Читать книгу Philosophes et Écrivains Religieux - J. Barbey d'Aurevilly - Страница 22
I
ОглавлениеAprès la philosophie, la littérature. Après Émile Saisset et son livre de Philosophie religieuse, voici Saint-René Taillandier, qui publie à son tour un volume d'histoire et de philosophie,—religieuse aussi. C'est comme un écho! «J'aurais pu très bien—nous dit-il dans son introduction—appeler ce recueil la Liberté religieuse.» Et c'est la vérité. Pourquoi donc pas? Mais, mystérieux et profond, il en reste là tout à coup de sa confidence et ne nous apprend pas pourquoi il a préféré pour son livre cet autre titre, qui aura paru probablement moins compromettant à sa vaillance: Essai de philosophie religieuse... Histoire et philosophie religieuse[11]. Toujours la religion mêlée à la philosophie! N'y a-t-il là qu'un rapport de titres entre deux ouvrages différents?... Émile Saisset et Saint-René Taillandier, s'ils ne sont pas gens de même doctrine, sont gens de même maison. Ils écrivent tous les deux, depuis longtemps, à la Revue des Deux Mondes. Seulement Saisset a le haut du pavé sur Taillandier. Émile Saisset est à Saint-René Taillandier ce que le philosophe est à l'homme de lettres. Il a dans la tête des constructions quelconques que l'autre n'a pas.
L'autre est un esprit entièrement... plane. Excepté un vent obstiné de liberté qui y souffle perpétuellement, il n'y a pas grand'chose à rencontrer dans cette cervelle tout en surface. La liberté! la liberté! voilà la seule idée qui habite dans l'esprit de Saint-René Taillandier,—un steppe.... moins l'étendue! Dans les huit articles de revue dont il a composé son livre, Saint-René Taillandier ne cesse pas de nous répéter, sur un ton qu'on voudrait plus varié: «Soyons religieux, mais surtout soyons libres, libres même de n'être pas religieux du tout, si cela nous plait.» Car, avec la liberté telle que la conçoit ce libéral immense, la religion ne peut plus être que la liberté de n'avoir pas de religion. De tous les dilettanti de liberté, nombreux en ce siècle, Taillandier est, sans contredit, un des plus ardents et des plus exigeants que nous ayons connus. En voulez-vous la preuve? Vous aviez cru peut-être avec nous que nous avions la liberté religieuse en France. Eh bien, non! selon Saint-René Taillandier, nous ne l'avons pas... Hein! quel amateur!
Nous n'en avons guères qu'un piètre fragment, un à peu près insuffisant. Rien de plus.—Mais ce que nous en avons déjà pourra servir à nous en faire avoir encore; et c'est là le but grandiose auquel le devoir ou l'honneur du XIXe siècle est de pousser de toutes ses forces réunies. Chose plus difficile à accepter! c'est aussi—toujours selon Taillandier—le devoir du christianisme lui-même. Le christianisme doit établir la liberté contre sa propre personne, et il n'est même le christianisme vrai qu'à ce prix. Ne riez pas, et ne croyez pas que Saint-René Taillandier, qui écrit cela, soit un ennemi du christianisme! Non pas! C'est un ami plutôt.
Il diffère par un point de Saisset. Il ne se contente pas de saluer avec un respect froid cette religion qui passe (on l'espère bien), et qu'on ne salue que parce qu'on croit qu'une fois passée elle ne reviendra plus et que la philosophie pourra s'installer à sa place. Lui, Taillandier, s'agenouille encore devant elle... Critique doux, simple professeur de littérature en province, il n'a pas l'ambition du sacerdoce philosophique. Il ne demande pas mieux que de rester chrétien et tranquille,—l'unique chrétien, je crois, de la Revue des Deux Mondes. Mais, pourtant, c'est à la condition que le christianisme se conduira bien, c'est-à-dire ira se relâchant chaque jour un peu plus dans une liberté indéfinie. Tel est le christianisme, l'idéal de christianisme de Saint-René Taillandier, et à la Revue des Deux Mondes, qui, comme on sait, est rédigée par une société de ménechmes, c'est son originalité.