La voix, les caresses de l'inconsolable Maxime resteront désormais sans écho, dans ce cœur glacé par la mort.

Une sombre tristesse s'empare de ses sens. Elle veut que des signes publics et ostensibles témoignent des regrets qu'elle éprouve d'une perte aussi cruelle. Pendant trois jours! Oui, pendant trois mortels jours, elle fuit tout regard masculin, elle se plonge dans le deuil le plus profond; et pour qu'il ne soit ignoré de personne, ô infandum, elle attache le crêpe funèbre à sa jarretière!... A cet aspect, les Amours épouvantés, fuient à tire d'ailes.

Mais que va faire l'infortunée Maxime? Quelle sépulture va-t-elle donner à sa chère Miss? Celle qui régnait si puissante dans son cœur, maintenant objet infime, sera-t-elle, comme le vulgaire des êtres de son espèce, abandonnée à ces barbares qui n'aiment des chiens que leur enveloppe?...

Non! mille fois non!...

Nouvelle Mausole; il faut que le tombeau de sa chienne favorite, dépose éternellement de sa douleur et de ses larmes! Elle s'occupe donc, en sanglotant, de régler les funèbres apprêts de ses funérailles. Une boîte en cœur de chêne est ordonnée; on la garnit d'ouate, on la parfume des plus fines essences, puis on procède à la dernière toilette de Miss; on la peigne, on la bichonne, on lui met dans la gueule un mouchoir de fine batiste imprégné d'eau de Cologne et de patchouli, son corps a pour première enveloppe, une des plus belles robes de sa maîtresse, viennent ensuite une chemise, des draps, des serviettes, des nappes. Enfin, la boîte est refermée sur ces tristes restes au moyen de vis d'argent.

Ici, nouvel embarras de Maxime! Quelle terre sera digne de recevoir la dépouille mortelle de Miss, de la célèbre Miss?

Dans cette perplexité, Maxime se fait apporter l'atlas de Lapie; elle en interroge tous les feuillets; mais dans sa douleur, est-il possible qu'elle fasse un choix? Tout à coup, cependant un trait de lumière se fait jour à travers les ténèbres profondes où son âme est plongée. Miss, la fidèle Miss, ne peut-être inhumée d'une manière digne et convenable, que dans la terre classique de la fidélité! C'est donc la Picardie, qui aura la gloire de conserver ses dépouilles.

La suivante de Maxime est appelée; c'est à elle qu'est confiée la triste mission de procéder aux dernières cérémonies.

La poésie, l'éloquence, jettent à profusion des fleurs sur la tombe de Miss.

Consummatum est!...

—Dieu de Dieu! s'écria Roman, j'ai presque envie de pleurer.

Excusez ma douleur, cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle!

Quel bon cœur! Quelle sensibilité! Quel bon caractère! Cette Maxime, est vraiment la perle des femmes; je l'aime, j'en suis fou... Eh, mais! et ce pauvre vieux qui est, dites-vous, son père; vous ne m'en avez plus reparlé? J'espère que sa fille a pour lui, des soins et des égards qui témoignent que, chez elle, le père est infiniment au-dessus de la bête?

—Avant que je ne réponde à cette question, dit le poëte chevelu, examinez, je vous prie, la femme qui descend de cette voiture dont la portière vient d'être ouverte par une espèce de commissionnaire dont les jambes vacillantes et le regard hébété, annoncent qu'il a déjà absorbé une quantité plus que raisonnable de petits verres.

L'équipage est au moins aussi élégant que celui du rat dont je viens de vous parler; cependant la femme qui vient d'en descendre n'est pas aussi attrayante que la belle Maxime, aussi elle emploie des moyens tout différents pour soutenir le luxe dont elle s'environne; ce que la première demande aux charmes de sa personne, la seconde le trouve dans les finesses de son esprit.

