Читать книгу Le monde vu par les artistes : géographie artistique - René Ménard - Страница 15
LES DIVISIONS DU MONDE
ОглавлениеMonde connu des Anciens. — Les cinq parties du Monde.
Monde connu des Anciens. — Les idées que les anciens se faisaient de la Terre et de ses divisions ont varié avec les différentes périodes de la civilisation. Pour Homère, le monde est un disque, ayant la Grèce pour centre et entouré de tous côtés par le fleuve Océan. Le soleil, parti des portes de l’Orient pour aller se plonger dans le fleuve Océan, à l’endroit où sont les colonnes d’Hercule, fait du côté de l’équateur le tour du disque terrestre, sur un bateau fabriqué par Vulcain, de manière à se retrouver le matin au point exact d’où il était parti la veille. Il y a donc un côté du disque qui est le côté du jour, où la nuit ne paraît jamais, et qui est inhabitable à cause de la chaleur brûlante de l’astre: la vague idée que les anciens avaient de l’immensité du Sahara avait donné lieu à cette croyance. Le côté de la nuit, où le soleil ne paraît jamais, est en même temps une contrée glacée dont les hommes ne sauraient supporter le climat. La mer du Nord et la mer Baltique sont absolument inconnues et, au-dessus de la Thrace, les hommes ne se figurent pas autre chose que de la neige. Les idées d’Homère sont exactes quand il parle des pays qu’il connaît et deviennent fausses dès qu’il s’agit des contrées lointaines: ses connaissances précises en géographie ne s’étendent pas au delà d’un rayon de cent cinquante lieues (fig. 92).
Les croyances religieuses des Grecs ont entretenu longtemps l’idée que Delphes était le centre du monde: on n’en pouvait douter, puisque Jupiter lâchant au même moment deux oiseaux aux deux extrémités du monde, ils prirent en même temps leur vol et se rencontrèrent juste au-dessus de l’endroit où est le sanctuaire le plus vénéré de l’antiquité. Cependant, au cinquième siècle avant notre ère, les voyages d’Hérodote firent connaître aux Grecs plusieurs contrées très vastes qu’ils ne connaissaient pas avant lui. Les idées sur la configuration du monde commencèrent à se modifier et Hérodote lui-même nous dit: «Je ne connais point le fleuve Océan, et il me semble que c’est Homère ou quelques anciens poètes qui ont inventé cette dénomination ou l’ont introduite dans leurs poèmes.»
On divisait généralement le monde en trois parties: «Je ne puis conjecturer, dit Hérodote, pourquoi la terre étant une, on lui donne trois différents noms, qui sont des noms de femmes: Europe, Asie, Libye, et je n’ai pas pu savoir comment s’appelaient ceux qui ont ainsi divisé la terre, ni d’où ils ont pris les noms qu’ils lui ont donnés.» La Lybie était pour les anciens la contrée que nous appelons Afrique; Hérodote prolonge l’Asie jusqu’au Nil, et l’Europe est à ses yeux la plus grande des trois parties du monde (fig. 93).
Fig. 92. — Le monde suivant Homère.
Fig. 93. — Le monde suivant Hérodote.
L’opinion que la terre était un disque plat fut peu à peu abandonnée, et Aristote (fig. 94) enseignait que la terre était sphérique: il croyait même qu’on pouvait se rendre aux Indes par les colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar). Cette opinion fut partagée longtemps par les géographes anciens.
En général, du reste, le système d’Aristote, sauf quelques modifications sur des points de détail, demeura longtemps la base de la géographie, comme celle des autres sciences; mais les études géographiques prirent, à partir d’Ératosthènes, un caractère scientifique de plus en plus déterminé. «Au troisième siècle, dit M. Levasseur, Ératosthènes d’Alexandrie mesurait avec exactitude la circonférence du globe et dressait une mappemonde d’après les longitudes et les latitudes (fig. 95); Hipparque, le plus grand des astronomes de l’antiquité, divisa le globe terrestre en 360 degrés, construisit une sphère en tenant compte du rétrécissement des degrés de longitude, à mesure qu’on approche des pôles, et imagina la projection stéréographique.»
Fig. 94. — Le monde suivant Aristote.
La croyance générale au temps d’Auguste était que la zone tempérée était seule habitable, et comme on ne supposait pas que l’équateur, pas plus que le pôle, pussent être franchis, la terre habitée était, aux yeux des géographes, contenue tout entière dans l’hémisphère boréal. «Le ciel, dit Pline, est divisé en cinq parties qu’on appelle zones: un froid rigoureux et des glaces éternelles assiègent toutes les contrées adjacentes aux deux zones extrêmes, c’est-à-dire qui entourent les deux pôles, l’un appelé boréal, l’autre appelé austral; une obscurité perpétuelle y règne, l’influence des astres plus doux y est étrangère, et il n’y a d’autre lumière que la réflexion blanchâtre du givre. La zone du milieu, par où passe l’orbite du soleil, est embrasée par les feux, et la chaleur trop voisine la brûle. Deux zones seulement, intermédiaires à la zone torride et aux zones glaciales, sont tempérées; et encore ne sont-elles pas accessibles l’une à l’autre, à cause des feux que lancent les astres. Ainsi le ciel nous enlève trois parties de la terre, et nous ignorons ce qui est la proie de l’Océan.»
Fig. 95. — Le monde suivant Ératosthènes.
Remarquons que, dans le système des anciens géographes, la terre habitée nous apparaît toujours sous la forme d’une grande île entourée d’eau. Strabon suppose le monde sous la forme d’une sphère et il n’a pas l’air de regarder comme une chose impraticable, l’idée de faire le tour du monde (fig. 96).
Fig. 96. — Le monde suivant Strabon.
«Les périples exécutés, soit autour du côté oriental de la terre qui est celui qu’habitent les Indiens, soit autour du côté occidental, qui est celui qu’occupent les Ibères, ont été poussés loin, tant au nord qu’au midi, et l’espace qui demeure encore fermé à nos vaisseaux, faute de relations établies entre nos marins, et les périples qu’exécutent en sens contraire des peuples analogues, cet espace, disons-nous, est peu considérable, à en juger par les distances parallèles que nos vaisseaux ont déjà parcourues... Ceux qui, ayant entrepris le périple de la terre, sont revenus sur leurs pas, ne l’ont pas fait, de leur aveu même, pour s’être vu barrer et intercepter le passage par quelque continent, mais uniquement à cause du manque de vivres, et par peur de la solitude, la mer demeurant toujours aussi libre devant eux.» (Strabon.)
Ptolémée, qui vivait à Alexandrie au deuxième siècle de l’ère chrétienne, marque le point culminant atteint par la science géographique dans l’antiquité. M. Levasseur résume ainsi les connaissances de son temps: «Pour lui, la Méditerranée demeurait toujours le centre, sinon du monde connu, du moins de la civilisation. L’Europe n’était que très imparfaitement connue dans sa portion nord-ouest, c’est-à-dire la Sarmatie; on soupçonnait à peine, sous le nom de Thulé, l’Islande (?) et la Scandinavie que l’on considérait comme une île. L’Afrique ou Libye n’avait vu explorer ses côtes que vers l’équateur, à l’ouest, et jusqu’au cap Prasum (cap Delgado?), à l’est. Quant à l’intérieur de l’Asie, à l’est de la Caspienne et au nord des monts Imaüs (l’Himalaya?), on n’en avait que des idées très vagues et on dessinait assez grossièrement ses côtes méridionales jusqu’à la Chersonèse d’or (Indo-Chine) et aux îles de la Malaisie. On avait cependant quelque notion du pays des Sines (Chinois); et un navigateur était même allé par le Grand Golfe (mer de Chine?) jusqu’à Cattigara (probablement Canton). Mais, par une erreur qui retarda peut-être les découvertes du moyen âge, Ptolémée crut que la côte d’Afrique, se prolongeant à l’est, se rattachait à l’extrémité méridionale de l’Asie, enfermant au midi la mer Erythrée (océan Indien) au milieu de terres brûlantes et inhabitables (fig. 97).»
Fig. 97. — Le monde suivant Ptolémée.
Les premiers chrétiens, considérant l’Écriture Sainte comme un livre révélé, pensaient que toute vérité y était contenue, et qu’en dehors de lui il ne pouvait y avoir qu’erreur. Les premières attaques des Pères se dirigèrent contre l’idée que l’hémisphère austral pouvait porter des habitants, comme l’hémisphère boréal, idée qui commençait à se répandre au temps de saint Augustin.