Cette femme a vu s'écouler son dixième lustre; elle n'a pas cependant renoncé à l'espoir de paraître jeune; mais ses manières enfantines, ses petites minauderies, s'accordent mal avec un extérieur qui n'a rien de distingué; elle est d'une taille au-dessous de la moyenne, ses formes, d'une ampleur prononcée, rappellent celles de la Vénus Hottentote; et si son visage fortement coloré n'est pas parsemé de marbrures violacées, indices certains d'un tempérament sanguin, c'est grâce à un usage souvent répété de la pommade de concombre.

Si j'étais forcé de vous énumérer toutes les friponneries, toutes les escroqueries qu'elle a commises et que vous soyez forcé de m'écouter, nous devrions nous résigner à rester ici jusqu'à demain matin; aussi je pense qu'il vous suffira de savoir qu'elle ne recule devant rien, que tous les moyens lui sont bons lorsqu'elle veut se procurer de l'argent; elle sait à propos prendre tous les masques; toutes les ruses lui sont familières. Elle trouva même le moyen de dépouiller, de tout ce qu'elle possédait, une vieille femme qui se croyait au moins aussi fine qu'elle; et qui se faisait, je ne sais pour quelle raison, appeler la reine de Hongrie.

—En vérité, cher poëte, vous êtes un singulier conteur; depuis plus d'une heure vous me tenez le bec dans l'eau; me direz-vous enfin quels rapports existent entre Maxime et le vieux frotteur, entre la femme dont vous me parlez maintenant, et ce commissionnaire à demi ivre?

Répondez-donc enfin, ou bien je me retire.

—Ah, de grâce! Un moment souffrez que je respire.

Maxime et la baronne *** (je ne vous dirai pas le nom de cette femme qui, du reste, est la même que celui d'un homme qui occupe la place la plus haute dans la hiérarchie directoriale des théâtres), roulent toutes deux sur l'or et les billets de banque; elles ont toutes deux de somptueux appartements, de riches parures, et comme vous avez pu le voir, des équipages et une livrée dignes d'être enviés par une duchesse. Maxime, sans compter le fils d'un pair de France, a ruiné déjà un bon nombre de jeunes gens de famille; la baronne ***, a escroqué l'univers entier. Cependant on pourrait peut-être trouver quelques excuses à leur conduite, si elles avaient conservé quelques-uns des bons sentiments qui existent dans le cœur de presque toutes les femmes; mais Maxime laisse son vieux père mourir de faim, et le commissionnaire est le fils unique de la baronne, qui le laisse croupir dans la plus atroce misère; vous voyez, mon cher monsieur, qu'il est possible de rencontrer à Baden-Baden, quelques-uns des mystères de Paris.

Tron de l'air! je crois que vous avez raison.

—Est-ce la première fois que vous venez à Baden-Baden?

—Oui, cher poëte; mais j'y reviendrai, car je m'y amuse beaucoup.

Il est en effet difficile de s'y ennuyer, car on rencontre ici les gens les plus nobles, les plus distingués et les plus riches de l'Europe; et des lions de tous les pays, qui sont au moins aussi ridicules et aussi amusants que nos lions parisiens. Ici, le républicain, le carliste et le milieu juste, ils vivent ensemble en bonne intelligence: chacun d'eux, en entrant dans la ville, a laissé ses opinions politiques à la porte, comme un bagage inutile; ils ont vraiment bien d'autres choses à faire et de plus importantes que de discuter! Ne faut-il pas qu'ils luttent d'excentricité les uns contre les autres; que le luxe de celui-ci fasse pâlir celui de son voisin? Et puis les bals, les réunions, les dîners princiers donnés par le fermier des jeux à l'aristocratie des baigneurs, et surtout le jeu qui occupe si bien tous les instants des habitués de Baden-Baden, qu'ils paraissent, hommes et femmes, jeunes et vieux, appliquer toutes les facultés qu'ils possèdent à l'étude des combinaisons aléatoires de la rouge et de la noire.

Parmi ces nobles et riches étrangers, bourdonne un essaim de parasites et de fripons, qui ne viennent aux eaux que pour y pêcher de nouvelles dupes...

—Vraiment, il y a ici des parasites et des fripons? dit Roman au poëte chevelu qui s'était fait si bénévolement son cicerone; je ne le crois que parce que vous me le dites.