«Quant à ce qu’on nous conte, dit saint Augustin dans la Cité de Dieu, qu’il y a des antipodes, c’est-à-dire des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres, et qui habitent cette partie de la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous, il n’en faut rien croire. Cette assertion n’est appuyée sur aucun témoignage historique, mais sur des conjectures et des raisonnements, parce que la terre étant suspendue en l’air et ronde, ils s’imaginent que la partie qui est sous nos pieds n’est pas sans habitants. Mais ils ne considèrent pas que, supposé même que la terre soit ronde, il ne s’en suivrait pas que la partie qui nous est opposée ne fût point couverte d’eau. D’ailleurs, quand elle ne le serait pas, quelle nécessité y aurait-il qu’elle fût habitée, puisque d’un côté l’Écriture, dont les prédictions accomplies attestent la véracité pour le passé, ne saurait être soupçonnée de mensonge, et que de l’autre, il y a trop d’absurdité à dire que quelques hommes aient traversé une si vaste étendue de mer, pour aller peupler cette autre partie du monde.»
Lactance est encore plus explicite et nie formellement que le ciel puisse être vu sous la terre: «Y a t-il quelqu’un assez extravagant pour se persuader qu’il y ait des hommes qui ont les pieds en haut et la tête en bas; que tout ce qui est couché dans ce pays-ci est suspendu là-bas; que les herbes et les arbres y croissent en descendant, et que la pluie et la grèle y tombent en montant? Faut-il s’étonner que l’on ait mis les jardins suspendus de Babylone au nombre des merveilles du monde, puisque les philosophes suspendent ainsi des champs, des mers, des villes et des montagnes?..... J’avoue que je ne sais que dire de ces personnes qui demeurent opiniâtres dans leurs erreurs, et qui soutiennent leurs extravagances, si ce n’est que quand elles disputent, elles n’ont point d’autre dessein que de se divertir ou de faire paraître leur esprit. Il me serait aisé de prouver, par des arguments invincibles, qu’il est impossible que le ciel soit au-dessous de la terre.»
Les Pères, ayant tous la même opinion, engagèrent avec les philosophes une polémique qui ne cessa qu’avec la fermeture des dernières écoles de philosophie. Dieu ayant dit dans le livre d’Ezéchiel: «C’est Jérusalem que j’ai placée au milieu des nations, et autour d’elle des pays,» il n’en fallut pas davantage pour faire admettre que Jérusalem était le centre du monde, comme on avait cru autrefois que c’était Delphes. On voulut en outre voir l’image exacte du monde dans le tabernacle que Moïse avait construit par ordre de Dieu, et la terre fut considérée comme une grande chambre, ou plutôt comme une boîte rectangulaire, ayant le ciel pour voûte, et suspendue dans l’espace.
La Topographie chrétienne de Cosmas Indicopleustes résume les idées géographiques du sixième siècle. Après avoir réfuté les théories des philosophes sur la sphère terrestre, le moine géographe expose les hypothèses des «vrais chrétiens» sur la figure du monde. «Dieu, ayant créé la terre, la réunit à l’extrémité du ciel, appuyant les parties inférieures du ciel de quatre côtés et le disposant en voûte au-dessus de la terre dans toute sa longueur; puis, dans la largeur de la terre, il établit le ciel comme un mur qui s’élèverait du haut en bas, formant ainsi une sorte de maison partout fermée ou une longue chambre voûtée, car, dit le prophète Isaïe, «il a disposé le ciel en forme de voûte» ; et Job parle ainsi de la jonction du ciel à la terre: «puis il a étendu «celle-ci comme de la chaux, et l’a soudée comme une pierre carrée». Comment appliquer ces paroles à une sphère? Moïse, parlant du tabernacle, qui est l’image de la terre, dit que «sa longueur était de deux «coudées et sa largeur d’une seule». Nous dirons donc avec le prophète Isaïe que la forme du ciel qui embrasse l’univers est celle d’une voûte; avec Job, que le ciel fut joint à la terre; et avec Moïse, que la terre est plus longue que large.»
Au reste Cosmas, dans sa description de la Terre, ne s’appuie pas exclusivement sur l’Écriture Sainte: il invoque aussi sa propre expérience, acquise par de longs voyages, et il en tire même des conséquences assez imprévues. «La terre que nous habitons, dit-il, est, dans sa partie septentrionale et occidentale, beaucoup plus élevée et relativement déprimée. On peut s’en convaincre par l’expérience. Quand on navigue vers le nord ou l’ouest, on avance moins rapidement; au retour, au contraire, comme l’on va de haut en bas, on fait la course en peu de jours. Aussi le Tigre et l’Euphrate, qui coulent du nord au midi, sont beaucoup plus rapides que le Nil.»