—Il y en a autant qu'au dîner où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, et ce n'est pas peu dire. Nous sommes enfin dans une véritable forêt de Bondy.

A ce nom de la forêt de Bondy qui lui rappelait le crime dont Alexis de Pourrières avait été la victime, Roman ne put réprimer un mouvement convulsif, et il devint si affreusement pâle que son compagnon remarqua l'altération de ses traits.

—Qu'avez-vous donc? dit-il, vous êtes aussi pâle qu'un des malheureux ouvriers de la fabrique de blanc de céruse de Clichy.

Roman avait cent fois rappelé à son complice le crime qu'ils avaient commis ensemble, sans éprouver le moindre remords, et cette fois le nom seul d'un lieu voisin de celui où la victime avait rendu le dernier soupir venait d'éveiller toutes les voix de sa conscience, il faut le dire, et c'est une vérité consolante, la conscience n'est jamais muette[238].

—Rassurez-vous, continua le poëte! Nous ne sommes pas il est vrai, dans la forêt de Bondy, mais nous sommes proches voisins de la Forêt-Noire, et sa réputation n'est pas meilleure que celle de la forêt que je viens de nommer. Mais rassurez-vous, les bandits que vous rencontrerez à la Conversation-hauss, à l'Ursprung[239], à l'abbaye de Lichtental, au Geroldsane, à l'Angle-Vert, au Fremersberg et à Alte-Schloss, ne vous voleront ni votre bourse, ni votre montre; et parmi eux, il en est plusieurs qui sont de très-honnêtes gens dans toute l'acception du mot, qui apportent dans toutes leurs relations une extrême délicatesse, et qui cependant deviennent des fripons aussitôt qu'ils ont pris place devant une table de jeu.

Ces individus sont, pour la plupart, connus des habitués des eaux; mais ceux-ci, qui ont été leurs tributaires, se gardent bien de les faire connaître aux nouveaux venus; ils sont au contraire bien aise de voir ces derniers tomber entre les griffes de ces industriels qui jouent tous les jeux avec perfection. Ajoutez à cette science leur adresse, les cartes biseautées, et tout ce qui s'en suit, et vous pouvez facilement deviner ce qui arrive au nouveau débarqué.

Ce qui se passe à Baden-Baden, se passe aussi dans tous les lieux où l'on joue; les gens du grand monde ont fondé des cercles dans lesquels ils se réunissent pour se livrer aux plaisirs de la conversation, sabler des vins généreux, faire bonne chère, et jouer lorsque l'occasion s'en présente. Pour devenir membre de ces sortes d'établissements, il faut que le candidat soit présenté par plusieurs parrains et qu'il consente à ce que son nom soit affiché pendant un certain laps de temps, dans la salle principale du cercle, afin que s'il se trouvait par hasard des opposants à l'admission, ils pussent faire connaître à un comité ad hoc, les raisons qu'ils voudraient alléguer contre elle. Cette mesure est sage, et si elle était rigoureusement observée, les cercles seraient des lieux de réunion fort agréables; malheureusement il n'en est rien. Comme chacun de nous se croit toujours assez fort pour ne rien devoir craindre, et que généralement on ne se soucie pas de se faire des ennemis sans aucune utilité; presque toujours, si la réputation du candidat n'est que douteuse on se contente d'opiner du bonnet, si elle est tout à fait mauvaise, on s'abstient. Si le candidat est riche, s'il porte un nom aristocratique, s'il est viveur, joueur surtout, il est reçu avec acclamations. De ce que je viens de vous dire de la manière dont se font les admissions, vous pouvez conclure que les exploiteurs trouvent facilement les moyens de se glisser parmi les habitués des cercles les mieux famés, dans lesquels on ne devrait cependant rencontrer que des gens estimables; aussi peut-on dire, sans crainte d'être démenti, que l'on trouvera dans tous, quelle que soit l'heure à laquelle on s'y présente, des individus toujours prêts à coucher votre bourse en joue; il faut pourtant en convenir, ce n'est jamais là qu'ils travaillent; trop de regards expérimentés seraient à même d'y surveiller leurs opérations; mais lorsque arrive un débutant dans la carrière du dandysme et des belles manières, ils jettent de suite sur lui leur dévolu, et tôt ou tard il faut qu'il succombe. Ils trouveront mille moyens de le circonvenir, de capter sa bienveillance; l'un lui proposera de lui faire admirer des chevaux pur sang où des chiens de race, un autre lui vantera les charmes de tel rat à la mode et le résumé de toutes ces avances, est ordinairement une invitation à un dîner qui viendra d'être perdu, invitation qu'il ne pourra se dispenser d'accepter.

Après le repas, lorsque les fumées du vin de Champagne auront échauffé le cerveau de la victime, les parties seront engagées, et quel que soit le jeu choisi que ce soit la bouillotte, l'écarté, le creps où la roulette (ces messieurs ont des roulettes fabriquées en Angleterre, dont les cases sont si adroitement arrangées, qu'un léger mouvement fait à propos, rend celles qui seraient favorables au ponte, inaccessibles à la boule), elle perd toutes les sommes qu'elle pose sur le tapis.

Lorsque je vous disais, il n'y a qu'un instant, que de très-honnêtes gens, dans les relations ordinaires de la vie, étaient des fripons au jeu, vous avez secoué la tête d'un air de doute. Parce que vous êtes honnête, mon cher monsieur, et que vous ne connaissez pas encore toutes les misères de la vie parisienne; vous ne pouvez croire que l'homme qui vient de serrer affectueusement votre main dans les siennes, vous dépouillera sans scrupule, si vous vous asseyez devant lui à une table de jeu; cette incrédulité fait votre éloge; mais si vous voulez me croire, ne jouez jamais autre part que dans des établissements semblables à celui-ci, où plutôt ne jouez pas du tout, ce sera beaucoup plus sage.

Deux individus qui se placent l'un vis-à-vis de l'autre pour se disputer, les cartes ou les dés à la main, une somme plus ou moins forte, sont, tant que dure la partie, deux ennemis qui cherchent à se vaincre... Eh bien! supposez au plus honnête homme du monde le pouvoir de changer ses cartes au moment où il va perdre la partie, croyez-vous qu'il n'en usera pas?

—Eh! eh!

—C'est l'histoire du mandarin dont parle Rousseau dans je ne sais plus quel ouvrage. Beaucoup de gens qui, lorsqu'ils ont appris ce qu'ils savent, ne voulaient d'abord que se mettre en état de ne pas redouter les ruses des fripons, sont devenus les plus intrépides et les plus dangereux des exploiteurs, et cela se conçoit: si vous mettez une arme entre les mains d'un individu, il s'en servira lorsqu'il se trouvera dans la nécessité de se défendre.

Aussi, des hommes haut placés dans la hiérarchie sociale, des grands seigneurs fidèles à la religion du serment, des notaires dévots, des avocats patriotes, des négociants, auxquels la Bourse accorde une certaine considération, trouvent dans le jeu des ressources précieuses, une somme de bénéfices souvent plus importants que ceux que leur procure l'exercice de leur profession.

Ce sont ceux-là qui sont ordinairement chargés d'organiser les dîners, les parties, les soirées, à la suite desquels les dupes doivent être dépouillés.

Ainsi, s'ils ne veulent pas travailler eux-mêmes, ils introduiront chez des amis, un ou deux grecs, qui travailleront avec d'autant plus de facilité, que personne ne s'avisera de soupçonner ces nouveaux venus, présentés quelquefois par des amis de vingt ans.

Pour opérer avec plus de chances de réussite, les grecs ont presque toujours dans leurs poches deux ou trois sixains de cartes biseautées, qu'ils substituent adroitement à ceux qui se trouvent sur les tables, qu'ils font disparaître en les portant en certain lieu. Pleins de sécurité, les bonnes gens jouent sans défiance; ils perdent des sommes considérables et accusent le hasard qui n'en peut.

Le nombre de gens qui volent on qui font voler au jeu leurs amis et leurs parents, est beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement; et si j'osais vous nommer ceux que je connais, que de masques vous verriez tomber et combien de gens seraient désolés d'avoir été si longtemps les amis de monsieur le marquis un tel; de monsieur le comte un tel; de monsieur le vicomte un tel.