Pendant toute la première partie du moyen âge, la science géographique n’offrit que des divagations dans le genre de celles qu’on vient de lire; mais, après les croisades, on put renouer la chaîne des connaissances antiques, grâce aux Arabes qui en avaient conservé les traditions. Bientôt le vénitien Marco-Polo (1271-1295) visita la Chine, et, dès le quinzième siècle, les marins dieppois et portugais avaient exploré les côtes d’Afrique. Barthélemi Diaz, en 1486, et Vasco de Gama, en 1497, avaient doublé le cap de Bonne-Espérance. En 1492, le génois Christophe Colomb découvrait le nouveau monde et, la même année, un pilote allemand, Martin Behaim, représentait un globe qui montre que les connaissances géographiques de ce temps dépassaient de beaucoup celles de Ptolémée. L’Amérique fut successivement explorée dans plusieurs parties et, en 1519, Magellan s’engagea dans l’océan Pacifique, après avoir contourné l’Amérique du Sud: il mourut aux Philippines, mais ses vaisseaux revinrent par le détroit de Malacca et le cap de Bonne-Espérance, après avoir fait le tour du monde. La forme sphérique de la terre se trouvait ainsi démontrée par l’expérience.
Les cinq parties du Monde. — On divise généralement le monde en cinq parties: l’Europe, l’Asie et l’Afrique, qui forment l’ancien continent; l’Amérique qui forme le nouveau; et l’Océanie qui comprend les îles très nombreuses répandues dans l’océan Pacifique (fig. 98). A l’exception de l’Europe et de l’Asie, dont la limite est fixée arbitrairement, cette division répond assez bien aux formes que présente la terre considérée physiquement. Mais la population est répartie très inégalement dans ces différentes contrées, et la civilisation s’y montre aussi à des degrés très différents.
Fig. 98. — Les cinq parties du monde.
Les nations qui ont pour les arts des aptitudes similaires ne sont jamais isolées sur la carte, mais elles constituent toujours un groupement géographique, indépendant des limites tracées par la politique, mais circonscrit d’une manière assez nette. Ainsi le grand développement artistique de l’humanité s’est manifesté à peu près exclusivement dans une série de pays qui appartiennent tous à l’ancien continent et qui, malgré la diversité des styles, se succèdent presque sans arrêt de continuité dans la direction de l’Est à l’Ouest. On peut en fixer la limite orientale au Japon et à la Chine, et la limite occidentale au Portugal, à la France et aux îles Britanniques. Dans cette zone qui longe le grand Océan et la mer des Indes, qui enveloppe la Méditerranée et touche à la mer du Nord, l’art a toujours été un besoin et comme une nécessité vitale. Aussi loin qu’on veuille remonter dans l’histoire de ces contrées, on y trouve toujours un style qui a ses périodes d’accroissement ou de décadence, mais qui accuse en tout temps une aspiration vers le beau. Seulement, comme l’idéal humain est multiple dans ses manifestations, l’art prend un caractère différent suivant le génie particulier des peuples qui le pratiquent.
En dehors des contrées que nous venons de signaler, contrées qui appartiennent presque toutes à la zone tempérée et qui sont toutes voisines de la mer, il n’y a guère de pays où l’art soit parvenu à se constituer un style propre. Évidemment on élève des édifices aux États-Unis, et on y peint des tableaux, mais ces édifices et ces tableaux appartiennent aux arts européens et n’ont rien qui les distingue. La même observation peut s’appliquer à toutes les colonies. Enfin, dans les pays sauvages, l’art n’existe qu’à l’état embryonnaire.
Pour étudier les productions artistiques des peuples, il est nécessaire de procéder méthodiquement en allant toujours du simple au composé. En partant des nations chez lesquelles l’art est purement instinctif, pour arriver successivement jusqu’à celles où il s’est élevé le plus haut, nous pourrons en suivre le développement. Nous commencerons donc par l’Océanie, pour étudier ensuite tour à tour l’Amérique, l’Afrique, l’Asie et l’Europe.