—N'êtes-vous pas un misanthrope, cher poëte? et n'est-ce point parce qu'elle ne fait pas à vos vers l'accueil qu'ils méritent que vous traitez si mal la société?

—Oh! mon Dieu, non... nous ne savons que faire en attendant l'ouverture des salons, et nous causons pour passer le temps: voilà tout.

—C'est vrai! et puisque sans nous en apercevoir, nous avons atteint l'heure du dîner, nous allons entrer ensemble chez Chabert.

Une brillante société était déjà réunie dans le magnifique salon, orné de peintures étrusques et de superbes glaces, du Véry de Baden-Baden, lorsque Roman et son compagnon entrèrent; ils se placèrent et les premiers instants furent consacrés à satisfaire le vigoureux appétit qu'ils devaient à la longue promenade qu'ils venaient de faire.

Après le dessert, Roman qui avait écouté avec plaisir les histoires et les longues dissertations du poëte chevelu, lui demanda, s'il ne conservait pas dans les trésors de sa mémoire, quelques anecdotes concernant les personnes qui se trouvaient en ce moment dans le salon de Chabert?

—Je ne connais, dit le poëte, après avoir promené ses regards autour de lui, parmi les personnes qui sont ici, que cet homme et ces deux jolies femmes.

—Et vous pouvez, sans doute, me raconter des histoires dont ils sont les héros?

—Pour peu que cela vous fasse plaisir.—Par qui commencerai-je?

—Débarrassons-nous d'abord de l'homme qui doit être un bien grand misérable, si Lavater n'est pas un rêveur.

—On devine, à la première vue, que cet homme qui porte la tête haute et le nez au vent, et qui cherche, sans pouvoir y parvenir, à imiter les airs, le ton et les manières des gens distingués avec lesquels il cause en ce moment, est de la plus basse extraction. Examinez, avec un peu d'attention, cette taille courte et ramassée, ces épaules de portefaix, ces cheveux noirs et gras, ces petits yeux de même couleur qui ne lancent que des regards obliques, ces mains dont la rougeur et les rugosités ont résisté à toutes les pâtes d'amande et à tous les savons de toilette imaginables et ces pieds d'une dimension fantastique. Croyez-vous que tout cela puisse appartenir à une nature aristocratique? Cependant cet individu se fait appeler le comte de Bon... de Bon...»

—Hein? dit Roman.

—Son nom m'échappe, répondit le poëte chevelu.

Ce n'est que depuis peu de temps que de sa propre autorité il s'est décoré d'une qualification nobiliaire; car si nous remontons jusqu'à l'année 1830, nous le trouverons dans la principale ville de nos départements de l'Ouest, prêchant la liberté, l'égalité et la fraternité. Comme il saupoudrait souvent ses harangues d'une infinité de liaisons dangereuses, ses auditeurs à cette époque, l'avait surnommé le cuirassier ou le tanneur... Au diable! je ne puis me rappeler ni son nom véritable, ni celui qu'il s'est donné; au reste si vous êtes désireux de le connaître, compulsez la Gazette des tribunaux: ce personnage fut pendant un temps l'ennemi politique du procureur du roi, il a eu des malheurs devant la cour d'assises.

Après une assez sale faillite consommée en 1833, ce comte de contrebande s'enfuit en Belgique; mais les négociants qu'il avait mis dedans, se plaignirent, et l'extradition du comte et de la comtesse de *** (notre homme avait emmené avec lui sa chaste épouse, à laquelle nous donnerons, si vous voulez bien le permettre, le nom de Marguerite), fut demandée et obtenue.

De Bruxelles à la cour d'assises du département où le comte avait établi sa résidence, le trajet est long; aussi le comte trouva les moyens de s'évader pendant sa durée, en laissant sa femme pour otage; heureusement pour elle, les jurés ne trouvèrent pas dans la cause assez d'éléments pour éclairer leur conscience, elle fut acquittée; mais le comte fut condamné par contumace à dix années de travaux forcés.

Le comte qui était en 1830, ainsi que je viens de vous le dire, le coryphée du parti républicain de sa ville natale, devint tout à coup un fervent royaliste. Arrivé, je ne sais comment, à Londres, il s'engagea dans la légion étrangère que formait à cette époque don Carlos pour reconquérir son royaume, dans laquelle il obtint, je ne sais par quels moyens, le grade de capitaine.

Le comte de ***, malgré l'extérieur peu gracieux qu'il a reçu de dame nature, sut capter la confiance du prince espagnol, qui bientôt, lui confia tous ses secrets. Le comte n'en demandait pas davantage. Aussi, lorsqu'il sut tout ce qu'il voulait savoir, il quitta l'armée royaliste sans tambour ni trompette, et vint trouver à Paris, l'ambassadeur de Sa Majesté Marie-Christine, auquel il vendit tous les secrets de don Carlos.

L'ambassadeur, voulant récompenser dignement les services du comte de ***, le mit en rapport avec un haut personnage, grâce aux soins duquel il fut incorporé dans une des mille polices occultes qui se heurtent et se croisent à Paris.

Le comte de ***, fut immédiatement chargé par le chef d'une de ces polices, d'aller surveiller à Bourges, son ancien maître, don Carlos; mais par suite d'un malentendu entre ceux de qui il tenait cette mission et les autorités de Bourges, il fut brûlé[240] et forcé de revenir à Paris, Gros-Jean comme devant.

A cette époque, le duc de Bordeaux devant visiter l'Italie, le comte de ***, en sa qualité d'ancien officier de l'armée de don Carlos, fut chargé d'aller lui présenter ses hommages.

Arrivé à Rome, il fut d'abord parfaitement reçu; on voulut bien se souvenir d'un précédent voyage qu'il avait fait à Goritz, à l'effet de protester de son attachement et de son dévouement aux princes de la branche aînée; mais hélas! tout ici-bas a un terme! Le duc de Levis qui accompagne partout le jeune espoir des partisans de la dynastie déchue, fit un jour prier M. le comte de ***, de passer dans son cabinet.

—Monsieur, lui dit-il, nous vous connaissons, et nous savons quel est le rôle que vous venez jouer parmi nous. Le parti le plus sage que vous puissiez prendre, c'est de quitter Rome plus vite que vous n'y êtes venu, à moins cependant, que vous vouliez qu'on ne vous y fasse un très-mauvais parti.

Le comte crut devoir suivre à la lettre l'avis charitable qu'il venait de recevoir. En effet, on le regardait déjà de travers. Il s'enfuit...

Mais, oh! malheur! il trouva en arrivant à Paris, la comtesse Marguerite et son propre neveu, dans une de ces positions à la suite desquelles un mari outragé va quérir le commissaire de police afin de le prier de constater le flagrant délit.

C'est ce que fit le comte de ***.

Maintenant que vous dirai-je? Que de 1835 à 1840, M. le comte de ***, a gagné de quoi payer ceux qu'il avait floués en 1833; qu'il a purgé sa contumace; qu'il exerce toujours le métier d'espion, et qu'on le paye très-cher; c'est l'histoire de beaucoup d'autres. Au reste, ce caméléon politique qui devrait être attaché au pilori de l'opinion publique, vendra demain les hommes qu'il sert aujourd'hui, si la caisse des fonds secrets n'était plus à leur disposition[241].

—Et sait-on ici que cet homme est un mouchard?

—C'est probable; cependant on le souffre, car si on le forçait de déguerpir, ceux qui le payent enverraient à sa place quelque autre individu de même farine, qui, moins connu, serait peut-être plus dangereux.

—Ne nous occupons plus de ce personnage, et parlez-moi, je vous prie, de ces deux jolies petites dames.

—Oh! ce sont péchés mignons que ceux de ces dames; mais je ne sais si je dois...

—Parlez sans crainte, cher poëte, personne ne saura rien de ce que vous allez me dire.

—Vous n'êtes pas marié?

Les vrais mystères de Paris

Подняться наверх